Arnold De Kerchove – Retraite : Journal d’un aveugle (Extrait) [1940]

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Aveugle : comprends-tu ce que cela signifie?  Moins un malheur qu’une déchéance. Je te remercie de m’avoir épargné ta pité. Que l’on souffre dans son esprit ou dans sa chair, c’est souffrir doublement que d’être plaint. Cette douleur qui craint l’aveu, cette blessure qui cherche à se cicatriser, la compassion l’oblige à prendre conscience d’elle-même et à se dénuder pour la délectation malsaine qu’éprouvent à se pencher sur les plaies et à flairer l’odeur des maladies ceux qui jouissent insolemment du bonheur et de la santé. Ils ne s’adressent plus à moi-même, mais à l’infirme :  que je sois aussi un homme semblable aux autres, ils n’y songent même pas, persuadés qu’ils sont que ma cécité me retranche pour toujours de leur univers, pour me ranger désormais, parmi les monstres. Ils se croient bons parce qu’ils me pardonnent mes caprices et mes manies, comme on fait aux enfants et aux vieillards : mais à l’indulgence même que je leur inspire, je comprends que je ne suis plus qu’un homme diminué.

Quelle souffrance et quelle humiliation à chaque instant renouvelées, que de me perdre dans ne maison dont je croyais connaître tous les détours, de me heurter aux meubles soudain hostiles, de manger avec une maladresse plus ridicule encore que pitoyable, de dépendre des autres pour les gestes les plus élémentaires, dont chacun me pose un problème que jamais plus je ne pourrai résoudre par mes propres lumières! Ce ne serait rien encore, si ma cécité ne m’avait rendu plus lucide. Derrière cette sollicitude dont je suis l’objet ou plutôt la victime, je devine ce que tout le monde s’ingénie pieusement à me cacher, ce que personne, autour de moi, n’oserait sans doute s’avouer à lui-même : cette secrète horreur du dévouement dont parlait Baudelaire, ce recul de tout l’être plus fort que la pitié, parce qu’il s’y mêle, dans les profondeurs de l’instinct, la crainte du malheur contagieux et l’orgueil de ne pas partager ma disgrâce. Je le devine et je me tais :  pourquoi paierais-je d’ingratitude les soins qu’on me prodigue, en révélant à ceux qui m’aiment l’inconsciente cruauté de leur compassion? Plus qu’un autre, un malade doit mentir et accepter les mensonges, s’il ne veut pas rompre les liens fragiles qui le rattachent encore à ce monde normal où sa présence est à peine tolérée.

Si je t’écris ces choses, sans me soucier d’en atténuer l’amertume, c’est que toi seule refuses d’être complice de cette conspiration qui s’ourdit autour de moi. Tandis que chacun s’efforce à me faire oublier mon mal, tu m’invites au contraire à en prendre conscience et à chercher de nouvelles raisons de vivre et de m’affirmer, dans cette retraite aveugle où rien ne viendra plus me distraire de moi-même.

J’essaierai. C’est la seule lueur d’espoir qui puisse encore m’éclairer dans ma nuit. A toit qui m’a compris et soutenu, dans ma nuit. A toi qui m’a compris et soutenu, je dédie ce journal où s’inscriront les faiblesses, les révoltes et peut-être les joies d’un homme que tu as su rejoindre dans l’exil de sa solitude.

©Livre : Arnold De Kerchove – Retraire : Journal d’un aveugle [Les cahiers du journal des poètes // 1940]
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Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (Extraits) [2009]

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LISTE DES ODEURS DES VILLES

Getaria, près de Saint-Sébastien, sent le poisson, l’eau de port, la saumure, le mazout. Comment se fait-il que l’odeur algueuse des ports soit pourtant celle de l’évasion?

LISTE DE L’AVION

Je suis assis entre un homme debout dans l’allée qui s’assure d’avoir éteint son téléphone portable et mon voisin, côté hublot, qui tape un glossaire de termes économiques sur son ordinateur portable. Portable, portable, tout est portable. Longtemps, l’homme a été le seul à l’être: il partait avec une valise et laissait sa vie sur place. Partir avec soi! C’était déjà bien lourd. La technique était telle que, sans être grossier, on pouvait ne donner de ses nouvelles que tous le sdix ou quinze jours. Quinze jours de solitude, c’est-à-dire de bonheur, à marcher en sifflotant dans la pampa. (C’est moche comme tout, la pampa, à ce qu’on m’a dit.). Comme on lui a inculqué que la solitude est une maladie, l’homme s’est transformé en tortue à antennes qui transporte son bureau sur son son dos, et les instruments de ce qui le lie. Moi-même, d’ailleurs…Allô?…

Dans ses carnets des années 1940 (The Forties), Edmund Wilson décrit toujours ce qu’il voit par le hublot des avions: et on y voit les côtes, la terre. Notre rapport au monde a sans doute changé depuis que nous volons au-dessus des nuages: les espaces intermédiaires ne comptent plus dans notre esprit. Les trains à grande vitesse y contribuent également: La France et plusieurs pays d’Europe sont devenus, comme les Etats-Unis, de riches métropoles régionales reliées entre elles par un réseau de transport ignorant les pays de passage. enfin un monde sans escales!

