Antoine Wauters – Pense aux pierres sous tes pas (Extraits) [2018]

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Tous les deux, on était encombrant pour eux, et on l’avait toujours été. Au point que Paps aurait préféré ne pas nous avoir et rester toute sa vie comme ça, avec Mams, qui le rendait complètement dingue avec ses hanches en montagne de massepain et ses seins lourds toujours luisants.
Pour autant, je ne crois pas qu’il nous détestait. Mais le seul fait de nous voir courir devant lui, et parfois simplement de nous entendre, l’irritait à la puissance mille: il mettait des coups de pied dans les chaises, cassait des vases, hurlait, puis se taillait pendant des heures on n’a jamais su où.

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Géo Libbrecht – Attila

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Poète remettant le passé au présent,
GÉO LIBBRECHT.

Tout récemment, le poète nous a adressé un poème étrange. Fait d’un seul mot, sans syntaxe, constituant une « expérimentation » au sujet de laquelle il nous a fourni le commentaire que voici: Lire la suite

Gilbert Senecaut – La femme au miroir [1954]

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Il aura fallu le ptérodactyle agonisant sous les flèches aux premières lueurs du monde, le bain d’Archimède, le massacre de la Saint-Barthélémy, la peste de Londres, la Brinvilliers avec ses tasses de venin, le grabat de Verlaine, et aussi, sans doute, cette mouche, invisible si l’on n’y prend garde, qui se pose à l’instant sur un pli de ta jupe après avoir rôdé dans les ordures, – pour que ta pure, radieuse, inquiétante beauté aujourd’hui traverse et change en jardin le désert de mon regard. Que de sang te couvre, somptueuse innocence, que de boue, de blasphèmes, d’épouvante; et de quelles plaies hideuses, ô splendeur, de quels chancres ton règne est distillé!

* Lire la suite

Hubert Mottart – Le luth noir (Extraits) [1964]

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« Forcené de la foi, de l’amour et de l’absolu, Hubert Mottart n’a écrit que des poèmes excessifs, chaotiques, fulgurants. Cette ardeur même, si elle s’accompagne rarement d’un souci artistique, convainc par sa sincérité: un besoin éperdu de sympathie refusée. Hubert Mottart s’est consumé de frénésie: on devrait se souvenir de lui, pour son tempérament. »
[Présentation du poète dans « La poésie francophone de Belgique 1903-1926 Tome 3 » de Liliane Wouters et Alain Bosquet]

 

Poème de la bien-aimée

Tes seins sont les portes de Jérusalem.
Tes cuisses le chemin entre les oliviers.
Ton ventre, le temple d’or où naquit la vie.
Ta croupe est fraîche comme la nuit.
Tes doigts effilés tiennent la fleur du lotus.
Et ta bouche est murmurante comme la fontaine,
Où s’abreuvent des soupirs, où rit le vent.
Viens dans ma tente ô bien-aimée!
Nous entendrons toute la nuit le chant des cèdres.
Nos baisers seront joyeux comme l’été.
Nos rires seront des colliers de perles
Brillant dans un coffret de bois clair.
Dans nos cœurs chanteront les sources lointaines.
Comme, à la fin d’une belle journée,
Dans l’âme de l’eau et des nuées,
Et dans les coupes de fruits, les grappes d’ombre.
Il sera dans le jardin parfumé de ton corps
En la chaleur de midi,
Comme le cri d’appel des oiseaux enamourés,
Comme la paix mystérieuse des feuilles.
L’amour est notre patrie.
Ici est la douce fin de notre voyage
A travers le désert de l’espace et des années.
Ici brillent les joyaux de l’éternité.
Notre lit moelleux sera le miroir de nos songes.
Il sera le témoin de notre ardeur.
Il entendra nos chants et nos soupirs.
Près de toi, la mort me sourira autant que la vie.
Tes caresses me donneront le repos.
Ta bouche me livrera tous les secrets
D’un long silence joyeux. Lire la suite

Marcel Ginion – Chanson pour rire

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Ce n’est pas une chanson d’amour
Comme chantait Tino Rossi
Gilbert Bécaud ou Aznavour
C’est beaucoup mieux puisqu’on en rit.

