J.G Ballard – Empire du Soleil (Extraits) [1985]

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Les guerres arrivaient de bonne heure à Shanghaï elles se rattrapaient à la course comme les marées qui remontaient en hâte le cours du Yang-tsé et restituaient à cette cité criarde tous les cercueils lancés à la dérive des jetées funéraires du Bund chinois.

L’esprit occupé par ses rêves troublés, et intrigué par l’absence de la bande-son, Jim tiraillait les ruchés de son col. L’orgue tambourinait comme un mal de tête sur le toit de ciment et l’écran tremblait, envahi par les images familières de combats de blindés et de duels aériens. Jim avait hâtes de se préparer pour la fête de Noël déguisée qui devait avoir lieu l’après-midi même chez le Dr Lockwood, le vice-président de l’Association des résidents britanniques. Le trajet jusqu’à Hongkiao obligerait à traverser les lignes japonaises, il y aurait des illusionnistes chinois, des feux d’artifice et encore des documentaires filmés, mais Jim avait ses raisons personnelles de vouloirs se rendre à la fête du Dr Lockwood.

Les Chinois, qu’il connaissait bien, étaient un peuple froid et souvent cruel mais, avec leur attitude supérieure, ils se tenaient les coudes, alors que tout Japonais était seul. Ils avaient tous sur eux des photographies de leurs familles identiques, de petits portraits guindés, comme s toute l’armée japonaise avait été exclusivement recrutée parmi les clients des photographes de galeries marchandes.

Un soldat japonais passait la baïonnette de son fusil sur le pare-brise comme s’il coupait une toile d’araignée invisible. Jim savait qu’ensuite il se pencherait sur la portière côté passager, en exhalant à l’intérieur de la Packard son haleine fatiguée et cette odeur menaçante qui émanait de tous les soldats japonais. A ce moment-là, chacun s’immobilisait sur son siège, comme si le plus léger mouvement risquait de provoquer une courte pause suivie de représailles violentes.

Jim passa par une porte de côté sur la terrasse de derrière. Il regarda la rangée des désherbeuses qui avançaient sur la pelouse. C’était vingt femmes chinoises, en tunique et pantalon noirs, chacune sur un tabouret miniature. Assises épaule contre épaule, elles attaquaient l’herbe avec force éclairs de couteaux, tout en jacassant sans jamais s’interrompre. Derrière elles, la pelouse du Dr Lockwood semblait une étendue de shantung vert.
« Salut, Jamie. Encore en train de cogiter? » Mr Maxted, le père de son meilleur ami, surgit de la véranda. Personnage solitaire, mais cordial, en costume de galuchat, qui affrontait la réalité retranché derrière un grand whisky soda. Il contempla les désherbeuses par-dessus son cigare. « Si tous les habitants de la Chine s’asseyaient les uns à côté des autres, ça ferait une rangée qui irait du pôle Nord au pôle Sud. Tu as déjà pensé à ça Jamie?
– Ils pourraient désherber le monde entier?
– Si tu as envie de voir les choses comme ça.

A deux milles en amont, après la base aéronavale de Nantao, il y avait une estacade formée de cargos coulés par le fond, sabordés par les Chinois en 1937 dans le but de barrer le fleuve. Le soleil brillait à travers les trous de leurs mâts et de leurs cheminées en acier, et la marée montante qui déferlait sur leurs ponts bouillonnait dans les cabines. Chaque fois qu’il revenait d’une visite à la fabrique de coton de son père dans la chaloupe de la société, Jim mourrait d’envie de monter à bord des cargos et d’explorer leurs cabines englouties, monde de voyages oubliés envahi par des grottes de rouille.

Quelqu’un avait balayé de la coiffeuse ses brosses à cheveux et ses flacons de parfum, et du talc couvrait le parquet ciré. Des empreintes se voyaient par douzaines dan cette poudre, celles des pieds nus de sa mère tourbillonnant entre les images très nettes de lourdes bottes, comme les schémas qui expliquaient les pas de danse complexes dans les manuels de fox-trot et de tango de ses parents.

