Le jazz de Robert Goffin (3)… Le tombeau de Billie Holiday

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à Léon G. Damas

Et subitement je sens que tu me manques depuis toute ma vie
Déjà le vent noir a chanté et les flamboyants de l’aube sont au rendez-vous
Cette nuit les trompettes canines des nègres bouchés jouaient le charleston
Mille hommes avaient laissé des graffiti d’amour au tournant de ta hanche
Sonore de nuit belle Billie Holiday lynchée de cicatrices créoles
Tu portais à ta proue un sourire en néon blanc-crème de gardénia
Ta fermeture-éclair ouvrait la perspective d’une nudité instantanée
Art Tatum drapé de pizzicati s’insinuait sur le clavier de Lady Be Good
Une rançon de saucisse grillée balaye le terrain vague de la 52ème Rue
Et soudain au bord de ta morsure de banquise se levaient tes lèvres de solstice Lire la suite

Le jazz de Robert Goffin (2) – King Porter

jazz

King Porter chantait la bagatelle aux créoles de Floride
Avec des glissandos élastiques et des écluses de contretemps
Ses mains noires couraient sur le clavier désossé du piano
Les œufs sans oiseau des alligators dormaient dans les lagunes
King Porter en positon de tir devant les femmes de safran
Ébréchait les  blues plaintifs qu’électrise la danse du ventre
Et les hautes jaunes déposaient la nuit aux creux de sa sébille

Les sirènes du port chantaient l’aube du rythme en pleine nuit
Avec des irisations arc-en-ciel, dans les moires grasses du mazout
King aux lèvres de foie cuit dérapait en mesure sur les temps forts
Dans un coin du salon les planteurs tout cru jouaient à la passe
Les jardiniers flamands de Saint Antonio buvaient des doubles bourbons
On ne voyait pas le côté pile de ses paumes d’amadou clair
Et les vagabonds spéciaux frémissaient de cette musique neuve
Qui se refusait à la calligraphie à force d’être piétinée par les couples
Vers le petit-jour il y avait le rendez-vous de l’alcool et du piano
Les octorones d’un coup sec dénudaient leurs poitrines café au lait
Et faisaient le guet au chemin de ronde de l’embrasement

C’est ainsi que le ragtime naquit à bout portant sans bavure
Et soudain on l’entendît dans les maisons closes de Biloxi
Il passa comme une comète dans le ghetto de Memphis à Beale Street
Puis sur la levée du Mississippi où l’on déchargeait des bananes
Il apparut comme un loup-garou dans le quartier de l’Entrecote
Où King Porter livra le mot de passe à l’ombre des magnolias

Maintenant le blues a colonisé l’Europe à coup de nègres tendres
Avec des têtes de pont mélodiques dans les capitales de la luxure
Déjà les marchands de musique interdite ont épousé des millionnaires
Et ce refrain de frénésie est si vieux qu’il doit porter la barbiche
Hourra! le grand commerce du contretemps se livre en tuxédo blanc
Et nul ne se souvient plus de King Porter le père du jazz
Enseveli vivant dans un air de Jelly Roll Morton

©Livre : Robert Goffin – Le temps sans rives [Editions de Paris // 1958]

 

Le jazz de Robert Goffin (1) – Sidney Bechet

sidney bechet

Quelle femme fleurit dans les rhododendrons
Sous la pluie aux clairières de Louisiane
Déjà le bruit du vent meurt dans les saxophones
Sous quel baiser nocturne ont noirci les sureaux
Des têtes d’astrakan sentent battre la jungle
Ils portent l’horizon d’un rythme maléfique
Et leurs lèvres sont bleues à force de nuits blanches Lire la suite