Armand Permantier – Le chant du barbaresque (Extrait) [1950]

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Ma Gwendoline, elle pourrissait sur l’arbre. Elle se cachait dans les buissons. Elle hurlait sa peine aux profondeurs nébuleuses des pastiches. Elle récriminait sans cesse sur sa besogne mitoyenne, ce qui la laissait pendante sur ses cornues. Elle appelait en vain, au moyen d’un herbivore reclus, le beau petit diminutif, ce qui l’eut laissée en perce-papier et raccommodée aux fastes mitrés des sardanapales. Elle jappait sans cesse après sa tirelire, qui contenait ses persiennes. Livrées au jus facétieux des anémones, elle chantait dans les béguinages des arrière-saisons, une couleuvrine de satanique méprise. Sans tenir compte des multiples mérites alémaniques qui se chagrinaient de se voir ainsi chassés par les temps de grêle, elle cognait en dévoilant calibre sur le rôle piteux que jouaient ses versifications, dans le râle affamé des ogres. Elle roucoulait avec les palombes une terrine, contenant un famélique lait. Dressée sur les épeautres, elle jouait de l’épée contre les vents. Magnifiquement postée sur une console de basilique, elle lissait des simarres, et les déployant, en couvrait les cités endormies. Charnellement  dévorée par un pitre d’ordure sommeillant, elle mettait des manigances démocratiques dans l’alcali bleuâtre des marnières. Elle fut, durant  de longs étés, la chercheuse d’hémorragies, que tamponnait une humilité d’ombellifères. Elle récitait, par sursauts démaniérés, la flûtante bonhomie de mordillants gredins. Lâchée, sur une bourrique, alourdie par une armure entachée de valves, elle carriolait périodiquement dans la cale butinante des Euléthères. Soufrée, en colimaçon, elle menait à bien un ouvrage de damoiseau, qui rengainait un plissé de vaches dans le salpêtre punique des rushs. Elle avait oublié la rondeur masculine d’une Hymète, qui glosait  en pare-chicotte dans le fenestré lucide des soirs. Elle recréait par une étrange aberration, le gymnique collatéral des urbanistes. Sous prétexte d’une volière, pleine de sarcastiques, qui avaient leurs chansons punies de vesces, elle renversait la parité-or, mares lettrées. Elle aurait pu si facilement se reposer sur le banc sans taches, où affleure le poudreux sanguin des hippocampes. Toujours sa perdurante allumette l’en empêchait. Elle préférait se cabrer sous la poigne de l’ogre anagrammique, qui clignait la ferrade solaire. Toutes les raisons évoquées restaient sans effet. Elle restait accrochée à sa besognante mazurka, roulant dans des accouplements de faiseurs d’embarras, qui cassaient les glaces à mille coudées des paroisses, cherchant le prétexte dans les étoiles, pour pouvoir reculer devant l’épinglant coriace des roumis, et en dépit de ses retraites dans les sénés, baudroyés de grumes, elle subissait le sort de tous ceux qui reculent devant le moindre coup de bistouri, qui est d’être m^lé aux substances malodorantes des roussis…

Livre : Armand Permantier – Le chant du barbaresque [Editions du Lapsus des Cornouailles // 1950]
Image : couverture du magazine « Der Orchideengarten » [1923-1954] illustré par Carl Rabus
net: https://www.actualitte.com/article/patrimoine-education/decouvrez-der-orchideengarten-le-premier-magazine-fantasy-de-l-histoire/65665
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Robert Goffin – Sidney Bechet

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Quelle femme fleurit dans les rhododendrons
Sous la pluie aux clairières de Louisiane
Déjà le bruit du vent meurt dans les saxophones
Sous quel baiser nocturne ont noirci les sureaux
Des têtes d’astrakan sentent battre la jungle
Ils portent l’horizon d’un rythme maléfique
Et leurs lèvres sont bleues à force de nuits blanches

Quel souvenir de fille aux épaules cuivrées
Quelle laiteuse ardeur d’organes caressés
Quel nénuphar de muqueuses camélia
Quelle herbe ensorcelée d’épeautre et de métisse
Ressurgit aux poivrons râpeux des contretemps
A l’heure où le Congo lâche ses chiens de cuivre
Vent du large aux forêts-vierges des pâmoisons
Maman est morte Adieu siffle Peter Bocage
Pas redoublé d’Afrique au coin des beaux quartiers.

Et soudain accroché dans l’épave d’un thème
De ses doigts aux bourgeons d’argent du soprano
Sidney Bechet coule de transe et balbutie
Sa peine de créole aux virages des stomps
Les négresses qui fument la pipe défaillent
Les quarteronnes répartissent les mains chaudes
L’air noue des couples bleus d’iode et de broussaille
Sidney gonfle ses joues aux écluses de l’aube
De sa lèvre à ses mains une lumière gicle
Et lâche tous les ballons captifs du sang rouge
Sidney Sidney toute la nuit lourde de fleurs
Toutes les chairs couleur d’asperge et d’aubergine
Toute l’eau qui s’égare de mare et de pluie
Tout le parfum des débardeurs et des violes
Tout le dialecte félin des lucioles
Le bruit qui fuit aux ruisssellements  de la suie
Sidney Sidney s’enfuit aux patins de l’alcool
Et des frissons s’attardent aux belles de nuit
Qui répètent des ruts de rythme et de parole
Gonna give nobody none of this jelly roll.

Georges Eekhoud – Ex Voto (Extrait)

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Ma contrée de dilection n’existe pour aucun touriste et jamais guide ou médecin ne la recommandera. Cette certitude rassure ma ferveur égoïste et ombrageuse. Ma glèbe est fruste, plane, vouée aux brouillards. A part les schorres du Polder, la région fertilisée par les alluvions du fleuve, peu de coins en sont défrichés. Un canal unique, partant de l’Escaut, irrigue ses landes et ses novales, et de rares railways desservent ses bourgs méconnus.

Le politicien l’exècre, le marchand la méprise, elle intimide et déroute la légion des méchants peintres.

Poètes de boudoirs, ô virtuoses, ce plan pays se dérobera toujours à vos descriptions! Paysagistes, pas le moindre motif à glaner de ce côté. O terre élue, tu n’est pas de celles que l’on prend à vol d’oiseau! Les mièvres galantins passent devant elle sans se douter de son charme robuste et capiteux ou n’éprouvent que de l’ennui au milieu de cette nature grise et dormante, privée de collines, et de cascatelles, et de ces balourds qui les dévisagent de leurs yeux placides et rêveurs.

La population demeure robuste, farouche, entêtée et ignorante. Aucune musique ne me remue comme le flamand dans leurs bouches. Ils le scandent, le traînent, en nourrissent grassement les syllabes gutturales, et les rudes consonnes tombent lourdes comme leurs poings. Ils sont d’allures lentes et balancées, rablés et mafflus, sanguins, taciturnes. Je ne rencontrai jamais plus plantureuses filles, mamelles plus décises et prunelles plus appelantes que dans ce pays. Sous le kiel bleu, les gars charnus ont crâne mine et se calent pesamment. Après boire, des rivalités les fonts se massacrer sans criailleries à coups de lierenaar, en s’écharpant, ils gardent aux lèvres ce mystérieux sourire des anciens Germains combattant dans les cirques de Rome. En temps de kermesse, ils se gavent, se soûlent, sabotent avec une sorte de solennité gauche, accolent leurs femelles sans madrigaliser, et le bal fini, rassasient le long du chemins leurs amours exigeantes et prodigues.