Ce n’était pas que la guerre changeait tout – en fait, Jim avait une passion pour le changement, dont il faisait sa pâture – mais elle laissait tout identique à soi-même de façon bizarre et troublante.

Il avait quelque chose de sinistre dans une piscine à sec et il essaya d’imaginer à quoi elle pourrait servir si elle n’était pas remplie d’eau. Elle le fit penser aux bunkers en béton de Ts’ing-tao et aux empreintes sanglantes des canonniers allemands acculés à la folie sur les caissons à munitions. Peut-être un meurtre était-il sur le point d’être commis dans toutes les piscines de Shanghaï et en avait-on carrelé les parois pour que le sang se lave plus facilement?

« Le monde entier est en guerre et toi, tu passes toujours ton temps à faire de la bicyclette… »

Les tourelles à canon lui rappelaient les décorations en sucre caramélisé des gâteaux de Noël dont il avait toujours détesté la saveur blette.
Il n’empêche qu’il aurait bien aimé manger ce navire. Il s’imagina en train d’en mordiller les mâtes, de sucer la crème des cheminées édouardiennes, de planter ses dents en plein milieu de l’étrave en pâte d’amande et de dévorer toute la partie avant de la coque. Après quoi il engloutirait le Palace Hotel, le shell Bulding, et Shanghai tout entier…

Jim remuait sur son siège, sous le soleil qui lui picotait la peau. Il distinguait jusqu’au plus infime détail de tout ce qui l’entourait, les paillettes de rouille sur les voies ferrées, les dents de scie des orties à côté du camion, le sol blanc qui portait l’empreinte de ses pneus usés. Il comptait les poils bleus hérissés autour des lèvres du soldat japonais qui les gardait et les globes de morve que cette sentinelle désœuvrée aspirait et chassait successivement de ses narines. Il regardait la tache humide s’élargir autour des fesses d’une des missionnaires couchées par terre, et les flammes qui tripotaient  le faitout posé sur le quai de la gare se refléter dans les canons luisants des fusils empilés.

Il émanait de ces files d’hommes en sueur, couverts d’ulcères et de piqûres de moustiques, une enivrante odeur d’agression, et Jim comprenait facilement que les Japonais se méfient d’eux. La plupart des obscénités qui constituaient leur langage lui passaient au-dessus de la tête, surtout la brutalité du vocabulaire grossier qu’ils employaient pour désigner le corps et les parties intimes des femmes, comme si ces mâles émaciés s’efforçaient de s’exciter en décrivant ce qu’ils ne pouvaient plus faire. Mais il y avait toujours des expressions à cataloguer et à savourer quand il se retrouvait allongé dans sa cellule.

Le coolie riait tout seul, à genoux par terre. Jim entendait dans le silence l’étrange mélopée que les Chinois se chantaient à eux-mêmes quand ils se savaient sur le point de se faire tuer.

©Livre : J.G Ballard – Empire du Soleil [Editions Denoël // 1985]
Photographie : Civils chinois obligés de se prosterner devant les soldats japonais
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Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes (Extraits)

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ESPOIR

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Et les camions d’ordures, au point du jour,
ramassent les morts sur les trottoirs,
cadavres d’affamés, cadavres de chômeurs.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Au soleil levant, la famille de paysans
homme et femme, âne et charrue de bois;
l’âne et la femme attelés à la charrue
labourent la terre. Une poignée de terre.