LISTE DES FRANÇAIS

Les français, peuple le plus social de la terre. Je n’explique pas autrement la voix susurrante des hôtesses dans nos aéroports, énonçant des messages auxquels on ne comprend rien. Ils sont faits pour cela. C’est le pays des finesses, des allusions, de l’entre-nous et tant pis pour les autres, la vraie patrie des Sibylles. Qu’on trouve ça bête quand on revient d’ailleurs!

LISTE TUANTE DES QUALITES DE TRISTESSE

La tristesse à la Musset d’Oriane de Guermantes quand, à la fin d’A la recherche du temps perdu et d’une vie, elle dit au narrateur : « Adieu, je vous ai à peine parlé, c’est comme ça dans le monde, on ne se voit pas, on ne se dit pas les choses qu’on voudrait se dire; du reste,, partout, c’est la même chose dans la vie. Espérons qu’après la mort ce sera mieux arrangé. »

LISTE GRACILE DES MOMENTS GRACIEUX

Quand un grand adolescent prend sa mère par la taille et l’embrasse.

Quand deux personnes que vous n’aviez pas vues vous abordent pour vous saluer. On discute un instant, il s’éloignent, c’était berçant. Surtout si c’était un beau couple. Un beau couple est une grâce. Je peux devenir amoureux d’un beau couple. C’est clos comme un coquillage, un beau couple. Cela représente une sorte de pureté, comme tout ce qui réussit à former une unité à deux.

LISTE DES AVANTAGES ET DES DÉSAVANTAGES DE L’AMOUR

« Et j’aimais beaucoup moins tes lèvres que mes livres », dit Tristan Derème dans un poème. Au moins une fois dans ma vie, j’aurai pu dire: « J’aimais beaucoup moins mes livres que tes lèvres. » L’amour nous sort de nous-mêmes.

C’est l’amour qui fait de nous cet autre, ce paon, ce niais, ce béat, ce retors, ce distrait pour toute autre chose, cet idéaliste pratique, cette andouille.

Nous ne sommes pas obligés d’aimer qui nous aime. C’est même un piège que nous tend je ne sais qui, utilisant l’appât de l’amour.

LISTE DU DANDYSME

Pour faire de votre enfant un dandy, vous lui donnerez à regarder la série télévisée Chapeau melon et bottes de cuir, à lire le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, à écouter les premiers disques de Marianne faithfull, qui raconte dans ses mémoires que le comble du chic dans sa  dans sa jeunesse et dans sa bande consistait à lire A rebours, le roman de Huysmans. C’est fait. Votre enfant se créera des ennemis en étant simplement ce qu’il est.

LISTE DU SEXY

L’espace entre les seins d’une femme portant un tailleur échancré, équivalent de la naissance de l’aine au-dessus d’une ceinture d’homme: la piste de descente.

LISTE DES MOTS DES PAYS

Dans la vie pratique, le mot le plus français, me dit un Sud-Américain, est: « Pardon! » « Dans le métro de Pris, les gens se disent sans arrêt pardon, à cinq mètres de distance. « Pardon! Pardon! Pardon! Pardon! »; et d’un air sévère, car il s’agit surtout de ne pas se toucher. Aux Etats-Unis, on se bouscule et on grommelle « Fuck« , en Angleterre, on ne se touche pas et on ne parle pas.

LISTE DE LA PONCTUATION

Un journaliste pose un point où un écrivain poserait plutôt un deux-points. « Comme le cercueil passait devant Buckingham Palace, le monarque, se tenant à l’extérieur, fit une chose qu’elle n’avait jusque-là faite qu’une fois, pour un chef d’état. Elle inclina la tête » (Tina Brown, The Diana Chronicles, 2007) Cela s’appelle le sensationnalisme.

