J.G Ballard – Empire du Soleil (Extraits) [1985]

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Les guerres arrivaient de bonne heure à Shanghaï elles se rattrapaient à la course comme les marées qui remontaient en hâte le cours du Yang-tsé et restituaient à cette cité criarde tous les cercueils lancés à la dérive des jetées funéraires du Bund chinois.

L’esprit occupé par ses rêves troublés, et intrigué par l’absence de la bande-son, Jim tiraillait les ruchés de son col. L’orgue tambourinait comme un mal de tête sur le toit de ciment et l’écran tremblait, envahi par les images familières de combats de blindés et de duels aériens. Jim avait hâtes de se préparer pour la fête de Noël déguisée qui devait avoir lieu l’après-midi même chez le Dr Lockwood, le vice-président de l’Association des résidents britanniques. Le trajet jusqu’à Hongkiao obligerait à traverser les lignes japonaises, il y aurait des illusionnistes chinois, des feux d’artifice et encore des documentaires filmés, mais Jim avait ses raisons personnelles de vouloirs se rendre à la fête du Dr Lockwood.

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Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes (Extraits)

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ESPOIR

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Et les camions d’ordures, au point du jour,
ramassent les morts sur les trottoirs,
cadavres d’affamés, cadavres de chômeurs.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Au soleil levant, la famille de paysans
homme et femme, âne et charrue de bois;
l’âne et la femme attelés à la charrue
labourent la terre. Une poignée de terre. Lire la suite

John Nathan – La vie de Mishima (Extraits) [1980]

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Ce dernier était strict envers tous ses enfants (Chiyuki était constamment grondé et puni pour sa « balourdise ») mais envers Kimitaké en particulier il se montrait tyrannique, comme si, se sentant coupable, il essayait de défaire ce qu’il considérait être les effets « efféminés » de l’éducation de Natsu. Au début, il s’en prit spécialement au fait que Kimitaké fut toujours « plongé dans les livres ». Bien que ce dernier eût désormais toute liberté de sortir à son gré, il préférait rester à lire; à douze et treize ans, ce garçon découvrait Oscar Wilde, Rilke, la littérature de cour et le grand décadent japonais Jun’ichiro Tanizaki; on le voyait rarement sans livre. Il semble que cela rendît Azusa furieux. Il lui arrachait les livres des mains et après avoir vérifié que c’était bien de la littérature, il les déchirait ou les jetait à travers la pièce, envoyant Kimitaké se coucher. Selon les vues immuables d’Azusa, la littérature n’était que mensonges et pourriture, au mieux des sottises bonnes pour les filles, et il ne voulait pas en entendre parler.

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Russel Banks – De beaux lendemains (Extraits) [1994]

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Il avait un visage rond de bébé, couleur orange brûlée, avec un éternel sourire paisible, comme si on venait de lui raconter une blague formidable et qu’il était en train de se la répéter.

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Kenneth White – Les rives du silence (extrait)

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(Extrait tiré de la préface du livre « Les rives du silence »)

Depuis des années, si je passe par les cités, je fréquente surtout les côtes…

A la fois limite et ouverture, aire de résistance et de dissipation, ligne définissante et invitation au vide, la côte est sans doute le lieu par excellence d’une poétique de l’énergie, d’une cosmographie en action, d’une méditation mouvante.

La variété des types de côtes se traduit par l’extrême diversité des aspects que peut prendre le trait de côte. Pour le décrire, on dispose d’un vocabulaire à la fois complexe et précis: interface terre-mer-vent; mouvements migratoires, mouvementes ondulatoires; prélittoral, sublittoral, variabilité, discontinuité; submersion, divagation; paysage initial, modalités graduées…

J’en suis venu à préférer, et de loin, ce genre de vocabulaire à toute la terminologie littéraire dont nous avons hérité.

©Livre : Kenneth White – Les rives du Silence [Mercure de France // 1997]
Carte tiré d’un atlas dessiné par Samuel Thornton (année 1700)

Cao Naiqian – La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire / Panorama du village des Wen (Extraits) [2011]

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La femme

Fils Wen a enfin trouvé une femme. Au village tout le monde est content. Mais d’après ceux qui ont écouté sous leur fenêtre, elle refuse d’obéir. Elle a serré à mort le cordon rouge de sa taille et interdit à son mari de le défaire. En plus, elle n’a pas arrêté de pleurer toute la nuit.
Et puis, toujours d’après les ragots, non seulement la femme de Fils Wen lui interdit de baisser sa culotte, mais elle refuse d’aller aux champs. Et même quand Fils rentre épuisé des champs, elle refuse de lui faire à manger et ne fait que pleurer toute la journée.
Le village tout entier s’est alors mis à crier au scandale: « Qu’elle ne baisse pas sa culotte la nuit, passe encore. Mais que le jour elle n’aille pas aux champs et ne fasse pas à manger, ça ne vas plus! »
« De mémoire de vieux, on n’a jamais vu ça au village! disent les vilageois à Fils Wen
– Qu’est-ce j’y peux moi?
– Si tu veux pas qu’elle t’emmerde, il faut la mater.
– Tu crois que ça marcherait?
– D’mande donc à ta mère », réplique un homme dont le visage ridé ressemble à un champ sillonné à flanc de colline, et la barbe à des herbes à moitié broutées par les chèvres.
Fils Wen interroge sa mère. « Une peau devient souple quand on la tanne, c’est pareil avec une femme », lui répond-elle.
D’après ceux qui ont écouté sous leur fenêtre: « ça a marché! Fils Wen est monté sur sa femme et l’a besognée en gueulant : Putain de ta mère! Si tu crois que c’est toi que je baise? C’est mes deux mille yuans! C’est mes deux mille yuans que je baise! »
« De son temps, le père de Fils Wen avait fait pareil avec sa mère » fait observer quelqu’un.
Un peu plus tard, la femme de Fils Wen lui fait manger.
Puis, elle le suis aux champs, la houe sur l’épaule.
« La vache! Les bleus! »
« La vache! Quels bleus! »
Dans les champs, les femmes font la grimace, clignent de l’œil et secouent la tête.