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles.
Au soleil levant, il meurt un enfant,
un enfant japonais à Hiroshima;
douze ans et numéroté,
ni diphtérie ni méningite.
Il meurt en mille neuf cent cinquante-huit.
Il meurt un petit Japonais à Hiroshima,
parce qu’il est né en mille neuf cent quarante-cinq.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil levant les lunes artificielles
et au lever du soleil un homme grassouillet
sort de son lit, s’habille, distrait:
« Qui faut-il dénoncer aujourd’hui, et à qui?
Comment gagner les bonnes grâces du chef? »

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles,
et au soleil levant, le chauffeur noir
est pendu à un arbre au bord de la route,
on l’arrose d’essence, on le brûle
puis l’un va boire son café,
l’autre chez le coiffeur va se faire raser,
le troisième ouvre sa boutique de bonne heure,
un autre encore embrasse sa fille sur le front.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles
et au lever du soleil la prisonnière
liée à la table par des courroies,
les seins rouge de sang,
est interrogée au fond d’une cave.
Ceux qui l’interrogent fument des cigarettes
l’un a vingt ans, l’autre la soixantaine,
leurs chemises trempées de sueur, les manches retroussées,
et des sacs de sable, des électrodes.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles.
Et quand se lève le soleil sur les pétales de la rose,
les pilotes silencieux sur les pistes de l’aéroport
chargent de bombes H le savions à réaction.
Et au soleil levant, au soleil levant,
les étudiants, les ouvriers
sont fauchés par des armes automatiques,
et les acacias du boulevard
les fenêtres et les pots de fleurs sur le balcon.
Et au soleil levant l’homme d’Etat
rentre d’un festin à sa demeure.
Au soleil levant gazouillent les oiseaux.
Et au soleil levant, au soleil levant,
une jeune mère allaite son enfant.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles
et au lever du soleil, moi, j’ai passé une nuit,
une longue nuit encore dans l’insomnie
et dans les douleurs.
J’ai pensé à la nostalgie, à la mort,
j’ai pensé à toi, à mon pays,
à toi, à mon pays, et à notre univers.

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles,
au soleil levant, n’y a-t-il aucun espoir?
Espoir, espoir, espoir,
l’espoir est en l’homme.

©Image : Masakatsu Sashie

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LE RÉVEIL DE VERA

Les chaises dorment debout
la table aussi
le kilim est couché sur le dos de tout son long
il a plissé ses broderies
le miroir dort
les paupières des fenêtres sont étroitement serrées
le balcon dort les jambes dans le vide
les cheminées dorment sur le toit en face
les acacias sur le trottoir aussi
le nuage dort
avec son étoile sur la poitrine
dans la maison et dehors dort la lumières
tu t’es réveillée ma rose
les chaises se sont réveillées
elles ont couru d’un coin à l’autre
la table aussi
le kilim s’est redressé, il s’est assis;
ses broderies se sont ouvertes les unes
après les autres
le miroir s’est réveillé comme un lac à l’aurore
les fenêtres ont écarquillé leur immenses yeux bleus
le balcon s’est réveillé
du vide il retire ses jambes
sur le toit d’en face les cheminées se sont mises à fumer
sur le trottoir ont gazouillé les acacias
le nuage s’est réveillé
il a jeté son étoile dans notre chambre
dans la maison et dehors la lumière s’est réveillée
dans tes cheveux elle s’est amassée
elle a enlacé ta taille nue et tes pieds blancs.

©Livre : Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes [Poésie|Gallimard // 1999]

John Nathan – La vie de Mishima (Extraits) [1980]

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Ce dernier était strict envers tous ses enfants (Chiyuki était constamment grondé et puni pour sa « balourdise ») mais envers Kimitaké en particulier il se montrait tyrannique, comme si, se sentant coupable, il essayait de défaire ce qu’il considérait être les effets « efféminés » de l’éducation de Natsu. Au début, il s’en prit spécialement au fait que Kimitaké fut toujours « plongé dans les livres ». Bien que ce dernier eût désormais toute liberté de sortir à son gré, il préférait rester à lire; à douze et treize ans, ce garçon découvrait Oscar Wilde, Rilke, la littérature de cour et le grand décadent japonais Jun’ichiro Tanizaki; on le voyait rarement sans livre. Il semble que cela rendît Azusa furieux. Il lui arrachait les livres des mains et après avoir vérifié que c’était bien de la littérature, il les déchirait ou les jetait à travers la pièce, envoyant Kimitaké se coucher. Selon les vues immuables d’Azusa, la littérature n’était que mensonges et pourriture, au mieux des sottises bonnes pour les filles, et il ne voulait pas en entendre parler.