On avait bu tout un samedi
Des Jupiler des Martini
Avec Nestor et des copains
On déconnait chez Célestin.

On n’a rien vu rien entendu
Il est rentré le p’tit Chinois
Venant d’en haut ou bien d’en bas
Et il prêchait comme un Jésus : Lire la suite

Petit détail d’un livre d’occasion (6)

« Quand je pense que ces lignes sont publiées, commentées et prises au sérieux! »

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Texte : Extrait d’une lettre d’André Baillon citée par M. de Vivier, « Introduction à l’oeuvre d’A. Baillon » repris dans la préface de Frans De Haes pour le livre « Délires » d’André Baillon [Editions Jacques Antoine // 1981]

 

Claire Mousset – Et je rendais hommage…

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Et je rendais hommage aux cadastres aux plans
Hommage à ce décor très bleu de mappemonde
Que mesure l’accord chiffré des portulans

L’Atlas soudain s’ouvrait comme une poétique
Où je cherchais perdus dans l’azur stylisé
Les cyclones qui vont leurs démarches épiques

Et je rendais hommage aux branches du compas
Qui dessinent pour moi le ciel géographique
Qui retracent en clair l’horaire migrateur
Des mouettes et des lignes aériennes…
Crépitements… La pluie allait son contrepoint
Quand les moteurs chantaient leur dur travail nocturne
Et le repos dans les clairières balisées
d’Amsterdam. Caracas Fort de France Madrid
Tous les pays mouraient dans cet effort cabré
De avions musclés par la course quand prenait
Le virage sur l’autoroute des grands cercles Lire la suite

Hélène Prigogine – L’objet de cet objet (Extrait) [1983]

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le bras d’abord avant même que la main ne se raidisse ou ne s’ouvre ou ne se sente avant même

le bras souple celui de droite peut-être porté à droite montrant la droite en un geste non calculé celui de droite sans doute à droite

à plat et perpendiculaire

perpendiculaire au corps raide non assoupli avant même qu’il ne sente le mouvement une douleur à l’aisselle un picotement à la hanche une contraction de l’épaule avant même

qu’il n’avance jusqu’à la perpendiculaire qu’il monte en direction de la tête et s’arrête avant même la perpendiculaire à plat sur le drap sans doute sur le drap fripé et moite peut-être Lire la suite

TOM GUTT – Droit d’asile pour les barbares (Extraits)

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DROIT D’ASILE POUR LES BARBARES

NE PASSONS JAMAIS A L’ACTION. J. A. Dupont

J’ENTENDS ME FORMALISER PEU
DES CONTRADICTIONS APPARENTES. Tom Gutt.

Je préviens dès l’abord le lecteur que je le considère quel qu’il soit, comme un crétin, un cuistre et un lâche. Ceci posé, qu’il n’a pas chercher ici un raisonnement mené avec la rigueur qu’y pourrait déployer un logicien. Je déteste m’ennuyer lorsque j’écris, mais ennuyer le lecteur m’apparaît alléchant. Je ne doute pas que, à cet égard, pareille affirmation se prête à toutes les facilités relativement aux jeux de mots qu’elle pourrait susciter. Il s’agit donc de notes groupées avec un semblant de cohésion, puisque aussi bien la foule risquerait de mal interpréter les insultes portées à son compte dans l’occurrence où j’userais ici d’un langage irrationnel.
Lorsqu’il est écrit je, on peut parfois lire nous, ce qui, bien entendu, ne change rien à l’affaire.