LISTE DE LA BOUGRERIE INSOLENTE

« Un jeune homme disait à ce bougre d’abbé d’Amfreville: -Monsieur, j’avais des cheveux qui me tombaient sur le cul- -Ah, monsieur, ils étaient bien heureux- »

LISTE DE LA PRESSE

La presse veut du feuilleton: durant les élections, il faut que tel candidat baisse pour remonter ensuite, apportant dans les vies moroses des gens de l’aventure qui leur fait acheter du papier. Surtout, surtout, elle veut qu’on lui donne raison. Elle fait en permanence des analyses de prédictions, et n’est pas du tout contente si le public, son seul juge, ne les confirme pas. En fêtant les gagnants et en accablant les perdants, c’est sa propre perspicacité qu’elle louange et le mauvais goût des seconds qu’elle hue.

Ce qui empêche le journalisme d’être au niveau de la littérature, à talent égal (c’est-à-dire, le plus souvent, quand un écrivain écrit dans la presse); c’est la mort. Le journalisme adore les morts, dont la quantité crée le mélodrame nécessaire à la vente et annule la réflexion sérieuse qui ferait fuir le public, la littérature s’intéresse à la mort, dont l’unicité crée le drame et engendre des réflexions parfois désagréables qui intéressent les lecteurs.

©Livre :  Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien [Grasset // 2009]
©Image : William Engelen [Glissando series // 2013]

Lou Nils/Christophe Clavet – PIANOTRIP Tribulations d’un piano à travers l’Europe (Extraits) [2015]

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13H15 Hey! Musique maestro!

Jours de ciel bleu, les meilleurs de l’année ici, paraît-il. Le piano puis le vélo passent par-delà les ponts avec l’aide de Vénitiens, à mains nues. Stefano suit juste derrière avec le tabouret dans les mains. Je cours tantôt devant, tantôt derrière, chamboulée. La ville est peut-être interdite aux vélos, mais ce sont ses habitants, ceux rencontrés au coin des rues, qui font parvenir ce concert dans leurs murs à bout de bras… Le centre-ville s’ouvre comme un bijou. Le timbre du piano se répercute en sons de cloche sur les façades, et se disperse plus rapidement sur les quais. La musique sort, en torrent. J’ai commencé par une intro classique, comme pour m’imprégner des lieux, des gens et des volumes. Mais bientôt « come as you are » prend le dessus et m’emmène ailleurs….Une personne s’accoude au troisième étage. Je porte la seule tenue de scène que j’aie pu prendre avec moi, une confection-main confiée par une jeune créatrice aixoise avant le départ: « Tu lui feras voir du pays. » Coïncidence-cliché qu’elle sorte ici : elle fait écho à celle, quasi identique, des gondoliers qui passent en contrepoint en fond de toile, sur les canaux. Le réel s’amuse parfois de détails, et s’ingénie à les faire matcher de façon surréelle. Je sens que je me fais adopter par le paysage.

22 mai
A Myrina (île de Lemnos)
Brève de comptoir

« Il nous coûte notre soleil, vous nous le faites payer cher là-bas, mais ça ne nous empêchera pas de vivre, vous savez, ni de continuer d’avoir toujours des mets à nos tables, et une place de choix pour celui qu’on ne connaît pas encore. Il manquerait plus que vivre, ça soit interdit! »

31 mai
Campagne de Dráma
Cherry Country

Avons dormi dans un champ de cerisiers en bord de route.
Campagne.
Pas de barrière
Pas de panneaux
Mélodies country, au piano
Le lendemain, du café
Deux brioches
Une barquette de cerises
Devant la porte de la tente
Et Jurgos, au bas de son tracteur
Propriétaire.

Pas surpris du piano sous les cerisiers
Il pointe du doigt sa poitrine
Le tissu
La poche de sa chemise
Il achète ses chemises toujours
Avec une poche sur la poitrine
Pour écouter la musique
De sa petite radio rouge
Côté cœur
Quand il part travail.

21 juillet
A Moreni (hameau)
Première nuit locale chez Paul
Figure

Au soleil couchant, mes jambes se sont mises à gonfler, tachées de plaques rouges.
Un retraité à vélo nous rattrape, et fait dévier nos roue jusque dans sa maison. Sa maison, c’est surtout son jardin la bâtisse à deux pièces, le reste se passe dehors. Le piano sort près du puits, pour un aparté solo. Paul a des yeux brillants, des yeux d’enfant, il pleure en face de l’instrument. Puis s’installe à côté, sans nous dire qu’il cuisine notre repas du lendemain, qu’il prépare en petits baluchons en même temps que le repas du soir (un ragoût de viande). Il ne mange que très occasionnellement de la viande, je passe la soirée, jusqu’à une heure avancée, à discuter avec lui. Il ne parle pas français, mois pas roumain, mais il y a comme ça des moments où le rapport humain fait pousser des ailes à l’échange, et décloisonne tout.