Dans le nuit de paille d’avoine

Tout est calme. L’aire de battage est blanche au clair de lune. Dans la meule de paille face à la lune, ils se sont construit un nid pour deux.
« Entre!
– Non, toi d’abord!
– Et si on entrait ensemble? »
Ils s’engouffrent tous les deux, le petit nid s’écroule. La paille glisse lentement et les recouvre.
De ses bras musclés, il essaie de redresser le nid.
« Laisse, on est bien comme ça, non? » Elle se blottit contre lui.
« C’est vrai.
– Affreux, tu dois me haïr.
– Non, le noiraud de la mine a plus d’argent que moi.
– En tout cas, je ne dépenserai rien. Je mettrai de l’argent de côté en cachette comme ça mon Affreux pourra un jour payer sa dot et se marier.
– Non, j’veux pas.
– Si, si, je mettrai de côté.
– J’veux pas.
– Tu seras obligé d’accepter. »
Il sent qu’elle va pleurer, il se tait.
« Affreux! dit-elle au bout d’un moment.
– Hmm?
– Affreux, embrasse-moi.
-Non.
– Allez!
– Ch’uis pas d’humeur.
– Allez! »
Il sent qu’elle va encore pleurer; il baisse la tête et dépose un baiser sur sa joue. Un baiser tout doux, tout tendre.
« Non pas ici, là » Elle tend ses lèvres.
Il dépose à nouveau un baiser sur ses lèvres, un baiser tiède et mouillé.
« Ça a quel goût?
– Qu’est-ce qui a quel goût?
– Moi, ma bouche.
– Un goût d’avoine.
– Mais non! Recommence! » Elle tend les bras pour attirer sa tête.
Il l’embrasse : « Ça a toujours un goût d’avoine.
– Tu dis n’importe quoi, je viens juste de manger un sucre candi. Essai encore! » Elle attire de nouveau sa tête.
« Du sucre candi, du sucre candi », dit-il en hâte.
Tous deux se taisent.
« Affreux.
– …
– Affreux dit-elle.
– Hmm?
– Et si… Et si je m’offrais d’abord à toi ce soir?
– Non, non, dame lune est là, c’est pas possible. Une fille du village du clan Wen ne peut pas se conduire ainsi.
– Hmmm. Bon, ben alors plus tard, quand je reviendrai de la mine.
– … »
S’ensuit un long silence. On entendrait presque la lune qui avance en soupirant.
« Affreux.
– Hmm?
– C’est le destin.
– …
– Notre destin est pourri.
– Non, moi j’ai un destin pourri, pas toi.
– Si.
– Non.
– Si.
– Non.
– Si, le mien est pourri, pourri… »
Elle pleure pour de bon. Lui aussi. De chaudes larmes roulent de ses yeux et tombent sur son visage.

©Livre : Cao Naiqian – La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire [Gallimard – Bleu de Chine // 2011]

net: https://cecmc.hypotheses.org/6203
©Peinture : Dawid Planeta
net: https://minipeople.tumblr.com/

José Martí – Vers libres (Extraits) [1997 pour la traduction]

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[Bien: Yo respeto]

Bien: yo respeto
A mi modo brutal, un modo manso
Para los infelices e implacable
Con los que el hambre y el dolor desdeñan,
Y el sublime trabajo, yo respeto
La arruga, el callo, la joroba, la hosca
Y flaca palidez de los que sufren.
Respeto a la infeliz mujer de Italia,
Pura como su cielo, que en la esquina
De la casa sin sol donde devoro
Mis ansias de belleza, vende humilde
Piñas dulces o pálidas manzanas.
Respeto al buen francés, bravo, robusto,
Rojo como su vino, que con luces
De bandera en los ojos, pasa en busca
De pan y gloria al Istmo donde muere.

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Jean Lamore – José Marti / La liberté de Cuba et de l’Amérique latine (Extrait) [2007]

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Après l’échec de la Guerra Chiquita, on était entré dans une période qui avait vu les vieilles rivalités empêcher que prenne corps à nouveau de manière viable le mouvement révolutionnaire. Marti considérait qu’il convenait d’attendre des conditions propices. En 1882, il le fait savoir au vétéran, le général Maximo Gomez. Le pacte du Zanjon avait constitué l’événement le plus douloureux pour Antonio Maceo et Maximo Gomez: le pouvoir civil avait capitulé après dix ans de luttes contre le pouvoir espagnol. L’expérience vécue poussa Gomez et Maceo à l’idée de la nécessaire constitution d’une dictature révolutionnaire pour reprendre la guerre. Maceo exprima cette tendance en 1884, et Gomez en 1885. Le noyau dirigeant de la révolution était formé de 17 généraux et de plusieurs colonels de la guerre de 1868. En 1884 Gomez et Maceo se rendirent à New York, et ce fut une rupture avec Marti, dont les conceptions idéologiques ne pouvaient s’accommoder d’une dictature des chefs militaires. Il écrit alors à Gomez:

Un peuple ne se fonde pas, Général, comme on dirige un camp militaire[…]
La patrie n’appartient à personne ; et si elle appartient à quelqu’un, ce sera, et seulement en esprit s’entend, à celui qui la servira avec le plus grand désintéressement et la plus grande intelligence[…]
Quelles garanties peut-il y avoir de ce que les libertés publiques, unique objet acceptable pour lancer un peuple dans la lutte, seront mieux respectées demain? Qui sommes-nous, général? Les serviteurs héroïques et modestes d’une idée qu enflamme nos cœurs, les amis loyaux d’un peuple dans le malheur, ou les chefs, courageux et fortunés qui, la cravache à la main et l’éperon au talon, s’apprêtent à apporter la guerre à un peuple, pour s’emparer ensuite de lui?
New York, 20 octobre 1884 (Fragments)

Lettre inachevée de José Marti à Manuel Mercado, écrite la veille de sa mort au combat

Cette lettre, fameuse à plus d’un titre, contient certaines des formules les plus connues de Marti, notamment sur le sens de son combat et sur ses prémonitions de l’impérialisme du Nord.
Il exprime également des jugements très sévères sur l’attitude des annexionnistes qu’il qualifie notamment de « celestinos » (entremetteurs), et à qui il oppose la masse des Métis, des Blancs et des Noirs, masse qui, aux yeux de Marti, est la seule garante de l’avenir.
Après une évocation des stratagèmes militaires et diplomatiques de l’ennemi, Marti parle, avec simplicité et grandeur, de son « devoir » qu’il accomplit modestement dans la campagne cubaine, avec un style qui rappelle parfois celui de son Journal de Campagne.
D’un grand intérêt sont aussi ses considérations sur les problèmes du futur gouvernement post-révolutionnaire et sur la politique des Etats-Unies, qui, écrit-il, n’aideront pas l’Espagne à combattre les Cubains, mais « feront la paix » à leur profit.On connait la justesse des prévisions de Marti. Cette lettre, commencée le 18 mai 1895; est restée inachevée. Elle est en même temps le dernier texte de Marti que nous possédions.

Campement de Dos Rios, 18 mai 1895
M. Manuel Mercado
Mon frère très cher, 
Maintenant […] je risque tous les jours de donner ma vie pour pays et pour mon devoir […] qui est d’empêcher avant qu’il ne soit trop tard, au moyen de l’indépendance de Cuba, que les Etats-Unies ne se répandent par les Antilles avant de s’abattre, avec cette force supplémentaire, sur nos patries d’Amérique. Tout ce que j’ai fait jusqu’à ce jour – comme tout ce que je ferai – tend vers cela. Cela a dû se faire en silence et en quelque sorte de façon indirecte, car il est des choses qui, pour aboutir, doivent rester secrètes […]
J’ai vécu dans le monstre, et connais ses entrailles:  -et ma fronde est celle de David. En ce moment même, -à la suite de la victoire par laquelle les Cubains, il y a quelques jours, ont salué notre sortie sans encombre des zones montagneuses que nous, les six membres de l’expédition, avons parcourues quatorze jours durant, – le correspondant du Herald, qui dans ma cabane, vient de me tirer du hamac, m’entretient de l’activité annexionniste […]
Bryson m’a relaté sa conversation avec Martinez Campos, à l’issue de laquelle ce dernier lui fit comprendre que, probablement, lorsque l’heure viendrait, l’Espagne choisirait de s’entendre  avec les Etats-Unies plutôt que de remettre l’île aux Cubains […]
Ici, pour ma part, je fais mon devoir […] je viens d’arriver. Il peut s’écouler encore deux mois, si l’on veut qu’il ait du poids et de la stabilité, avant que notre gouvernement, utile et clair, ne soit constitué […] nous poursuivons notre route vers le centre de l’île, où je déposerai, devant la révolution que j’ai fait se dresser, l’autorité que m’a conférée l’émigration, qui a été reconnue à l’intérieur, et que doit renouveler, en fonction de la situation nouvelle, une assemblée de délégués du peuple cubain qui se manifeste, à savoir les révolutionnaires en armes.
Je sais disparaître. Mais ma pensée ne disparaîtrait pas, et je ne serais point aigri par ma retraite. Dès l’instant où nous serons constitués, nous nous mettrons à l’ouvrage, que je sois appelé à le faire, ou que d’autres le soient.

©Livre : Jean Lamore – José Marti / La liberté de Cuba et de l’Amérique latine [Ellipses // 2007]

Tim Burton – L’enfant avec des clous dans les yeux

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The Boy with Nails in His Eyes

The boy with Nails in His Eyes
put up his aluminum tree.
It looked pretty strange
because he couldn’t really see.

L’enfant avec des clous dans les yeux

L’enfant avec des clous dans les globes oculaires
monta son arbre en métal,
lequel avait vraiment un drôle d’air
puisque l’enfant n’y voyait que dalle.

