Introduction (1)

(Extrait tiré de l’introduction du livre « Le miroir de l’âme » de Georg Christoph Lichtenberg)

giuseppe-arcimboldo

Chaque siècle à ses œuvres clés. Ces œuvres sont des clés parce qu’elles ouvrent en nous l’héritage de sentiments et de pensées qui nous font les débiteurs de l’histoire et les prophètes de l’avenir ; elles nous rendent avant tout attentifs à nos voix intérieures ; les œuvres clés ne font donc rien de plus que nous enrichir de nous-mêmes ; elles mettent devant nos yeux ces sentiments que souvent on cache dans son cœur comme sous une pierre, par crainte de les garer ou pour mieux en retrouver les voies.

Chaque siècle a ses œuvres clés. L’écrivain est aussi celui qui sait briser le sceau qui impose le silence à la sensibilité et aux affections humaines, ses écrits sont autant de lettres de cachet qui nous forcent à détacher notre âme de l’indifférence et du bavardage. Au bout de l’œuvre clé, il y a la liberté ; au bout des autres, il y a une montagne faite d’articles et de colloques. L’œuvre clé libère l’homme en nous ; les autres œuvres affranchissent tous ces professeurs qui nous habitent, ceux qui s’intéressent davantage à la déclinaison de lacrimae rerum qu’aux larmes dont le monde est comptoir.

Chaque siècle a ses œuvres clés. Il y a plus de mauvais lecteurs qu’il n’y a de mauvais livres, car le livre exécrable est stérile, il n’engendre rien, mais le mauvais lecteur, lui, propage sa peste dans les journaux, à la télévision, dans les institutions d’enseignement, bref partout où le savoir doit être instantané et pratique.  Le reste ne l’intéresse pas ; le reste n’est que de la littérature. Son esprit ne s’appuie pas sur les œuvres clés, mais sur des  extraits de lectures faites à l’improviste, si bien qu’on peut dire que l’âme du mauvais lecteur est un florilège d’évanescences : elle ne reflète rien que de passager, elle est un miroir d’ombres et de profils d’auteurs multiples qui s’y dépêchent et s’y confondent, formant je ne sais quelle nuit pour l’esprit. L’œuvre clé, elle, est une lumière, mais aussi un ordre : l’œuvre clé, c’est le miroir de l’âme.

©Livre : Georg Christoph Lichtenberg – Le miroir de l’âme [ Domaine romantique – José Corti // 2012 – 3ème édition]
©Image : Giuseppe Arcimboldo [The librarian]
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