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Marcel Moreau – Morale des épicentres (Extraits) [2004]

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Ecrire me plongeait la tête dans mes entrailles. Puis c’est tout le corps verbal qui suivant, accroupi, ou agenouillé en elles. A ce prix, j’avais droit à une Muse, de noir vêtue. Mon corps verbal était un contorsionniste, dans mon corps charnel. Il le fallait, en raison des méandres. Mes tripes étaient les épousées de mes mots. Je ne vous raconterai pas ces noces. C’est déjà fait. Elles se sentent plus qu’elles ne se narrent. Cette oeuvre à une odeur. Elle se lit par les narines autant qu’avec les yeux, me disais-je.

Dans le dialogues, trop de boucliers, trop d’armures protègent la pensée de son authenticité. On se parle non pour agrandir sa conscience, mais pour la confirmer dans ses peurs, ses limites, le confort de savoir ce qu’elle sait, au lieu qu’elle se porte au-delà de ce qu’elle sait. Si le dialogue n’est pas une aventure dans l’inconnu, alors, il n’est qu’une conversation dont on connaît d’avance les moyens et les fins. Nous n’irons pas plus loin que ce que nous croyons que nous sommes. Nous ne sommes pas assez, mais il vaut mieux ne pas quitter les chemins balisés où nous nous résignons à ne pas être plus que ce pas assez. Quand à être trop n’y songeons pas. C’est tellement dangereux, et c’est contre-indiqué pour les lois de l’équilibre, si chers à la spiritualité moderne et triomphante.

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Jean-Paul Thaulez – Le théorème du pitre (Extraits) [2001]

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(Hommage à Jean-Paul Thaulez, auteur belge d’aphorismes décédé au mois de février.)

 

« Dans la cage aux dompteurs, le lion pète d’effroi. »

« La labrador, des labrarêves. »

« J’ai fait mieux qu’Armstrong: j’ai été dans la Lune,
Et j’y ai laissé mon chapeau. » Lire la suite

Deux femmes au bord des mots…

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Éliane Polsky – Narcisse

J’ai fait aujourd’hui mes gestes de chatte au soleil
J’ai humé mes cheveux à l’odeur de santal
J’ai souri au miroir
Parce qu’il y avait une mer d’ambre dans mes yeux
et que mes mains étaient légères et nacrées. Lire la suite

Jacques Sternberg – Vivre en survivant / Démission, démerde, dérive (Extraits) [1977]

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Qui donc a affirmé que l’esclavage avait été aboli sur cette terre ? Et sur quoi se base-t-on pour affirmer cela ? Que sont ces milliards de salariés à bas prix, condamnés au silence forcé, au zèle à perpétuité, à la réclusion durant huit heures par jour, sinon des esclaves ? On dit que l’esclavage n’a plus cours pour truquer les cartes, créer du mirage, ne pas éclabousser le système, ce qui entraverait la bonne marche des affaires, donc la marche triomphale du monde. Tout ce qui fait la gloire et la puissance, la fierté de l’insolence des patries – ces gros patrons – découle en effet de l’efficience, du fric, du rendement, du bénéfice, donc du travail. Pas pour rien que ce mythe sacré est celui qui est le mieux protégé. Le plus sûrement aspergé de guirlandes et de sucre candi par la morale, la religion, la justice, le bon sens et l’ordre social. Pas pour rien non plus que les employeurs, tout en les méprisant et en les exploitant, craignent leurs salariés comme la peste noire : eux seuls, en cessant de travailler, en déposant la pelle, le tampon ou la truelle, peuvent provoquer l’écroulement de tout un monde, l’explosion de tout un échafaudage. Même les révolutions ne peuvent pas dynamiter le mythe du travail : quand elles réussissent, on change simplement de patron, l’Etat tout-puissant remplace le rapace patron privé, on travaille aussi dur pour un salaire de famine sous la bannière sacrée du prolétariat divin, et il faut la boucler sous prétexte que tout écart de langage peut nuire au Bien du Peuple.
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Le jazz de Robert Goffin (1) – Sidney Bechet