©Livre : Tim Burton – La triste fin du petit enfant huître et autres histoires [ Editions 10/18 // 1998 – Réédition 2015]

Mikhaïl Mitsakis – Dans la maison des fous (Extrait)

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La population de l’asile est plutôt modeste. Si je ne m’abuse, le nombre de ses pensionnaires ne doit pas excéder la centaine, hommes et femmes confondus. Mais quelles dimensions gigantesques ne faudrait=il pas donner à l’édifice si ce dernier devait contenir tous ceux qui y ont leur place! Combien d’individus censément sains d’esprit ne se révéleraient=ils pas atteints de toquades bien pires et autrement plus inquiétantes que celles dont souffrent ceux qui sont ici enfermés! Comme si l’ambition et la vanité, dont l’obstination n’a d’égale que la vacuité, et le désir de s’enrichir toujours d’avantage, et la poursuite de chimères à jamais hors d’atteinte, et la soumission à des idées reçues et notoirement ineptes n’étaient pas autant de formes déguisées de la folie? Combien d’hommes politiques agitateurs d’idées creuses et prêts à tout pour voir se réaliser leurs utopies ne seraient-ils pas parfaitement à leur place parmi les pensionnaires de cet établissement! Et combien de solliciteurs, brigueurs de postes, et d’honneurs, et de considération, qui n’hésiteraient pas à tout briser sur leur passage pour satisfaire leur passion d’un jour! Combien d’esprits médiocres qui, à l’instar de Koskinas le mathématicien, prétendent au génie! Et combien d’âmes plus violentes et brutales que le faciès du géant frissonnant! Combien d’amoureux sans plus d’espoir ni d’avenir que le malheureux gendarme, combien de fous en liberté et de déments qui s’ignorent, combien de possédés circulant par les rues, en toute impunité?

©Mikhaïl Mitsakis : Un chercheur d’or  / La vie / Dans la maison des fous (Traduit par Gilles Ortlieb) [Finitude // 2003]
©Photographie : Eugène Richards
net: https://eugenerichards.com/

Panait Istrati – Les récits d’Adrien Zograffi Les Haïdoucs * Présentation des Haïdoucs (Extraits) [1925]

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« …- Vous voulez mettre sur mes épaules de femme, le poids de la responsabilité, et sur ma tête, le prix de sa perte. J’accepte l’un et l’autre…Pour cela, nous devons nous connaître: vous me direz qui vous êtes. Je vais vous dire, moi, la première, qui je suis… »

– Tu joues de la flûtes?
– Si je joue de la flûte!…Mais cela non plus, tu ne dois le dire à personne.
– Pourquoi? Ce n’est pas un péché de jouer de la flûte.
 » Groza me considéra un instant d’un air courroucé:
– Non. Jouer, ce n’est pas une impiété, mais le faire savoir à tous, c’en est une, et une grosse…pour qui aime la flûte.
– Tout le monde l’aime…
– Tu es bête, Floritchica. Le monde aime la flûte comme il aime le chien, pour le mettre ne laisse, comme il aime le rossignol, pour le mettre en cage, la fleur, pour l’arracher de là où Dieu l’a fait croître, et la liberté, pour la tourner en esclavage. Si tout le monde aimait la flûte comme moi, il n’y aurait ni haïdoucs, ni potéraches, ni gospodars, mais seulement des frères. Et des frères, il n’y en a nulle part…

Une aversion innée nous éloigna, Groza et moi, et de ces travaux et des plaisirs qui les récompensaient. Mais on ne s’écarte pas impunément de la vie imposée par la médiocrité. Dès que notre entente fut remarquée, nous devînmes la cible de toutes les railleries, l’objet de toutes les haines. Car on a beau ne pas gêner la médiocrité, s’effacer sur son passage, elle ne tolère point qui se distingue d’elle: elle ne s’accorde qu’avec elle-même, ne supporte que sa peau.

– Soient bénis tes yeux humides! Bénies, tes lèvres humides! Et qu’elles soient bénies toutes les humidités de la terre qui font croître de tels fruits!

– Pauvre de moi! Pauvre de moi! Cette bouche, c’est la source même d’où les anciens Dieux ont tiré leur nectar enivrant! C’est la bouche créée, non pas pour épeler un alphabet, mais pour distribuer la vie et la mort! C’est sûrement de cette fillette que le sage extatique a dit : Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher, dans les cachettes des lieux escarpés, fais-moi voir ton regard, et fais-moi entendre ta voix…Oui, ton regard, ta voix…et ta bouche aussi, il aurait dû dire. Mais, ô Salomon, à quoi bon avoir un cœur qui demande à entendre et à regarder ces choses copieuses lorsqu’on est aussi informe qu’une marmotte? Et de quoi suis-je fautif, si mon cœur est placé à ma gauche, comme celui du fou, et non pas à ma droite, comme tu dis qu’est placé celui du sage? – O Dieu! tu connais ma folie, et mes fautes ne te sont point cachées.

Mais cette sincérité avait, également, des saillies bien embarrassantes pour moi, car parfois, sans interrompre la leçon, tout en me regardant avec ses bons yeux de boeuf, il me posait la main sur le ventre, ou sur les seins, en s’excusant ainsi :
– Je n’ai jamais mis ma main sur des choses si agréables et je ne veux pas mourir sans connaître la chaleur des ces choses. Floritchica, permets-le-moi! Tous les idiots connaissent cela sans l’apprécier, alors que moi, je l’apprécie sans le connaître! Tu me rends heureux à peu de frais. Bientôt tu te gaspilleras sans le bénéfice de l’estime. Et ne crains pas que j’aille plus avant dans ce bonheur, car si l’Ecclésiaste a raison de dire que la fin d’une chose vaut mieux que son commencement, il n’est pas moins vrai que, dans la vie, bien des commencements l’emportent sur leurs fins. Il est vrai aussi que, pour cela, il faut voir la vie avec d’autres yeux que ceux de l’Ecclésiaste.