22 juillet
Pensée de guidon

Le monde bouge, nous y avons tous part… Il ne faudrait pas l’oublier.

15 novembre
A Broni
Tempo

Utopistes ou pas, on voulait du soleil et du boogie; que ça pulse au bout de nos Palladium bleues, autant que sur le continent qui se disait trop vieux : au bout des chaussures qui voudraient bien se laisser aller à danser gaiement sur le pavé. Se réaliser aisni en passant des frontières, avec nos roues occupées à atterrir dans des espaces qu’on aurait jamais pu débusquer ni imaginer fouler sans tout cela.

2 juillet
Restaurant El Manu, à Jerez
Chemin faisant

Manu, le patron, coupe court à notre trajectoire quand on passe devant son restaurant, qui est sur notre route : « Vous mangez? je vous invite… De toute façon, vous ne serez pas plus pauvres à la fin de l’année, et moi je ne serai pas plus riche. »

5 août
Sur le ferry le Biladi
A l’arrière du bateau
Oublier


Rappeler. Se rappeler qu’on marche dans nos choix, qu’on le fait chaque jour en équilibriste débutant, à chaque instant de l’existence, que sinon quelque part on est fout ou déjà trop con. Que tout le reste est à inventez, à imaginer… à faire.

©Livre : Lou Nils/Christophe Clavet – PIANOTRIP tribulations d’un piano à travers l’Europe [Points // 2015]
Image : Transfagarasan [Roumanie]

Flavien Gillié – Désolation Insulaire (2012)

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Je ne saurais pas dire si nous étions déjà au chômage ou si nous avions travaillé beaucoup pour nous payer ce voyage. Je me souviens bien par contre de ce besoin de chaleur, d’en finir avec un épuisement constant, une volonté aussi de nous éloigner quelques temps de Bruxelles.

Alice et moi, sur la table un vieil atlas aux pages racornies, nous avons choisi le bout du monde à vol d’oiseau, la Sicile s’est imposée comme une évidence.

Des souvenirs confus, moi avec mes micros, le Capitaine du navire passe et me demande ce que je fais, l’italien me revient presque comme une langue maternelle, je lui parle de souvenirs sonores, tu nous regardes depuis le pont supérieur, tu fumes cigarette sur cigarette.

Quelques rêves s’échappent encore, nos mines fatiguées, trop de mauvais sommeil, des bateaux pour des îles, « la Sicile c’est aussi une île », tu me dis, nous choisissons d’embarquer pour des plus petites encore.

Hanter les lieux, littéralement, le lac de Vénus sur l’île de Pantelleria, un cratère en guise de lèvres, j’enregistre les bulles des sources thermales, à nos côté des italiennes viennent s’enduire le corps de boue sulfureuse, Alice et moi sommes ici les uniques rescapés d’une Pompéi insulaire. Je prends mon temps, je n’écoute même plus quand tu me dis que tu en as assez de m’attendre, je m’en veux déjà à l’idée de couper ta voix au montage, et j’enregistre encore la musique d’une camionnette, un marchand de glaces ou peut-être de fruits, je suis trop loin pour voir. Tu montes dans la camionnette et tu t’en vas avec lui, la source me brûle mais je m’obstine, je me fige et je rejoins les autres statues allongées.

Je fais des fondus au noir sur toutes mes prises de son, je n’ose les enchainer dans une suite incohérente de moments passés avec toi, je les espace pour mieux tenter de me les réapproprier, tout ceci ne m’appartient plus.

Un peu vers la fin nous avons une longue nuit de conversations apaisées, tu me demandes alors quel son je garderai en moi de la Sicile.

Je réfléchis vaguement, je pense à notre disparition, quand nous serons une fois pour toutes absents du paysages, est-ce que nous laisserons encore quelque chose de nous à entendre.

Je te contemple longtemps, je me dis que ta voix pourrait rester ici comme un écho, auprès du ressac, errante le long des côtes, un souvenir lointain qui s’en va disparaissant.

Je pense aussi à des sons que je n’ai pas enregistrés, le bruit d’un verre qui se brise au pied du lit, l’écoulement du vin sur le parquet, la lumière qui s’engouffre par la fenêtre, et cet appartement qui sera bientôt vide.

©Texte : Flavien Gillié
©Image : Flavien Gillié // David Vélez
net: http://www.impulsivehabitat.com/releases/ihab046.htm