Ils se livrent rarement, mais une fois donnée, leur affection ne se détache plus.

Ceux qui les dépeignent sous la figure de ragots égrillards et difformes, connaissent mal cette race. Mes rustauds de Campine évoquent plutôt les églogues des faunes bruns de Jordaens que les bambochades de Teniers, un grand seigneur qui calomnia ses manants du pays de Perck.

Ils conservent la foie des siècles révolus, fréquentent les pèlerinages, vénèrent leur pastoor, croient au diable, au jeteur de sorts, à la male-main, cette jettatura du Nord. Tant mieux. Je raffole de ces pacants. Je préfère leurs poétiques traditions, les légendes nasillées par une vieille pachresse pendant la veillée au plus joyeux conte de Voltaire; et leur fanatisme patrial et religieux m’émeut davantage que les déclamations patriotiques et le plat civisme des gazetiers.

Savoureux et glorieux parias, nos Vendéens à nous, puissent la philosophie et la civilisation vous oublier longtemps! Au jour d’égalité rêvé par les esprits géométriques, elles disparaîtront aussi, mes superbes brutes, traquées, broyées par l’invasion, mais jusqu’au bout réfractaires à l’influence des positivistes. Frères, l’utilitarisme vous abolira, vous et votre sauvage pays.

En attendant, moi qui ne vous survivrai pas, votre sang rouge de rebelle coulant dans ma veine, je veux, abstrayant mon esprit, m’imprégner de votre essence, m’oindre de vos truculents dehors, m’abalourdir sous les tonnes blondes des kermesses ou m’exalter à votre suite dans les nuages d’encens de vos processions, m’asseoir dolent à vos âtres enfumés ou m’isoler dans les sablons navrants à l’heure où râlent les rainettes et où le berger incendiaire et damné paît ses ouailles de feu à travers les bruyères.

©Livre : Anthologie des écrivains belges de langue françaises – Georges Eekhoud [Editions de l’association des écrivains belges]
Peinture : David Teniers le Jeune [Kermesse de la Saint-Georges]

Claude Vitrail – Pinceaux Elliptiques (Extraits) [1953]

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Duplicité

J’écoute au fond de moi
mon double qui scande des rythmes nerveux,
mon double dans ma chair
mon double emmuré derrière la grille de ma tête,
celui qui remue dans la colle de mon sang,
qui crache des cellules musculaires
et patauge dans la lymphe de mon cerveau…

Algue marine

L’œil bleu dans le platine
résume l’axiome des métaux
la pureté alchimique de l’esprit
encastré dans la matière,
la substance imputrescible
de l’idée spirituelle…

Épure

Les doigts parlent à l’orée du bois,
les pieds cheminent dans la vase,
à l’horizon une gorge enflammée s’éteint.
Corde à corde je compte les fougères,
les arbres suent…
je lis dans le ruisseau
la clarté des rocs
la transparence du granit…

la nuit est ma lumière…

Alcool

L’aile chante sous la lampe
le bec picore la page vide
un oeil rond me regarde.
La mer est profonde pourtant
et l’eau très fraîche;
pourquoi cette rasade d’alcool?

©Livre : Claude Vitrail – Pinceaux Elliptiques [Editions du C.E.L.F. // 1953]
©Photographie : William Klein [Kazuo Ohno – Tatsumi – Hijikata and Yoshito Ohno – 1960]

Jean Stiénon du Pré – Sur papier riz (Extrait)

Willy-Pogany

Ton amour à la blanche ordonnance se dresse dans le gris de mon ciel, comme auprès d’une eau morte, en Vénitie, quelque villa de Palladio. Je veux écrire une élégie au pied de tes colonnes, mais l’oiseau du soir a chassé celui du levant, et rien plus ne s’élève de mes cimes éteintes que le cri : mon appel. Je suis seul parmi l’or tremblant et les graines mouillées. Serais-tu restée prise, telle un brelan de roses, entre les fers de la grille? Cependant ta voix libre caresse le front des graminées, plaisir de papillon. La voici vibrant plus fort à l’approche d’un souvenir; et je cherche intimement ta présence… J’écoute. Je suis seul.
Il semble que, déjà, me soient offerts le miroir et la croix. Mais où veilles-tu? A l’envers de ces dons? Toi, le miroir où s’arrêtera mon souffle, toi, la croix sur mon cœur?
Ma plaine, mon âme, clos tes cils. Le décor du mystère se fixe à petits coups d’étoiles, et c’est en silence qu’œuvrent les puissances de nuit… Je vais chanter, mais dans ma voix blessée je reconnais la tienne, fil qui la soutien t et la mène au brusque épanouissement dont elle expire.
Je t’ai dit des choses sans nouveauté. Puisque tu fus à l’origine, puisque tu sais le soins d’un choix qui se prolonge et le précis de l’angoisse, mesure du terme… Le perron, les degrés, les marbres; et, sombre, le « thalamos » percé d’éclats de jour, échelles de Jacob!
Mais tout est paisible au sein des herbes fatiguées. Le dur insecte y a sa place, et la la fleur, tête inclinée, déjà dort les bras en croix.

©Livre: Jean Stiénon du Pré – Sur papier riz [gmd Dutilleul Paris]
Peinture : Willy Pogany

Roger Goossens – Dindia malconia

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Il y a des femmes sautillantes dont toute la vie est fardée d’une poésie de mauvais aloi,
et il y a de grands parcs solitaires où errent des lions invisibles.
Il y a des asiles de paix – âtre rouge, lampe verte et rayons chargés de livres,
et il y a le pont humide des paquebots, balayé du vent de l’abîme.
Mais pour moi il n’y a plus rien qu’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia;
elle est ma forêt, ma lionne, elle est mon havre et ma tempête.
Elle ne se farde pas le visage et marche d’un pas égal.

Il y a l’univers des catholiques, avec Dieu en haut et les vers de terre en bas,
et l’univers des biologistes, avec Dieu nulle part et les vers de terre partout.
Il y a le monde des économistes, où l’on dédie au diable la fumée des sacrifices
et brûlant du café vert dans la chaudière des locomotives;
et il y a le monde des esthètes, où l’Épiphénomène est roi.
Mais pour moi il n’y a plus rien qu’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia.
Elle est déesse, elle est démone, et le ver de terre c’est moi.
Elle boit du thé de Chine en fumant des Graven A.

L’homme bien portant, a dit un sage, est un malade qui s’ignore.
Mais en vérité la terre est peuplée de malades qui ne s’ignore pas assez.
Il y en a qui souffrent de la tête, et les latinistes souffrent des pieds.
Il y a des malades sans vergogne comme il y a des maladies honteuses.
Il y a ceux qui ont mal au ventre, et ceux qui ont mal au coeur.
Il y a ceux qui ont la manie d’acheter des journaux qu’il ne lisent pas,
et aussi ceux qui préfèrent lire des livres qu’ils ne me rendent plus.
Les ivrognes s’intitulent joliment intoxiqués éthyliques,
mais moi je suis atteint de ce mal étrange que les Anglais nomment « méquonims » et les Russes « mokolniachtchizna »
et je souffre d’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia:
elle est ardente comme la fièvre et fidèle comme la mort.