– J’ai bu ma première gorgée de vengeance. C’est aussi rafraîchissant que l’eau froide qu’on avale lorsqu’on est grillé par la fièvre.

Voila. J’ai attendu ce jour pour te dire dans quel but je t’ai poussée à apprendre à lire et à écrire, chez Joakime, et dans quel but je l’avais fait moi-même: les livres nous enseignent ce que notre intelligence seule n’est pas capable de nous faire pénétrer. Il faut connaître le passé et le présent, pour savoir quoi désirer dans l’avenir. Travaille donc, pour cet  avenir meilleur. On n’apprend pas le grec pour garder des brebis. Fais ce que ta tête te conseillera. Tu es assez maligne. Avec un cheveu de sa chevelure, une femme peut pendre un tyran. D’un doigt posé sur une bouche, elle peut le faire parler ou taire. Sois cette femme-là! De l’or, je t’en donnerai bientôt.

Pendant que Groza me parlait, j’examinais un peu les mines de ses compagnons; ou, comme il l’avait dit, c’étaient des hommes farouche, décidés, peut-être fidèles, mais rien de plus. Oh! tendresse, tendresse! Si tu régnais dans le cœur de l’homme, la révolte serait un mot incompréhensible. Pauvre Groza : je le plaignis de ne le savoir entouré que d’hommes révoltés, d’hommes uniquement révoltés. Haïr,, c’est bien. Aimer, c’est mieux. Seul celui qui sait haïr et qui peut aimer connaît la valeur tout entière de la vie!

©Livre : Panait Istrati – Les récits d’Adrien Zograffi  Les Haïdoucs * Présentation des Haïdoucs [Editions F. Reider et Cie // 1925]

Arun Kolatkar – Kala Ghoda. Poèmes de Bombay (Extrait) [2013]

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Chien Paria // partie #7

Ce que j’aime à cette heure, en ce lieu,
Allongé là à étreindre le sol,
La mâchoire posée sur mes pattes avant croisées,

Les yeux au niveau du clavier
Bien tempéré, mais édenté,
Des blocs de béton noirs et blancs

Qui forment les bornes de ce trilot
Et m’offrent mon horizon premier,
C’est qu’on me laisse

Travailler en paix sur mon magnum opus,
Une triple sonate pour circumpiano
Fondée sur trois thèmes distincts :

L’un inspiré par une pie qui chante,
L’autre par le hurlement d’une ambulance,
Et le troisième par un marteau piqueur

-pianiste pie qui des yeux caresse et titille
Les touches en béton
Sans se laisser démonter par l’absence digitale.

©Livre : Arun Kolatkar – Kala Ghoda. Poèmes de Bombay [Gallimard // 2013]
©Image : Barnaby Aldrick [The streets of Bombay]

Ihara Saikaku – Histoire de l’éditeur d’almanachs (Extrait)

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Si claire conscience qu’ils aient de ce que les circonstances ont pour eux de défavorable, les joueurs se taisent quand ils ont perdu; quand elles les ont dépouillés les gens qui s’offrent des courtisanes font bon visage; l’amateur de querelles cache sa défaite; le marchand tient secrètes les pertes que lui valut sa spéculation à la hausse. Toutes ces fâcheuses circonstances reviennent en effet à « fouler de la crotte de chien dans l’obscurité »: on n’en parle pas. Mais, parmi toutes les infortunes, l’inconduite d’une épouse volage est pour un mari trompé la plus pénible. O-San étant morte, la question était réglée. Chez le « daikyöjiya », on agit en conséquence. Bien qu’au souvenir de plusieurs années qu’il avait passées intimement avec elle, sa trahison la lui fit détester, le mari invita les bonzes à célébrer une cérémonie pour le repos de l’âme de la défunte. Hélas! c’est ainsi que les robes choisies par O-San avec un goût raffiné furent offertes au temple de la famille pour devenir bannières ou baldaquins qui flottèrent au vent de l’impermanence, ornements qui devaient évoquer plus encore le regret de la disparue.

©Livre : Ihara Saikaku – Cinq amoureuses [Gallimard // 1987]
©Estampe : Kitagawa Utamaro

Pablo Katchadjian – Merci (Extrait) [2015]

stéphane blanquet

Puis je me levai, pris le saucisson et le dévorai à grandes bouchées, sans enlever la peau. Je vis alors un message. Il était d’Hannibal. Il me chargeait d’un travail « un peu plus dur que les précédents », et me faisait savoir qu’il y avait bottes, gants et casques à ma disposition pour que « rien de mauvais » ne m’arrive. Je trouvai un bâton et me proposai de me rendre à la chambre de Ninive afin d’y frapper Hannibal jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais une fois la porte ouverte, dans le couloir, je me mis à trembler. Je m’assis par terre et restai ainsi un bon moment, le bâton en main. Ensuite je me levai, entrai dans ma chambre, laissai le bâton, pris le message d’Hannibal, passai chercher le casque, les gants, les bottes et passai la nuit entière dans un hangar énorme à exécuter un travail plus répugnant et humiliant qu’aucune imagination ne saurait imaginer; quelque chose d’absolument indescriptible, impossible à comprendre pour celui qui ne l’a pas vu et impossible à ressentir pour celui qui ne l’a pas vécu. A peine rentré au château, je me lavai pour me défaire de la saleté qui collait à tout mon corps. J’eus beau frotter mes mains avec une éponge, elles restèrent noires; par-dessus le marché, une dégoûtante odeur de poisson pourri et de mort restait imprégnée à mes cheveux. C’était l’odeur de l’humiliation et de la vie obscurcie. Je me sentis l’esclave le plus esclave du monde. Je me couchai et, avant même de m’endormir, rêvai de variations autour de la mort d’Hannibal.