La beauté des classiques apparaissait comme un reflet et la confirmation du caractère divin de l’empereur ce qui à sont tour -et ceci est important- fournissait une cause « digne de mourir pour elle ». Non seulement les romantiques étaient obsédés de pureté et de la filiation du sang, mais ils soupiraient après la mort. Après la guerre, un critique gauchiste caractérisa ces écrivains avec sévérité mais non sans justesse comme « des hommes ardents à se précipiter au front vers la mort, avec sous le bras les grands classiques ».

Le monde entrevu par Mishima, ce monde que dans le conte, le garçon s’attend à trouver, qu’il lui semble devoir se trouver là bien qu’il ne puisse le « reconnaître », c’est un monde situé par-delà la beauté, la mort, la destinée même. De l’intérieur du rêve rendu possible et réel par la guerre, c’est un monde impossible à concevoir. Et pourtant, c’est un monde réel, négation tangible d’un rêve. Mishima en avait conscience, si vague qu’elle fût, en août 1945. Mais un temps, il réussit à ne pas y faire face. La guerre était finie, que Yukio Mishima continuait de rêver.

Tandis que Tokyo brûlait, il avait réussi à sentir une correspondance entre son monde intérieur à lui et la réalité extérieur : « Ce fut une heure exceptionnelle (1944-1945) que celle où mon nihilisme personnel et le nihilisme de l’époque et celui de la société en général se correspondait à la perfection. »

Pour Yukio Mishima, la reddition n’était pas la grâce d’un condamné à mort, mais une condamnation à vivre. En août 1944, il écrivait : le meurtrier, voulant dire l’artiste, avait moins besoin de guérison que d’une quelconque maladie. Il méprisait une passion orientée vers la guérison. Pour lui, ces mots exprimaient bien des choses, mais essentiellement que pour l’artiste jeune, la mort était plus belle et plus que la vie.

La bande que rejoignait Mishima se réunissait chaque semaine pour s’amuser soit au « Quartier Latin », soit dans des demeures privées à Karuizawa, station chic située à plusieurs heures au nord de la capitale et qui n’avait pas été bombardée. On buvait sec et il y avait beaucoup de promiscuité, à l’américaine. A cette époque, Mishima ne buvait ni ne fumait; à coup sûr, les amours faciles n’étaient pas son genre, pas encore, et jamais en pareille compagnie. Mais il se mettait au diapason au point de prendre des leçons de danse pendant l’été de 1946. Peut-être, comme il l’a toujours soutenu, aimait-il vraiment danser.

Maruyama se rappelle Mishima en ces lointaines années : « Il était pâle comme la mort, si pâle que la peau en prenait une teinte violacée. Son corps semblait flotter dans ses vêtements. Cependant, dans son narcissisme évident, il savait reconnaître la beauté quand elle lui apparaissait. Ce qu’il faut comprendre à son sujet, à cette époque, avant qu’il se mît à cultiver son corps et ainsi de suite, c’est que, quand il se regardait de ces yeux qui savaient vraiment voir la beauté, ce qu’il ne cessait de faire, il était rempli de dégoût à se voir. »

L’aspect austère du bureau contrastait singulièrement avec le reste de la maison, mais cela correspondait à l’une des règles capitales de Mishima, à savoir que son travail et sa vie de famille fussent strictement séparés. Il racontait à ses amis et à sa famille que s’il se faisait démon pendant les heures passées seul à travailler, jamais il ne permettait à ce diable de franchir le seuil de son bureau, et en l’occurrence, ce n’était pas pur forfanterie.