Je suis plus riche que la rajah de l’Inde au milieu du ruissellement de ses perles,
et plus riche que le financier américain dans le crépitement de ses machines à écrire.
Car nul autre que moi n’a connu le bel âge de la vie,
cet âge des mers bondissantes rougies par l’écume de l’aurore que l’on nomme Dindia Malconia.
Et l’année se fait mûrir que pour moi la plus belle de ses saisons,
cette saison des pluies de fleurs et des sons de conques célestes que l’on nomme Dindia Malconia
Et comme les mystes d’Eleusis parmi les ombres de l’Hadès,
tous les jours de ma seule année sont éclairés de ce soleil plus beau que les vôtres
que l’on nomme Dindia Malconia.

Mais quelquefois il me semble que ton regard se détourne de moi, Dindia Malconia,
et certes, quand tu le veux, je ne suis plus q’une cité maudite qui languit dans l’abandon divin.
Alors, avare soupçonneux, je me prends à douter de la valeur de mes richesses;
je soupèse, dans mon impiété, tous ces dons précieux que tu m’as faits,
et mes mains sans foi les trouvent légers.
Et je me dis alors que peut-être tu n’es que le nom de mon rêve,
et pareil au mendiant oublié sous le porche de l’église en ruines,
je serre farouchement entre mes dents, entre mes lèvres, le dernier lambeau de ma fortune,
ma dérisoire litanie: Dindia Malconia, Dindia Malconia.

©Livre : Roger Bodart – Les Poètes du bois de la Cambre Anthologie des poètes de l’université Libre de Bruxelles (1928-1964) [Editions Universitaires // 1964]
©Photographie : Yoshinori Mizutani
net: https://www.yoshinori-mizutani.com

Littérature mise en musique (5) : Henri Michaux – Contre!

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Interprété par Djamal (Mise en Bruit : Revolution Per Minute [Nicolas Leal]) : Revolution Per Minute – Contre!(Henri Michaux)

Je vous construirai une ville avec des loques, moi.
Je vous construirai sans plan et sans ciment un édifice que vous ne détruirez pas
Et qu’une espèce d’évidence écumante soutiendra et gonflera,
Qui viendra vous braire au nez, et au nez gelé
De tous vos Parthénons, vos Arts Arabes et de vos Mings.
Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard et du son de peaux de tambours
Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquels votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussières de sable sans raisons.
Glas ! Glas ! Glas ! Sur vous tous! Néant sur les vivants!
Oui! Je crois en Dieu ! Certes, il n’en sait rien.
Foi, semelle inusable pour qui n’avance pas.
Ô monde, monde étranglé, ventre froid !
Même pas symbole, mais néant !
Je contre! Je contre! Je contre, et te gave de chien crevé !
En tonnes, vous m’entendez, en tonnes je vous arracherai
Ce que vous m’avez refusé en grammes!
Le venin du serpent est son fidèle compagnon.
Fidèle ! Et il l’estime à sa juste valeur.
Frères, Mes Frères damnés, suivez moi avec confiance;
Les dents du loup ne lâchent pas le loup,
C’est la chair du mouton qui lâche.
Dans le noir, nous verrons clair, Mes Frères!
Dans le labyrinthe, nous trouverons la voie droite!
Carcasse ! Où est ta place ici ?
Gêneuse! Pisseuse! Pots cassés! Poulie gémissante !
Comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes !
Comme je vais t’écarteler !

Album : Revolution Per Minute – st [Bruits de Fond // 2010]
net: http://www.bruitsdefond.org/
Illustration : Mcbess
net: http://mcbess.com/

Ernest Delève – Insomnie

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La nuit parfois il s’éveille
tout bas l’appelle un poème
qui ne parvient pas à dormir
Dans son oreille il sent l’haleine
qui pour savoir s’il dort soupire
très fort pour l’éveiller s’il dort
et il voit s’ouvrir un sourire
comme une entaille lumineuse
dans un fruit juteux que l’on mord

Je dors dit-il je dors

Mais il ne peut se rendormir

Il se lève et le son de la nuit le surprend
des voix très haut très graves passent
certaines nuits on entend en sourdine des hymnes
de joie qui s’enfle et devient surhumaine
c’est l’homme éperdument qui chante
d’être homme éperdument sans bornes
depuis que la misère le traîne
devant tous les malheurs pour le faire abjurer
mais il rit quand on bénit ses chaînes
il jure et il chante à tue-tête

il chante à tout casser

Il chante à renverser les cierges
à casser les reins de plâtre du christ
à casser les vitraux et les vierges
à casser la voix du curé
à tuer les nonnettes

Il chante à tout casser
à faire sonner la tocsin
tant que les cloches se décrochent
à faire vibrer le béton des prisons
trembler les guichets des banques
à faire tomber l’aumône des mains du riche
à faire tomber les armes des gendarmes
à faire crouler le ciel
devant chaque maison dans chaque poubelle
Chantez avec lui vous qui l’entendez
chantez de tout votre souffle
Sinon tombez avec tout ce qui tombe
ou restez accroché comme un vieux calendrier
au mur moisi d’une maison
en démolition
©Livre : Ernest Delève – Poèmes inédits [Le Taillis Pré // 2003]
©Photographie : Harold Burdekin [London by night 1930]

Arnold De Kerchove – Retraite : Journal d’un aveugle (Extrait) [1940]

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Aveugle : comprends-tu ce que cela signifie?  Moins un malheur qu’une déchéance. Je te remercie de m’avoir épargné ta pité. Que l’on souffre dans son esprit ou dans sa chair, c’est souffrir doublement que d’être plaint. Cette douleur qui craint l’aveu, cette blessure qui cherche à se cicatriser, la compassion l’oblige à prendre conscience d’elle-même et à se dénuder pour la délectation malsaine qu’éprouvent à se pencher sur les plaies et à flairer l’odeur des maladies ceux qui jouissent insolemment du bonheur et de la santé. Ils ne s’adressent plus à moi-même, mais à l’infirme :  que je sois aussi un homme semblable aux autres, ils n’y songent même pas, persuadés qu’ils sont que ma cécité me retranche pour toujours de leur univers, pour me ranger désormais, parmi les monstres. Ils se croient bons parce qu’ils me pardonnent mes caprices et mes manies, comme on fait aux enfants et aux vieillards : mais à l’indulgence même que je leur inspire, je comprends que je ne suis plus qu’un homme diminué.

Quelle souffrance et quelle humiliation à chaque instant renouvelées, que de me perdre dans ne maison dont je croyais connaître tous les détours, de me heurter aux meubles soudain hostiles, de manger avec une maladresse plus ridicule encore que pitoyable, de dépendre des autres pour les gestes les plus élémentaires, dont chacun me pose un problème que jamais plus je ne pourrai résoudre par mes propres lumières! Ce ne serait rien encore, si ma cécité ne m’avait rendu plus lucide. Derrière cette sollicitude dont je suis l’objet ou plutôt la victime, je devine ce que tout le monde s’ingénie pieusement à me cacher, ce que personne, autour de moi, n’oserait sans doute s’avouer à lui-même : cette secrète horreur du dévouement dont parlait Baudelaire, ce recul de tout l’être plus fort que la pitié, parce qu’il s’y mêle, dans les profondeurs de l’instinct, la crainte du malheur contagieux et l’orgueil de ne pas partager ma disgrâce. Je le devine et je me tais :  pourquoi paierais-je d’ingratitude les soins qu’on me prodigue, en révélant à ceux qui m’aiment l’inconsciente cruauté de leur compassion? Plus qu’un autre, un malade doit mentir et accepter les mensonges, s’il ne veut pas rompre les liens fragiles qui le rattachent encore à ce monde normal où sa présence est à peine tolérée.