©Livre : Pablo Katchadjian – Merci [Vies Parallèles // 2015]
©Image : Stéphane Blanquet

Frank Conroy – Corps et âme (Extraits) [1993]

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Fredericks se redressa, releva le menton, joua le même morceau. Claude ne savait pas à quoi s’attendre et fut un moment déconcerté lorsque Fredericks joua en mettant environ la moitié du volume que Claude avait donné. Au premier abord, cela semblait trop doux, et Claude se demanda s’il s’agissait d’un procédé pédagogique particulier. Mais soudain, tandis que les lignes s’écoulaient, Claude perçut le contrôle exquis avec lequel Fredericks libérait la musique dans l’air. C’était surnaturel. Le piano sembla disparaître, seules les lignes emplirent la conscience de l’enfant, l’architecture de la musique éclairée dans ses moindres détails, l’annonce entière scellée, flottant, se repliant sur elle-même. Puis le silence. Claude souffrit devant une telle beauté. Il eût voulu quitter son corps, suivre la musique là où elle s’en était allée, dans l’hyperespace, quel qu’il fût, qui l’avait avalée. Fredericks tourna la tête, l’enfant plongea ses yeux dans les siens et demeura immobile, le souffle coupé, comme si son regard pouvait ramener la musique.

« …N’oublie pas d’écouter Art Tatum. Il va vite, vite, et il swingue. Des mains comme des serpents, tu vois? Elles s’ouvrent grandes comme ça, comme  un serpent qui écarquille la gueule, tu sais, large, encore plus large, tellement large que c’est impossible. » Il se mit à tambouriner sur la boîte de son saxophone posée sur se genoux. « Va chez Minton et écoute… » Il s’arrêta subitement, la bouche ouverte.
La vision périphérique de Claude sembla se rétrécir jusqu’à ne plus voir que le visage figé de l’homme.
« Ah! Ah! Ah! » Les mains de Vinnie s’élevèrent à sa poitrine.
Claude ne comprenait pas ce qui se passait mais ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Les yeux de Vinnie étaient bloqués, rivés aux siens, et l’enfant vit le changement, la transformation brusque au moment où la vie le quittait.

Claude ouvrit, ils entrèrent. Dans la pénombre ils distinguèrent les tas de journaux, les caisses de dossiers, les piles de livres pris à la bibliothèque. Un terrier, avec des sentiers jonché de vieux magazines, d’enveloppes, de papiers de toute sorte. L’air sentait le moisi comme dans une caverne. Emma était assise au comptoir de la cuisine, sous une ampoule électrique coiffée d’un abat-jour de plastique en forme de collerette hollandaise. Une paire de ciseaux brillant à la main, elle découpait le Daily News. Elle ne leva les yeux que lorsque Claude fut devant elle. Claude posa la clef sur le comptoir.
« Al a réparé le taxi. »
Elle déplaça sont regard. « Al », fit-elle sans expression. A présent, il lui arrivait de parler d’une voix plate, atone, comme si elle s’exprimait sans l’intervention de sa volonté. D’autres fois, elle hurlait, ou débitait des mots à une allure incroyable, comme dans un film à vitesse accélérée. « Ouais, Al, dit-elle. D’accord. »
L’homme inclina sa mince silhouette et la regarda. « J’ai été très, très occupée. » Elle posa les ciseaux. « Hum…hum… » Il tira un tabouret, s’assit en face d’elle, les bras sur le comptoir, les mains croisées.
« C’est dur, de mettre de l’ordre dans tout ça, reprit-elle. Faut faire gaffe à tout. La plupart du temps, ce sont des mensonges, un tas de mensonges compliqués qu’ils mettent bout à bout. Mais si on s’accroche, on finit par voir le dessin. Les gens ne comprennent pas.
– Je comprends, dit Al.
– La plupart s’en foutent.
– C’est un fait, dit il. Y s’en foutent. »
Un silence spécial s’installa. Claude sentit une absence de tension, tandis que sa mère et Al restaient là, comme deux vieilles personnes assises sur un banc dans un parc, qui peuvent parler aussi bien que se taire. Quelque chose sembla se ralentir, une curieuse impression de paix s’installa.
 » Le taxi marche au poil, fil Al.
– Ils m’ont collé une suspension, il y a quelque temps. Un coup monté. De la politique. De la politique et des mensonges.
– Claude m’a dit que vous avez arrêté d’travailler. »
Elle regarda le garçon, et, une fois de plus, Claude eut la sensation étrange qu’elle ne le voyait pas vraiment. « Sûr, qu’il sait jouer. Vous l’avez entendu?
– Oui, m’dame. Je l’ai entendu.
– Appelez-moi Emma.
– Très bien
– Il l’a en lui, reprit-elle, ils l’aident parce qu’ils le savent.
– Ouais. Mais… bon, il aura toujours besoin de sa maman. »
Claude s’empourpra.
Emma eut un sourire imperceptible et hocha la tête. Claude ne sut comment interpréter ce geste. Ce pouvait être une dénégation, mais aussi une stupéfiante acceptation. Il regarda Al, dont les yeux ne quittaient pas le visage de la femme. « Vous avez des problèmes », dit Al.