10 mars 1958 (lundi)

Temps clair. Douceur de miel depuis cette après-midi. Chaque jour, j’ai l’intention de commencer mon nouveau roman (sans feuilleton), La Maison de Kyoto, mais j’ai peur de m’y mettre. S’agissant d’un millier de pages, on ne peut pas avoir de plan très précis en tête – et puisque je compte utiliser le paysage aux alentours de Narumi de l’autre côté de Tukijima, j’ai pris un taxi et je suis allé y jeter un coup d’œil. J’y suis arrivé à trois heures, juste au moment où on levait le pont-levis. J’ai eu l’impression que cela pouvait me servir, de sorte que je suis descendu prendre des notes…
Ce soir, ‘j’ai essayé de commencer, mais sans y réussir. Demain, je vais à Nara assister à la cérémonie annuelle « de l’eau » au Temple du Second Mois. Je m’y mettrai en revenant.

En vérité, ses conceptions étaient une sorte de folie, au mieux de la sottise, parfois des idées malsaines et dangereuses. L’assassinat de Robert Kennedy, par exemple, en juin 1968, provoqua de sa part une diatribe contre le fait de condamner l’assassinat à première vue. Ce qu’il fallait considérer, c’était le « voltage » du geste, le degré de tension du conflit entre deux idéologies dont l’une se donne pour but de détruire l’autre! « Vous dénoncez passionnément l’assassinat parce que vous avez le sentiment que c’est ma de tuer », déclarait-il devant un auditoire d’étudiants lors d’une assemblée à l’université Hitostubashi, en juin 1968. « Selon moi, penser de cette façon est la faute de la prétendue éducation humaniste que vous avez reçue depuis la guerre. Vous êtes incapables d’examiner objectivement le problème du meurtre…Je veux dire le geste, l’action elle-même. Or, il y a des assassinats d’un ordre élevé et des assassinats d’un ordre inférieur… »

Tout espèce de gens m’ont demandé : « Aimez-vous donc tant que ça Hitler? » Or, d’avoir écrit une pièce à son sujet ne veut pas dire que je doive l’aimer. En toute honnêteté, Hitler me fascine, mais si je devais dire si je l’aime ou si je ne l’aime pas, il me faudrait répondre que je ne l’aime pas. Hitler était un génie politique, mais non un héros. Il manquait tout à fait de la vivacité et de l’éclat indispensables au héros. Hitler était terne à l’égal du vingtième siècle.

©Livre : John Nathan – La vie de Mishima [Gallimard // 1980]
©Photographie : Eiko Hosoe

Russel Banks – De beaux lendemains (Extraits) [1994]

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Il avait un visage rond de bébé, couleur orange brûlée, avec un éternel sourire paisible, comme si on venait de lui raconter une blague formidable et qu’il était en train de se la répéter.

…on pourrait croire que si je bois, c’est pour endormir la douleur; ce n’est pas ça; c’est pour mieux la sentir.

Je me levais tôt et, plein d’une sensation étrange d’insoumission et de dislocation, je sortais sur la terrasse et contemplais, au-delà des montagnes, un croissant de mer argentée qui scintillait dans le soleil matinal. La brise m’apportait en pleine figure l’odeur des feux de bois sur lesquels les indigènes cuisinaient et celle de la fumée de marijuana et, exactement comme au Viêt-nam, je me disais : Quelle sacrément bonne idée de se défoncer dès l’aube et de continuer toute la journée et d’aller dormir comme ça. Alors, je me roulais un joint et je décollais. Ça donnait au rêve et à l’inquiétude liés au voyage et au fait de me retrouver entouré de gens de couleur, d’une pauvreté irrémédiable et dont le langage m’étai incompréhensible, un caractère à la fois rassurant et réel.