Si je t’écris ces choses, sans me soucier d’en atténuer l’amertume, c’est que toi seule refuses d’être complice de cette conspiration qui s’ourdit autour de moi. Tandis que chacun s’efforce à me faire oublier mon mal, tu m’invites au contraire à en prendre conscience et à chercher de nouvelles raisons de vivre et de m’affirmer, dans cette retraite aveugle où rien ne viendra plus me distraire de moi-même.

J’essaierai. C’est la seule lueur d’espoir qui puisse encore m’éclairer dans ma nuit. A toit qui m’a compris et soutenu, dans ma nuit. A toi qui m’a compris et soutenu, je dédie ce journal où s’inscriront les faiblesses, les révoltes et peut-être les joies d’un homme que tu as su rejoindre dans l’exil de sa solitude.

©Livre : Arnold De Kerchove – Retraire : Journal d’un aveugle [Les cahiers du journal des poètes // 1940]

David Scheinert – Poèmes choisis (Extraits) [1995]

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LA PRIÈRE DES AVEUGLES

Sur la plaine que surveillent trois arbres affamés et tortueux comme des pions, sous un ciel où dorment les nuages, les aveugles du monde entier se sont réunis. Ils ont de longues faces pâles et son vêtus de noir.
Ils se sont agenouillés.
Seule reste debout, au milieu d’eux, un homme.
C’es une triste église que le pays qui les entoure.
Le vent joue lamentablement de l’orgue,comme s’il pensait à autre chose.
Sur cette plaine noire d’habits, l’homme debout a crié à Dieu d’une voix rauque:
« Éternel, nos yeux sont vides.
Les yeux des autres, Tu les as remplis de femmes nues, de libellules, de beurre blanc, de clochers et de flammes.
Ils sont maîtres de la nuit.
Nous sommes esclaves d’un bâton, d’un caillou ou d’un caniche.
Venus de partout, nous tenant par la main, appuyés sur une branche de coudrier, la plupart à pied, harassés, nous t’implorons!
Ne nous donne pas de paroles, ô Seigneur!
Ne remplis pas nos orbites. A quoi bon libérer des détenus trop vieux qui trébuchent au premier pas?
Ecoute et sois juste.
Que tout soit pareil à tous les hommes! »
Et les aveugles tout autour crièrent:
« Vidés de vue,
Qu’ils soient tous
Vidés de vue!
Que sur la mousse
Ou dans les rues,
Que dans la crue
De la nuit,
Ils ne voient plus
Et s’entre-tuent!… »
Et Dieu prêta l’oreille à ce croassement.
L’homme reprit:
« Tout est lourd sur nos crânes.
Et le vent accompagne nos prières.
Je sais, Seigneur, que Tu nous écoutes.
Alors, écoute mieux encore, car notre liturgie est nouvelle.
Tant pis, si nous blasphémons parfois.
pour nous, Ta Création est cruelle.
Et nous n’avons rien à perdre. »
Et le soleil perça les nuages, car Dieu souriait.
« Ô Seigneur, les fleurs qui poussent par le monde, et les herbes et les arbres, arrache-les! »
« Arrache-les! » reprit le chœur.
Alors, les nénuphars, fondirent dans l’eau.
Les lilas et les roses s’envolèrent en cendres.
Et sur les prairies, les pâquerettes s’éteignirent.
Ainsi moururent les feuilles et les pétales.
Et les arbres rapetissèrent et devinrent des champignons puants.
Et la terre perdit ses cheveux.
Seuls restèrent debout les trois arbres crochus de la plaine.
Et l’homme debout parmi les aveugles continua:
« Ô Seigneur, les sources qui trillent, les fleuves opulent et les océans trop grands pour les yeux, dessèche-les! »
Dessèche-les! » reprit le chœur.
Et les sources se terrèrent et noyèrent les taupes.
Et Dieu aspira les rivières comme des œufs frais.
Et les épaves furent mises à sec, avec d’anciennes cités englouties et les squelettes des poissons, par les mers qui se retiraient.
Et l’homme continua:
« Brise la palette des paysages et la mosaïque noire-blanche-grise des grandes villes! »
Les aveugles crièrent:
« Brise-les! »
Alors les villages brûlèrent et, à leur place, poussèrent des canines rocheuses.
La terre ainsi devenait féroce.
Les cathédrales se brisèrent en milliers de cailloux et, avant de mourir, gémirent de toutes leurs cloches.
A la géométrie des boulevards, au tracé gracieux des parcs, succéda le chaos.
Pourtant les anges peints sur les toiles, et les fruits et les fleurs faits d’une mince couche d’huile, et les grandes épopées maintenues dans des cadres, et les petits humains grandis par le bronze, Dieu n’y touchait pas.
Car il attendait.
Et l’homme continua:
« Ô Dieu Tout-Puissant, supprime la Beauté qui nous rend mauvais et jaloux! »
Les aveugles hurlèrent:
« Ou-ou-ou-oû! »
Alors, Dieu dessécha les seins des femmes, gonfla leur ventre et couvrit leur corps de pustules noires.
Il déforma les visages et ensanglanta les regards.
Il écartela les statues et déchira les tableaux.
Les poètes bégayaient et couraient, affolés, parmi les ruines.
Les harpes faussées grinçaient.
Et le chant de la flûte ressemblait à l’appel d’une pie.
Et l’homme, dans un dernier effort,c ria:
« Ô Dieu, que la Lumière ne soit plus! »
Et l’écho fit:
« Plus! »
Le soleil brûlait en forcené. Plusieurs aveugles moururent d’insolation, car Dieu riait de la farce.
Il ne rit pas longtemps.
Le soleil disparut.
Et la terre on ne sut plus rien, puisqu’il n’y avait plus de clarté.
Alors Dieu, pour punir les aveugles, leur donna la vue.

©Peinture : Susan Rothenberg [Vertical Spin]

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LE POÈTE ENRHUME

Descendez de votre piédestal monsieur le poète, la nuit tombe et les gens disparaissent.

Qui verra la noblesse de vos cuisses, la lyre de vos cheveux et vos mains inspirées?

Qui verra votre bouche buvant des étoiles, vos yeux affamés de grandeur?

Vos pieds s’endorment, vos doigts se gonflent, un cheveu vous agace.

Pas de témoin pour tant d’abnégation. Seul un moineau vous picore le bout du nez.

Puis vous trouvant l’air stérile et s’ennuyant plus que vous, lui qui cherche pitance,

Il s’envole et vous laisse seul derechef dans cette grotte dorée et transparente où plus un chat ne miaule.

Alors, malgré les étoiles délicates et vos yeux de statue, tout à coup vous éternuez.

Et ce bruit désenchanteur qu’on n’entendit jamais dans vos poèmes, cet appel d’un nez déconfit,

Vous dévêt si pitoyablement, vous débourre si cruellement, vous rapetisse avec tant de science finale,

Que je vous plains, monsieur le poète, de rester tout seul sur ce piédestal,, sans âme qui rie de votre catarrhe, sans brasero pour vous chauffer les doigts, sans veilleur pour vous botter le cul et instiller dans votre sang poétique un peu de cette rude et stupéfiante réalité.