Cette fois, Claude joua une série d’accords de substitution, un motif de septième majeure descendant vers la sous-dominante, puis un cycle de quintes partant du mineur et revenant vers la tonique. Bien qu’il eût joué deux accords par mesure, soit vingt-quatre au lieu des trois traditionnels, tout s’ajustait parfaitement à la mélodie, produisant une harmonie riche, pleine de couleurs variées, d’énergie propulsive.
« Seigneur! s’écria Ivan. Comment fais-tu? C’est merveilleux. Recommence. »
Ils rejouèrent ensemble. « Tu vois comme ça colle? fit Claude.
– C’est magique, dit Yvan
– Le plus étonnant, c’est que ça marche avec toutes les lignes de blues. Toutes. Les plus simples et les plus compliqués. » Il joua les accords de Parker sur une mélodie de blues non répétitive appelée The Swinging Shepard Blues, puis sur une mélodie plutôt difficile, de Parker lui-même. « Ça marche à tous les coups, répéta-t-il. Au lieu d’attendre sur la tonique pendant quatre mesures avant d’aller à la sous-dominante, il nous trace le chemin, il nous porte là-bas. Et j’adore le changement du majeur au mineur. Ils appellent ça le be-bop.

©Livre : Frank Conroy – Corps et âme [Gallimard // 1993]
©Image : Adolf Wolfli

David Toscana – Un train pour Tula (Extraits) [2010]

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Je me rappelle très bien de cette date. Un 17 avril. C’était l’un de ces jours où le soleil vous cuit et où l’ombre glacée cous engourdit. De nombreuses gelées avaient marqué l’hiver. Les arbres étaient encore dégarnis. La fraîcheur qu’ils offraient était rare, à l’ombre de quelques squelettes au bord de routes poussiéreuses dans un air sec. Secs aussi, les visages des gens qui défilaient devant moi . Je m’étais appuyé contre un noyer, regardant Tula se saigner de ses habitants sur les routes. Sur celle qui allait à Victoria, celle de Carmen, passaient des familles au grand complet, tristes mais décidées à fuir, car les maisons qu’elles abandonnaient seraient bientôt envahies par la solitude, l’immobilité et le délabrement comme par un fléau. La désolation du cimetière allait gagner la place, l’école et l’église, les entrepôts, les haciendas, l’hôtel et le casino, toutes les maisons, mais aussi la sienne. Moi je l’attendais sous le noyer, disposé à risquer toutes ces années pour une lettre qui n’avait plus aucune valeur. J’ai aperçu sa voiture tirée par un alezan dès qu’elle a tourné dans l’allée de peupliers. Elle allait à bonne allure malgré les roues qui semblaient ne pas tourner. Pour la première fois, elle n’était pas vêtue de noir. J’ai posé la main sur le coffret et l’ai ouvert pour montrer toutes les fleurs que, chaque mois, j’y avais accumulées. « Oui…par pitié. » Par pitié, Carmen me dirait : « Monte, allons-nous-en d’ici. » Elle est passée devant moi et s’est retournée pour me regarder. J’ai maladroitement glissé la main dans le coffret pour retourner les fleurs. Elle m’a regardé avec le chagrin de celle qui voit un mort. Elle ne s’est pas arrêtée pour ramasser le cadavre, pour le mettre avec les bagages. La voiture s’est éloignée, des pleurs dans les roues. Je suis resté appuyé contre le noyer jusqu’à m’effondrer sur le sol, jusqu’à voir de plus bas, mes jambes cédant, le reste des gens passer à côté de moi en faisant ce qui ne voyaient pas.

Plus tard, Buenaventura, ayant reçu la lettre, est revenue pour trouver la vielle morte et, une fois de plus, agenouillée devant mon tombeau vide, au milieu de cette grande tombe qu’était devenue Tula, elle a pleuré jusqu’à tomber de sommeil, à bout de forces, sans nulle envie de se réveiller.

©Texte : David Toscana – Un train pour Tula [Zulma // 2010]
©Image : Frederico Infante
net: http://www.federicoinfante.com/

Jo Nesbø – Soleil de nuit |du sang sur la glace,II (Extraits) [2015]

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Parce que nous prenons le réconfort là où nous pouvons le trouver : dans une revue médicale allemande, dans une seringue d’héroïne, dans un livre avec un appendice relativement récent qui promet la vie éternelle à la condition de se soumettre au nouveau sauveur qui vient d’être présenté. Je vendais donc du haschisch, comptait l’argent, comptais les jours.

La route faisait parfois des virages et suivait des pentes douces, mais pour l’essentiel c’étaient des kilomètres et des kilomètres de trait rectiligne dans le paysage de plateau. Je me tenais à la poignée au-dessus de la portière. J’ignore pourquoi, à soixante kilomètres-heure en terrain plat, on n’a pas vraiment besoin de s’accrocher. C’est juste que je l’ai toujours fait. Je me suis toujours tenu à la poignée de maintien jusqu’à ce que mon bras s’ankylose. J’en ai vu d’autres faire pareil. En définitive, nous avons peut-être un point commun, nous humains, le goût des points fixes.