D’autres, comme moi, pour des raisons obscures, reconnaissent très tôt le mensonge pour ce qu’il est; ils jouent le jeu pendant quelque temps, puis ils deviennent amers, et puis ils passent au-delà de l’amertume, vers… vers quoi? Ceci, je suppose. La lâcheté. L’âge adulte.

Des femmes comme Wanda Otto sont déjà, en public, si près de la nudité et de l’extase que ce n’est pas très excitant de leur faire faire un pas de plus seul et en privé. En fait, ce qu’on imagine est une femme qu’on ne peut satisfaire – une vraie douche froide pour l’ardeur d’un homme, c’est bien connu.

Les fantômes ne s’engagent pas dans des procès en négligence.

Non, ce qu’il y a, c’est que nous, les gagnants, nous sommes en rogne permanente, et la pratique du droit est notre façon de nous rendre du même coup utiles socialement, voila tout. C’est comme une discipline; elle nous organise et nous contrôle; probable qu’elle nous évite d’en venir au meurtre. Une sorte de zen, voilà. Il y a des gens aussi en rogne que nous qui réussissent à cristalliser leur rage en se faisant flics ou soldats, ou moniteurs d’arts martiaux; ceux qui deviennent avocats, cependant, surtout les plaideurs de mon espèce, sont un peu trop intelligents, ou sans doute simplement trop intellectuels pour devenir flics.

Les fanatiques religieux et les superpatriotes, ils tentent de protéger leurs gosses en les rendant schizophrènes: les épiscopaliens et les juifs orthodoxes abandonnent progressivement les leurs à des pensionnats et divorcent afin de pouvoir baiser impunément; les classes moyennes attrapent ce qu’elles peuvent acheter et le transmettent, tels des bonbons de Halloween empoisonnés; et pendant ce temps, les Noirs au cœur des villes et les blancs pauvres au fond des cambrousses vendent leurs âmes par convoitise de ce qui tue les gosses de tous les autres en se demandant pourquoi les leurs prennent du crack.

Je commençais à aimer cet homme-là, Wendell Walker. Il avait l’air d’un mou, mais il ne manquait pas de tenue. Au milieu des ruines de sa vie, noyé dans le chagrin, il restait capable d’exprimer ses rancœurs. Sans doute les avait-il gardées enfouis au fond de lui depuis des années, avec un sentiment de culpabilité, et maintenant pour la première fois de sa vie il se sentait le droit de frapper en tous sens.

Certaines espèces domestiques, en particulier les chiens démesurément gros ou minuscules, mériteraient d’être frappées d’extinction. Les chevaux aussi, maintenant qu’on a des tracteurs.

Une centaine de personnes composaient l’assistance, une foule triste et misérable en habits du dimanche, en majeure partie des jeunes gens sombres aux pommes d’Adam protubérantes, des femmes trop grosses et au teint brouillé, en larmes, et des tas de gosses et de bébés vêtus de nippes d’occasion, avec des nez rouges morveux et des bouches baveuses. Le genre de foule que le pape aime.

Je lui ai fait un pâle petit sourire, mais il n’a pas pu me sourire en retour. D’un coup, j’ai vu qu’il ne serait plus jamais capable de sourire. Plus jamais. Et alors j’ai compris que j’étais parvenue exactement au résultat que je voulais.

Abbott a tourné la tête et regardé en face le visage barbu de Billy, où il voyait sans doute des choses tristes que personne d’autre n’apercevait.

Par toute la ville, il y avait des maisons vides et des mobile-homes à vendre qui , l’hiver précédent, avaient été des foyers où vivaient des familles. Un village à besoin de ses enfants, tout autant et de la même façon qu’une famille. Sans eux, elle dépérit, la communauté se disperse en individus isolés, éparpillés au gré du vent.