©Photographie : Philippe Ramette [Le balcon]

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MA JOIE N’EST PAS

Ma joie n’est pas comme un sirop d’or dont les bocaux seraient rangés sur le buffet et où je puiserais à ma gourmandise.
Ma joie n’est pas comme le plain-chant qui remplit la chapelle d’une paix tiède et noie les désirs et étouffe le bourdon.
Ma joie n’est pas comme une batterie de fête, comme une décharge de tambour, comme une crécelle d’arrogance.
Ma joie n’est pas comme une mésange qui paraît heureuse, même quand elle a mal, ma joie n’est pas la miette de l’oiseau.
Ma joie n’est ni pure ni longue, elle se brise, puis se raccommode, elle s’arrête, puis repart, nourrie d’une faim infinie.
Ma joie enfourche un balai poilu et galope parmi les météores, ou bien couchée dans l’herbe, elle invente pour soleil une fleur immortelle.
Ma joie se promène sur les docks, elle se cache parmi des oranges oubliées par la grève, puis jaillissant d’une fontaine, elle rafraîchit les yeux d’un ferronnier.
Ma joie est mal rasée et fonce sur l’injustice, ou bien lisse comme un fruit, elle roule sur un ventre blanc.
Parfois je voudrais la saisir par les ailes, lui lier les pattes pour la garder longtemps, mais elle s’enfuit je ne sais comme, éclairant la prairie de son vol insolent.

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LE TRAM CITRONNELLE

Dans le vieux tram citronnelle  au milieu des cris de la ville, assis les mains sur les genoux, posant pour un peintre mort, tu me regardais fixement.
Tes pieds énormes traînaient d’infinies errances et un tic tiraillait ta joue gauche.
Sur ton cœur, l’étoile de la royauté, mais les gens ne voyaient que la lévite râpées et le chapeau d’un autre âge.
A quoi pensais-tu? A tes pères grillés en Silésie, à tes enfants éclatés? A  Rachel douce et belle à quelques pas du puits? Au soleil figé par le clairon? A la lune à six branches? Aux candélabres de la victoire? Jérusalem triomphante et clouée?
Dans ton œil – tu n’étais que vision –  reposait une grinçante bonhomie, un savoir déchiré comme un livre, une révolte dérisoire comme un envol en cage, le non répercuté de l’impuissance et du salut.
Les gens te regardaient, vagabond neurasthénique, clochard riant à cloche-pied, colporteur de chimères, baudruche spéculative, nomade emporté par les alizés de l’espoir.
Et ils parlaient, parlaient des chats et des chandelles, des pipes et des pipeaux, des petits pois et des grandes manœuvres, oubliant que dans un coin du vieux tram citronnelle, tu cachais l’histoire du monde sous ta face maquillée…

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L’ESCALIER AUX PRUNES

Demain, je prendrai la petite rue qui paraît un désert et d’où surgissent comme d’une manche, une vieille tricotée, une belle retroussée, un policier la tête en bol de crème éblouissant.

Demain, je sonnerai au douze et monterai au deux dans une odeur violette de marmelade de prunes, une porte s’ouvrira et j’entrerai dans un salon.

Où je trouverai la fille, la mère et la mémé, à l’une je compterai les mouches avec un sourire aigre-doux, à l’autre je louerai les défunts du jour, à la première je ferai ce qu’imagine l’amour.

©Peinture : Anne-Marie Torrisi
©Livre : David Scheinert – Poèmes choisis / Portrait par Liliane Wouters – Préface par Jacques-Gérard Linze [Académie royale de langue et de littérature françaises // 1995]

Ernest Delève – Alors beauté… [1961]

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Alors beauté tu es venue tu m’as je crois demandé l’heure je resterais là dans la rue devant toi pour l’éternité
Et devant toi voir-être vu et pénétrer dans l’inconnu devenir ta raison secrète
Etre éclairé par le mystère et être admis par l’interdit être écouté par l’inouï et reflété par la merveille et le mirer aussi bien qu’elle

Tes yeux d’enfant enclos dans l’ombre deviendrais-tu plus belle en montant l’escalier et de grâce parfaite au septième palier
Et les fleurs du mancenillier sur le papier peint de sa Chambre

Tes yeux jardins construits autour d’un nocturne sous la rosée jardins ornés de longs cils pour que l’ombre soit  irradiée
Bouche de promesse profonde langue claire en pleine saveurta bouche où les mots se confondent avec des fruits avec des fleurs

Tes lèvres commençant à dégrafer ta chair tes yeux et leur parure nuptiale de lumière
Mais quel pacte as-tu fait de toute ta souplesse avec cette ombre aux hanches de plus en plus à l’aise
Ta jeunesse en moi fut longuement sous-entendue et maintenant tout commence
A prendre forme à prendre seins à prendre hanches et à passer sa taille au travers d’un anneau
Et mon passé célèbre grandes fêtes de musc pour l’éveil du duvet aux ombrages d’un ange pour toutes lunaisons dans la perle de jais
Pour les premiers accès généreux de ton coeur et ce premier souci d’offrir
Toujours le plus beau rouge à la bouche des hommes les plus beaux cils à leur approche

Suprême accroissement des grâces sous tes robes que le dernier instant tout sur toi dissipé
Erre de soie qui se dérobe

Déjà tes seins font jusqu’au bout l’éloge de ton corps coupes parfaites justes mesures jusqu’à la goutte en trop du bonheur partagé
Une coupe à prendre pour être ivre pour être heureux recevoir l’autre
Une seule goutte tout le philtre m’inonde une goutte de chair suprême à l’apogée
Intensément les yeux fermés l’avide orgie tenant  entre ses lèvres la chère obole prie
Pour être décantée par le plus haut niveau où peut atteindre l’hymne
Et faire aux mystères tout bas le dépôt sacré de lie
Pour devenir l’amant de ces vapeurs sublimes
Tu respires chaque fois ton corps va jusqu’au bout de la beauté
Les attributs de la danse n’ont plus pour liens que ce qui vibre
Dans tes bourses magiques ton cœur compte notre trésor qui est toujours d’un astre d’or à l’effigie
Du grain de beauté de la vie au contour de fleur ravie au teint de phébé brunie
C’est là entre tes seins que je creuserai la fosse mythique où mettre à l’abri
Mon âme et c’est là fille de mère blanche que tu m’as montré sur ta peau noire
Le baiser de la fée un rien un peu de lait un peu de moire
Un peu de jour au fond du puits un vague voile dans la nuit comme un fantôme de nuage
Comme un hôte prodigieux dont il ne reste au réveil que blason nébuleux et taches desséchées.
A la place de l’orage
Et de toutes les incarnations nocturnes de la beauté qui ont perdu chez moi leurs mystères
La blancheur évaporée m’a laissé tout ce grand corps somptueux noir

Je veux te prendre les offrandes et aussi soûler ma boucle à ta peau noire comme le sang des lèvres qui ont sucé des mûres
Et à ta rougeur sous la nuit je veux boire et sous ce noir émerveillé
Ce sont orgies de couleurs ce sont vendanges de lueurs ce sont des grappes de mirages des lointains éclairs de chaleur
Et des apparitions indécises d’or rouge des fuites de nuages dévoilant des buées sur la fraîcheur des trésors des sèves sombres des fumées
Des reflets de fête dans le vin distribution de pourpre pour les âmes
Pourpre qui s’évapore et se poursuit en rêve pourpre qui e déchire pour être faite femme
Entre tes hanches chant alterné en l’honneur de ta grâce qui bouge
Il y a l’endroit incendié comme par le baiser du fer rouge
C’est la forêt réduite à son trésor la fouille dans la terre où naissent les statues
C’est la langue de gazelle buvant le fond de l’ombre et c’est langue assoiffée pendant dans la forêt
C’est le vautour somptueux des désirs satisfaits
Noces venant de loin tentation de Saba à la robe velue fendue du haut en bas
Fleur comme celle du corail au ventre du navire
Naufrage pour force l’île élue à s’ouvrir cette île où est l’accès au bonheur sans mélange
Où l’ombre sur sa chair sent l’extase grandir des taches vives par où transparaît l’ange
L’île pleine d’eau douce comme des amphores de coraux…