Je me réveillai  deux heures plus tard en ayant mal à la tête et les oreilles qui sifflaient, sentis que ça y était. La gravité tirait sur mon corps, buvait la lumière et l’espoir. Le trou noir. Je n’étais pas encore aspiré au point de ne plus pouvoir me dépêcher de remonter vers le haut pour attraper une bouée de sauvetage. Ce ne serait qu’un report, et quand je sombrerais de nouveau, la nuit polaire serait encore plus noire, encore plus longue. Mais là, j’avais besoin de ce sursis.
En l’absence de prince Valium, je saisis la seule bouée à ma disposition. La bouteille de gnôle.

©Livre : Jo Nesbø – Soleil de nuit |du sang sur la glace,II [ Série Noire Gallimard // 2015]
©Image : Jordi Bernet (Torpedo)

Chris Marker – Le dépays (extrait) [1982]

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We Japanese have a very special relationship with cats.” C’est Toru Takemitsu qui t’a dit ça hier soir, dans un petit bar de Shinjuku. Venant d’un des plus grands musiciens vivants, la confidence est précieuse. Derrière lui, rangées côte à côte, les bouteilles de whisky des habitués du bar sont rondes et lisses comme des tortues. Et l’association de ces deux mots, chat et whisky, t’a fait passer dans la tête, comme une névralgie, le regard d’un chat qui s’appelait précisément Whisky — nom assez improbable pour un chat du douzième arrondissement, mais c’était ainsi. Et il suffisait que du premier étage tu l’appelles, sans même forcer la voix : “Whisky” pour qu’il lève sur toi ce regard — et bien oui, inoubliable… Quelques microsecondes plus tard il était là, sur le balcon, par une de ces compressions de l’espace-temps que les chats sont seuls à connaître, avec quelques ascètes tibétains. Le chat Whisky est mort écrasé par un camion et tu lèves ton verre à sa mémoire, à la mémoire de ton autre ami-chat bleu russe, bleu Tozai, à la mémoire de la chouette effraie qui est morte un jour sur ta main, étouffée par la boule qu’elle avalait avec une hâte de chasseresse. Tu te demandais quelquefois comment ils voyaient les hommes, ces animaux. Pour les chats, il n’était pas si sûr que leur humain représente une personne unique : plutôt une espèce de troupeau, dont ils venaient vérifier avec curiosité s’il se présentait toujours dans le même ordre, vertical ou horizontal, ici la tête, ici les pieds. Pour la chouette, nous étions peut-être de grands ombres indistinctes, pas hostiles, mais indéchiffrables. Pendant qu’elle luttait pour retrouver le souffle, pendant que pour la première fois le vertige de la mort entrait dans sa tête de chouette, ses yeux disaient : “ombre tu me tues, ombre, tu m’abandonnes” et sa dernière convulsion a refermé sur ton doigt un nœud de serres aiguës, fatales aux rongeurs. Ton doigt est resté bleu pendant des semaines, bleu comme le chat russe, comme la Tozai Line, et longtemps tu as porté sur toi ce signe, lent à s’effacer, comme un remords.

D’autres ce soir boivent peut-être à la mort des rois, à la mort des empires. Nous, à Shinjuku, buvons à la mort des chats et des chouettes. Quoi de plus naturel ? A un quart d’heure de marche, et sans sortir de Shinjuku, nous trouverons le temple de Ji Cho In, à Nishi Ochiai, où l’on prie pour les chats du monde entier. Un superbe maniki neko, le chat-qui-te-salue, mascotte des commerçants avisés et des prostituées attentives, veille à la porte du sanctuaire. Le bonze dévoile pour quelque obole les statues de chats offertes — au XVIè siècle par un chef de guerre dont la route avait été coupée par un chat noir (et qui, au lieu d’y voir un mauvais présage comme n’importe quel Européen borné, suivit le chat et fut guidé vers une position stratégique qui lui fit remporter la victoire) — au XVIIè siècle par un marchand dont le chat, du seul éclat de sa présence qui attirait les clients, fit la fortune — et au XVIIIè siècle par une Belle Dame dont, jusqu’à ce jour, tu n’as pas compris si elle avait un chat, si elle était un chat, ni ce qu’elle venait faire dans l’histoire. Mais tu as appris à ne pas poser de questions. Ce que dit le conte est vrai de ce que le conte dit que ce que dit le conte est vrai, comme conterait la Demoiselle du carrefour de tes voyages.

©Livre : Chris Marker – Le dépays [Editions Herscher // 1982]
net: Version PDF
©Image : Louis Wain

Arun Kolatkar – Kala Ghoda / Poèmes de Bombay (extrait)

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Mes narines frémissent.
Une odeur multicolore,
D’innocence et de lavande,

De sueur suave et âcre,
Vernis à ongles,
Bois de rose et résine,

Remonte comme un feu de Bengale
Dans mes narines
Et explose dans mon cerveau

Ce n’est pas tant la jeune fille aux longues jambes
Qui prend un raccourci
En traversant cet îlot, comme toujours,

Son étui à violon à la main,
En retard une fois encore à son cours de musique
À Max Mueller Bhavan,

Qu’un avertissement me signifiant
Que mon idylle
Touche à sa fin,

Que l’heure est venue pour moi
De rendre la ville
À ses soi-disant maîtres.

©Livre : Arun Kolatkar – Kala Ghoda / Poèmes de Bombay [Gallimard Poésie // 2013]
©Image : Steve McCurry