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Quelle femme fleurit dans les rhododendrons
Sous la pluie aux clairières de Louisiane
Déjà le bruit du vent meurt dans les saxophones
Sous quel baiser nocturne ont noirci les sureaux
Des têtes d’astrakan sentent battre la jungle
Ils portent l’horizon d’un rythme maléfique
Et leurs lèvres sont bleues à force de nuits blanches Lire la suite

Fables de La Fontaine interprétées par Coco Lulu (Extraits)

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Trintje et el’ cruch’ avec du lait
(à Fredje Mabille)

Trintje allait porter z’en ville
Un’ cruch’ avec du lait…
Et comm’ toujours ça s’fait
Y gn’avait plus’ du l’eau que du lait
Dans l’ cruch’ de cett’brav’ file… Lire la suite

Juan d’Oultremont – Nuit de noces (Extraits) [2007]

« Nuit de noces » est un recueil de 71 nouvelles écrites autour de 71 menus de mariage tirés de la collection de l’auteur.

Joseph & Aline

Joseph & Aline
6.04.1929

Sur la gauche, les cheveux d’Aline se mêlaient au damassé du traversin – de fines rigoles claires qui lui remontaient dans la nuque.
Elle plissa le front et tendit la main en direction de Joseph en lui disant :
– Je pense qu’à présent plus rien ne nous interdit de nous embrasser avec la langue. Lire la suite

Bernadette Bodson-Mary – Thamalou (Extraits) [2004]

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Cassé

Mon coeur est un vase de Chine
chiné chez les Ming
cassé
bing bang
mon ami, mon aming
assez

Algérie

Belle et sensuelle
la voix
voilée
d’une fille
d’Allah
talon dénudés

Belle et sensuelle
la balade
ailée
d’une ballerine
dans les sables
de Bou-Saâdah Lire la suite

Calogero Volpe

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(Calogero Volpe, élève à l’Ecole Primaire Communale de la rue de Fexhe, à Liège, avait dix ans lorsque ces textes furent écrits. Il est née en 1957 à Favara (Italie) et vit (ou a vécu?) à Liège. Les textes suivants ont été publiés dans la revue POESIE #27 « La nouvelle poésie française de Belgique. En 1971, les droits de reproduction étaient réservés à Jacques Izoard.)

 

LA SOUPE AU CHOUX ROUGES

La soupe aux choux rouges, il lui faut longtemps pour qu’elle se cuise, car il lui faut une demi-seconde pour qu’elle se cuise. Je la cuis, quand un chou me salua par ses deux oreilles pour dire qu’il avait froid. Je ne savais plus où je devais le mettre. Je le mets dans le placard noir. Il dit qu’il fait trop clair. A la fin, je le tue et un coup de pied tomba par le plafond. Car ce plafond été troué, car il était trop solide assez.

LE LOUP CURIEUX

Un jour, quand je jouais, j’ai vu un loup. C’était un loup pas comme les autres. Au lieu d’être carnivore, il était granivore. Il avait une tête de chat et une gueule de chien. J’écrase sa queue et elle devient une queue d’ours. Et la pelure de singe.

Il était un jour un petit garçon qui trouve un franc. Alors il plante le franc. Et un jour il y a un arbre avec énormément d’argent. Il était si petit qu’il achète un alais de géant. Il se dit : « Comment faire pour monter les marches ? » Soudain, il a une idée. Il ouvre la bouche, met la pompe et se gonfle.

Il y a un serpent. Je lui coupe la tête. Il lui en pousse deux. Comme il a une queue, je lui en coupe deux. Il mesure cinq mètres et comme cinq mètres égalent cinq centimètres, je le mets dans une boîte de cinq centimètres cubes. Un bon jour, il meurt, parce qu’il faisait « atchoum ! », et puis il devient du sable. Lire la suite

Jacques Izoard – Mots maudits sans mot dire ou dictons qui prennent eau de toutes parts

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« Nuage n’est que nuage si le ciel bat de l’aile. »

« Lapereau sous la paume. L’enfance y palpite. »

« La suie est la sœur. Le sable est le frère. »

Touche la petite haleine qu’un miroir ternit. »

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