©Livre : Je vous salue chéries [Editions des Artistes // 1961]

Image : Couverture d’un numéro du magazine « Avant Garde » [1968-1971]
net: http://avantgarde.110west40th.com/

Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies (Extrait) [1980]

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Le langage est rond net précis concret
pas de « tournautourdupoterie » laser de la parole visant juste précise
langue tellement recherchée et savante et étudiée qu’elle
en devient simplette simplifiée au plus qu’il est en possible
les mots simples eux-mêmes se souviennent de la longue
incantation du long chemin dans l’alambic
tant de mots se présentaient
beaucoup d’appelés et peu d’élus
écrire n’est-ce pas simplifier laséréifier une langue
dire concret ce qui est abstrait
agrandir le bagage populaire
élargir toutes les comprenettes
mettre le savoir à la portée de tout un chacun
mettre en valeur le mot « son » imagé phoniquement
par rapport aux mots non stéréophoniques
favoriser les tours de phrases pleins d’images
au lieu de tours abstraits
transfuser un sang neuf
dans des langues appauvries exsangues
gagnées par l’abstractionite
qui est divisante et créatrice de classes sociales
divisées en haute parleuse et basse parleuse
prendre partout les mots beaux
et les inoculer dans les phrases
renverser le bâtiment abstrait
faire sortir les mots dans la rue
ne pas se laisser emporter par le courant
du grand égoût textuel
répétant les mots que tout le monde dit
créer sa propre langue personnelle
être son propre choisisseur sa propre gare de triage
mettre au panier les mots trop employés
à moins de les remanier de les repasser au gueuloir
et d’y ajouter la chiquenaude de peinture
qui les met sous une autre lumière
reprendre les archaïsmes
s’ils sont plus efficaces que les mots courants ceux-ci-étant
plus usés que les archaïsmes en fin finale.
Faire bondir le langage d’oreille en oreille
faire flotter les oreilles du monde
faire vivre les mots afin que le silence
après les mots soit encore habité par les mots.

©Livre : Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies [Editions Louises_Hélène france // 1980]
©Sculpture littéraire :  Alexander Korzer-Robinson
net: http://www.alexanderkorzerrobinson.co.uk/

Jacques Wergifosse – Nougé Socratique (ou la maïeutique de Paul Nougé) (extrait) [1989-1999]

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La maïeutique de Paul Nougé

J’entendis un jour, alors qu’ils ne pensaient pas que je pouvais entendre, Paul Nougé et Magritte s’entretenir du Savoir-Vivre (1946). Je ne fus pas peu étonné de découvrir que Paul Nougé considérait le résultat de cette enquête comme un échec. Pour lui, la plupart des réponses ne faisaient que répéter de vieille rengaines; elles n’apportaient rien de neuf, mais manquaient de véracité, d’efficacité, étaient au fond des réponses qui passaient à côté des questions. Je fus fort troublé par cet avis.

À peu de temps de là, me trouvant chez Nougé seul avec lui, je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il pensait de mes réponses au Savoir-Vivre que voici :

Quelles sont les choses que vous détestez le plus?

Les casques blancs, les casques noirs, les casques verts, les casques kalis, tous les casques, y compris les barrettes, les tiares, les couronnes, sans oublier la couronne d’épines et celle de laurier. Le bruit. La littérature. La presque totalité des hommes.

Quelles sont les choses que vous aimez le plus?

Ma femme. L’oubli. Le plaisir. La matière. Les objets. Certaines fautes d’orthographe du genre « Mouvelle ail française ». La danse rituelle du feu. Le film « Peter Ibbetson« . L’humour noir dans la vie. Les parfums les plus lourds. La propreté.

Quelles sont les choses que vous souhaitez le plus?

Le désir

Quelles sont les choses que vous redoutez le plus?

Rien excepté le malheur de qui j’aime et la fatigue.

Et Nougé me demanda :
« Vous détestez donc tellement l’objet casque? »
– Au fond non, ces objets me sont assez indifférents, lui répondis-je.
P.N. : mais vous écrivez qu’ils sont parmi les choses que vous détestez le plus…
– Oui, mais c’est symbolique, les casques verts et kalis représentent les armées…
P.N. : Je n’aurais pas osé le penser, semblez-vous croire. Donc vous détestez toutes les armées…
– Bien sûr…
P.N. : Sans l’armée rouge et quelques autres, vous marcheriez au pas de l’oie, et ce n’est pas ce que vous souhaitiez le plus, me paraît-il…
– Non, bien évidemment…Je n’y avais pas pensé…
P.N. : Dès lors, je dois penser que barrette, tiares et couronne d’épines représentent la religion chrétienne dans ses différentes formes que donc vous détestez. Mais que par contre, vous acceptez religions islamique, hindouiste, bouddhiste et cultes africains fétichistes.
– Non , au fond, je visais toutes les religions…
P.N. : Le moins que nous puissions dire, c’est que vous ne l’avez point dit, à moins que les prêtres et moines de ces différentes confessions ne portent casques ou couronnes de laurier…
– Vous vous moquez…
P.N. : Il y a de quoi, me semble-t-il…
– Vous avez raison…
P.N. : Qu’est-ce pour vous le bruit? La Tétralogie de Wagner et telles Symphonies de Mahler, sans oublier Le Sacre du Printemps – ce « sans oublier », pour vous imiter, bien entendu –  semblent fort bruyantes à certains. Serait-ce votre cas?
_ Je n’aime pas Wagner, mais ce n’était pas ce « genre de bruit » que je visais, mais les explosions, les avions en piqué, le grincement de certaines machines, le tumulte de certaines rues…
P.N. : Ceci me paraît éclairant. Pourquoi ne pas l’avoir écrit? Je passerai sur la littérature, nous y reviendront mais ce que vous visez par la presque totalité des hommes m’inquiète. Auriez-vous la chance de connaître tous ceux qui habitent la Chine, la Germanie, l’Inde, la Suisse, le Danemark, l’Arabie, et j’en passe…
– Non, bien évidemment.
P.N. : Alors qui visez-vous?
– Je ne sais plus, je me pose la question.

©Livre : Jacques Wergifosse – Oeuvre (presque) complète Tome 3 [Bruxelles // 2001]
©Image : Marcel Marïen [Muette et aveugle // 1945]

Eric Dejaeger – Streets (Extraits)

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4th STREETS

La Rue des Philosophes
est l’une des moins
fréquentées
mais des plus
encombrées.
Y sont assis
n’importe où
des gens de tous âges
qui ne font
rien d’autre
que se tenir la tête
entre les mains
sans le moindre égard
pour les passants.

13th STREETS

Les services médicaux
devraient surveiller
de plus près
la Rue de la Contracture.
À chacune de ses crises
deux ou trois personnes
meurent écrasées
entre ses façades.
Les riverains
eux aussi
en ont marre
de payer
pour faire nettoyer
leurs murs.

24th STREETS

Quand on passe
par la Rue du Ronfleur
– l’une des plus bruyantes
de la ville –
il est formellement
interdit de faire
le moindre bruit
de peur qu’elle ne perde
son incomparable cachet
reconnu patrimoine immatériel
de l’humanité.

25th STREETS

Il faudrait d’urgence
allonger
la Rue de l’Épitaphe
vu l’engouement des citadins
pour ces quelques mots
à laisser sur leurs tombes.
Réalisation difficile
car cette rue
conduit directement
au cimetière.

©Poèmes : Eric Dejaeger – Streets
pour d’autres extraits, il suffit de cliquer ICI
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

Jean-Marie Bourgoignie – La contrepense (Extraits) [1986]

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Ces flèches de sel et de sucre sont le désir de l’ouverture d’une discussion, non pour appréhender ce prétentieux caméléon, nommé VÉRITÉ, mais simplement pour l’attrait de soulever la jupe des apparences.

 » Les parallèles
Qui font l’amour
Meurent »

« Je me fous du talent du peintre
De ses coloris de sa matière
De ses éclairages de ses impressions
Ou de la perfection de ses poils de con
Pourvu qu’il dise quelque chose »

« Deux boules de Berlin
Ne valent pas un pet de nonne »

« L’empirisme et le hasard
Sont les couilles du génie »

« Homme cave
Se contenterait
De femme qu’on vexe »

« Le rase-motte
Assure un paysage
Clitoresque »

« Une carte postale triste
Se donna à un bic »

« Qui trop étreint
Rate son train »

« Si tu recules
Devant le monticule
D’une charnelle Vénus
C’est que ton prépuce
Est un polichinelle
Qui te rend ridicule »

« L’oiseau perdit une plume
Et naquit la littérature »

« Les allemands sont déments
Les Anglais hypocrites
Les Américains « sont »
Les Italiens cavalent
Les Espagnols sont fols
Les Scandinaves sont naves
Les Chinois sont chinois
Les arabes sortent de la Mecque
Les Hollandais sont en boule
Les Belges sont petits
Les Juifs n’existent plus
Les Indochinois sont sournois
Les Japonais sentent le péril
Les Noirs sont dans le cirage
Les Esquimaux sont pas beaux
Les français sont les rois
Les autres sont au Pérou
Un jour un homme
En plein soleil
Avec sa lanterne
Cherchait un homme »

« Il avait autre chose à faire
Que des cathédrales »

« Le visible est provisoire »

« Sponsor
Proxénète de sportifs »

« Le Roi La Loi La Liberté
– La Brabançonne –
La dialectique
Du con patriote »

« Quand je bâille
Le rêve sort par la bouche »

« On dirait qu’il y a de l’orage
C’est encore le sphincter »

« Sans queue
Droit comme un larbin
Un piano se touche
A quatre mains »

« Restons calmes
Ne nous empalons pas »

« Une jeune goutte
Se séchait au soleil
Elle n’eut pas d’enfant »

« L’éternité
Est un vaudeville
Sans rideau »

« Il jeta un œil
Puis l’autre
et s’en fut à l’aveuglette »

« La sagesse
Est la farce
Des tristes »

©Livre :  Jean-Marie Bourgoignie – La contrepense [Création Ettryum // 1986]
©Image : Rachel Menchior

René Purnal – Cocktails (Extraits) [1922]

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Dimanche, dimanche, dimanche,
Un syndicat de tous les chiens,
Dieu, bas blancs, pelures d’orange,
L’horaire contient dix-huit trains.

Que faire? Irons-nous renifler
L’odeur de noir et de fruits blets
Que la mer apporte?

Ou bien sur quelque air de banjo
Méthodique et creux à la fois,
Conviés là par Othello,
Verrons-nous comme je te vois

L’étrangleur épousant sa Morte?

ÉLOGE DU SOIR

Voici la cohue sympathique
Des rimes en ieuse et en oir:
Soir, soir, je voix là-bas se tordre
Sa main qui masturbe un banjo.

Le plafond se maquille, ô gué!
Mentons avec sincérité:
Chien et loup, c’est l’heure.

La gloire danse au pas des morts.
Hé poète en bois de Norvège,
Quand donc te retrouvera-t-on
Pendu à ton espagnolette?

Quels singuliers fruits de saison!

CELUI QUI JOUAIT

Pianiste-dactylographe
D’un rêve plus grand que nature!
J’entends encore en ma mémoire
Son rythme d’abomination!

L’âcre torpeur des paquebots
Viâ Suez and Colombo
Sous la nuit foraine,

L’odeur de l’homme et des pays,
Les cris des filles qu’on étrille,
Le cœur qui tourne dans sa cage,
La tendresse perdue en route:

La peine de tout ça, la peine!

LALA

Un pays fait exprès pour moi
Sous du soleil artificiel,
Fruits et fleurs des pires exploits:
Toi, du sourcil jusqu’à l’orteil.

Philtre de l’instinct, poids du sang,
Quatre saisons en même temps,
Prier, jouer, mordre.

Tandis que dans la nuit striée
De sournoise métaphysique,
Tu écoutes sous l’oreiller
L’essaim crissant et phosphorique

Des syphilis couleur d’orage.

TIR A LA CIBLE

Après-midi traînant sans fin
Vos arcs à travers ma figure!
O symphonie en lie de vin!
O bétail d’ennuis sans pâture!

O quinconce! O pas! O torpeur!
Dites-moi de quoi pareille heure
Peut-elle être faite?

Une énorme cloche de verre
Faisant le vide par-dessous
Semble gober la ville entière.
L’asphalte est un rêve qui bout.

Ensommeillement de défaite.

©Livre : René Purnal – Cocktails [Ecrits du Nord // 1922]
©Image : Melischer Entwurf zum Zwölftonspiel für fünf Violinen – Josef Matthias Hauer [1950]
net: http://www.wienbibliothek.at/veranstaltungen-ausstellungen/ausstellungen/josef-matthias-hauer-50-todestag

Achille Chavée – Le grand cardiaque (Extrait) [1969]

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Elle hésite à se poser sur mon épaule ainsi que sur branche de son passé.

Elle hésite à se poser entre mes mains que je dispose en forme de nid de coupe rituelle

Elle choisit enfin de se blottir dans l’ombre de mon cœur, dans ma poitrine de communion dispersée aux quatre vents de l’incommunicable

C’est ainsi que je fus excommunié dans une vie antérieure, à l’époque Ming, au cours de l’une de mes réincarnations.

Et voilà que le poète Louis Scutenaire sort d’un vieux tiroir et me déclare: Achille tu as plus de souvenirs que si tu avais Milan

Je suis confus Je luis souris Je lui tends une main fraternelle

L’aube se lève

TOUR D’HORIZON

Un confetti sur un écueil
un nécromant dans un cercueil
un dromadaire portant le deuil

Un spirochète dans l’artère
un aléa dans le mystère
un autochtone sur ses terres

Une gondole sur un canal
un électron phénoménal
un cri d’oiseau qui me fait mal

Un galopin qui se mutine
un adjudant dans ses sardines
un grand amour qui se débine

Un léopard dans son manteau
un poil de cul sous les ciseaux
un évéché dans le ruisseau

Un aristo à la lanterne
un vieux grognard en sa giberne
un horoscope à la citerne

Un nom pour le calendrier
l’orage dans un encrier
la chute dans un cendrier

Un enfant nu sur une plage
une âme ratant un virage
l’éternité aux seins volages

PEUT-ETRE BIEN

Que ce soit aux frontière indécises et douloureuses
de la banlieue
ou dans le cœur meurtri d’une grande cité
j’aime les palissades tristes
que chaque fois je longe
avec une très étrange angoisse
comme si derrière ces planches de bois pauvre
s’accomplissait toujours quelque mystère

Je crois me souvenir aussi que je suis né
dans un grand terrain vague
palissadé
et c’est peut-être la raison
que de très ancienne mémoire
je me découvre en lui
ému d’être un enfant trouvé
un enfant recueilli dans la rosée
par des mains de miséricorde
par un ange égaré
dans un geste perdu du grand incontrôlable

©Texte : Achille Chavée – Le grand cardiaque [Le Daily Bul // 1969]
net: http://www.dailybulandco.be/
©Photographie : Tessa Angus
net: http://www.tessaangus.com
©Oeuvre : Polly Morgan
net: http://pollymorgan.co.uk/

Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait (Extraits) [2016]

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Angela ne se redressa pas. Elle écoutait les paroles de Fulvio, questionnait, échangeait des lieux, des dates. Soudain, elle explosa en sanglots, rattrapée par une lame de chagrin qui lui ouvrait le torse et l’estomac, lui cisaillait le cerveau. Puis elle pleura à petits cris, des cris de rage lorsque la douleur devenait à nouveau insupportable. A travers les branchages, portant dans sa voix une douceur qui semblait infinie, Fulvio lui raconta à mi-voix l’histoire de leur ami commun aujourd’hui disparu. Lorsqu’ils sont murmurés, les mots espagnols chantent comme une eau de source, à laquelle s’ajoutait ce soir-là l’écho d’une fontaine de sanglots nés du torrent d’une haute montagne de peine. Quelques mots scintillaient dans cette vasque de chagrin, reconstituant derrière le rideau de larmes l’image liquide et trouble d’un homme jeune encore, beau, emprisonné à la prison central de Bogotá, puis torturé, longuement torturé.

– Mais vous êtes en paix, en Europe. Pourris de paix même. Non? Depuis quand la population belge n’a-t-elle plus pris les armes? Je ne vous parle pas des militaires de carrière, je vous parle des civils. Ceux qui, comme nous, se sont levés pour défendre leur ferme, leur village. Les derniers à s’en souvenir doivent être morts à l’heure actuelle, non? C’est celea que j’appelle « pourris de paix ». Vous ne savez même plus ce que cette paix a coûté.

– Mais tu n’as jamais eu de fille! Parce que tu n’as jamais envisagé de mettre en péril la guérilla pour avoir des enfants. Voila la vérité. Parce que la guerre dispense les types comme toi de paternité, et que cela les empêche de vieillir. Alors, ne viens pas nous vanter le charme des vies paisibles. Nous non plus, nous ne voulons pas vieillir…

– Retiens ceci, Blanco, avait dit Eduardo. Tu ne devrais jamais manger davantage à chaque repas que le volume de ton poing serré. Cela t’aidera à rester toi-même aussi serré, aussi noueux que ce point…
Théo avait observé la densité du poing que lui montrait Eduardo.
– Et pour les intellectuels, c’est une bonne leçon. Cela leur rappelle aussi qu’ils ne méritent parfois pas davantage de nourriture que la masse de leurs petits poings délicats.

C’était une nuit de poudre noire, parsemée des taches de soufre et de salpêtre des étoiles, une nuit de nouvelle lune qui ne demandait qu’à s’embrasser. L’eau glacée de la rivière entra à seaux à l’intérieur des bottes de Théo et lui inonda les chevilles, saisissant l’interstice des orteils avant de se chauffer pour ne plus former qu’un jus déplaisant dans lequel le pied se perdait.

A mesure qu’il s’habituait à la pénombre, Théo reconnut la robe brune des soeurs clarisses. Elle s’appelait Alba, comme l’aube qui se levait sur le village, mais cinq longue minutes lui furent nécessaires pour comprendre ce que ce visage avait d’exceptionnellement attrayant. En parlant aux assaillants, même à mi-voix, la religieuse semblait accompagner chacun de ses mots d’un torrent de vie sauvage que contredisait la rigueur de l’habit.

La mort s’invitait dans la discussion en images grivoises et mots d’argot, comme une pulsion de vulgarité nécessaire à l’enterrement des peurs, à l’exorcisme de l’effroi. Un peu de boue pour maquiller le péché. Les mots sordides glissaient au-dessus de Théo et, sur le moment, il crut qu’il ne les retiendrait pas, au pire qu’il s’en rappellerait comme d’une curiosité sémantique. Mais ces mots étaient un crachat au ciel, toute la noblesse de l’homme et des ces combats en était profanée. La perception de qu’avait Théo d’un corps sans vie en fut à jamais dégradée.

Sa révolte s’estompait que pour laisser monter une douleur complexe et infinie, un long enfer de désespérance intérieure où il s’enfonça comme les autres sans possibilité de retour, sans larmes ni cris, saoul de douleur mais avec la froide détermination d’une mère prête à donner la vie et qui sait qu’il est trop tard, bien trop tard pour reporter l’épreuve engagée par le corps. L’esprit se déconnecte alors pour éviter qu’une rage inutile vienne s’ajouter aux supplices du corps.

Nous prendrions tous le temps qu’il faut pour être heureux. Mais je ne veux pas de ton Europe. Trop grise, trop triste pour moi. Je pourrais me faire à la pluie, au confort scandaleux, aux complexités de votre vie et même aux séries télés scandinaves, mais pas à la morosité permanente, à l’absence de sourires. L’Europe est gavée de luxe et, sous le coup de l’indigestion, elle tire la gueule. Votre seul problème est que vous ne croyez plus dans le futur.

©Livre : Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait [Editions Luce Wilquin // 2016]
©Image : Keisuke Yamamoto

Philippe Jones -D’encre et d’horizon (Extraits)

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Ecrire ou faux semblant
seul importe le trait

Et le sable des mers
oublieuses
reluit entre les rails
qui voyagent.

Tout s’éveille et fait don si le regard souscrit.

Le monde s’est cloîtré dans ses conflits d’orgeuil..

Sous le possible et l’incertain
l’un rejoint l’autre et rejaillit.

Il faut aimer debout et se donner au vent.

Les fossiles du faire
ou de l’inachevé
pèsent de même fin.

L’ambulance du fou
jouant le sens.

Une eau vive informe l’image
un caillou sonne un ton s’éclaire.

Tout glisse entre deux portes
la dérisoire et l’inutile.

On vient on va on meurt
dans un sas aux départs.

On construit le désir où le plaisir s’accorde.

Tout plan guide l’esprit vers son imaginaire.

Notre ombre se retrouve
dans l’axe des portiques.

A force de bâtir
la foi se greffe à l’habitude.

Le vin est fraternel
la vigne a ri dans sa chaleur.

Debout elle était nue au soir
lorsque le train venait
à tout niveau de ses fenêtres.

Dans les nocturnes d’un musée
sonnent tant de méduses
que les coraux ceux qui furent.

Le temps ne compte plus la seconde égarée.

La dérive a le songe en poupe.

Les pages de la nuit
se retournaient en vain
un sommeil les déserte.

Un nuage au couchant ouvre ses cuisses d’or.

On veut moudre chacun sous la meule de tous.

La femme est paysage où s’enflamme la peau.

Si soudain découverts
tout fuit
en instants d’apparence.

Cellule d’un possible
arrête d’avenir
et jachère de phrases
tout est pouvoir.

Décrire la poitrine
qu’une enfant se découvre
là où déjà le sable
retient l’ombre des vagues

où se trace déjà
marée venant
les ourlets de son corps

©Livre : Philippe Jones – D’encre et d’horizon Poèmes 1981-1987 [Editions de la différence // 1989]
©Image : Maurice Henry [La danse du dormeur]