©Livre : Russell Banks – De beaux lendemains [Actes Sud // 1994]
©Photographie : Dewitz Photography
net: http://www.dewitzphotography.com/

Kenneth White – Les rives du silence (extrait)

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(Extrait tiré de la préface du livre « Les rives du silence »)

Depuis des années, si je passe par les cités, je fréquente surtout les côtes…

A la fois limite et ouverture, aire de résistance et de dissipation, ligne définissante et invitation au vide, la côte est sans doute le lieu par excellence d’une poétique de l’énergie, d’une cosmographie en action, d’une méditation mouvante.

La variété des types de côtes se traduit par l’extrême diversité des aspects que peut prendre le trait de côte. Pour le décrire, on dispose d’un vocabulaire à la fois complexe et précis: interface terre-mer-vent; mouvements migratoires, mouvementes ondulatoires; prélittoral, sublittoral, variabilité, discontinuité; submersion, divagation; paysage initial, modalités graduées…

J’en suis venu à préférer, et de loin, ce genre de vocabulaire à toute la terminologie littéraire dont nous avons hérité.

©Livre : Kenneth White – Les rives du Silence [Mercure de France // 1997]
Carte tiré d’un atlas dessiné par Samuel Thornton (année 1700)

Cao Naiqian – La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire / Panorama du village des Wen (Extraits) [2011]

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La femme

Fils Wen a enfin trouvé une femme. Au village tout le monde est content. Mais d’après ceux qui ont écouté sous leur fenêtre, elle refuse d’obéir. Elle a serré à mort le cordon rouge de sa taille et interdit à son mari de le défaire. En plus, elle n’a pas arrêté de pleure toute la nuit.
Et puis, toujours d’après les ragots, non seulement la femme de Fils Wen lui interdit de baisser sa culotte, mais elle refuse d’aller aux champs. Et même quand Fils rentre épuisé des champs, elle refuse de lui faire à manger et ne fait que pleurer toute la journée.
Le village tout entier s’est alors mis à crier au scandale: « Qu’elle ne baisse pas sa culotte la nuit, passe encore. Mais que le jour elle n’aille pas aux champs et ne fasse pas à manger, ça ne vas plus! »
« De mémoire de vieux, on n’a jamais vu ça au village! disent les à Fils Wen
– Qu’est-ce j’y peux moi?
– Si tu veux pas qu’elle t’emmerde, il faut la mater.
– Tu crois que ça marcherait?
– D’mande donc à ta mère », réplique un homme dont le visage ridé ressemble à un champ sillonné à flanc de colline, et la barbe à des herbes à moitié broutées par les chèvres.
Fils Wen interroge sa mère. « Une peau devient souple quand on la tanne, c’est pareil avec une femme », lui répond-elle.
D’après ceux qui ont écouté sous leur fenêtre: « ça a marché! Fils Wen est monté sur sa femme et l’a besognée en gueulant : Putain de ta mère! Si tu crois que c’est toi que je baise? C’est mes deux mille yuans! C’est mes deux mille yuans que je baise! »
« De son temps, le père de Fils Wen avait fait pareil avec sa mère » fait observer quelqu’un.
Un peu plus tard, la femme de Fils Wen lui fait manger.
Puis, elle le suis aux champs, la houe sur l’épaule.
« La vache! Les bleus! »
« La vache! Quels bleus! »
Dans les champs, les femmes font la grimace, clignent de l’œil et secouent la tête.

Dans le nuit de paille d’avoine

Tout est calme. L’aire de battage est blanche au clair de lune. Dans la meule de paille face à la lune, ils se sont construit un nid pour deux.
« Entre!
– Non, toi d’abord!
– Et si on entrait ensemble? »
Ils s’engouffrent tous les deux, le petit nid s’écroule. La paille glisse lentement et les recouvre.
De ses bras musclés, il essaie de redresser le nid.
« Laisse, on est bien comme ça, non? » Elle se blottit contre lui.
« C’est vrai.
– Affreux, tu dois me haïr.
– Non, le noiraud de la mine a plus d’argent que moi.
– En tout cas, je ne dépenserai rien. Je mettrai de l’argent de côté en cachette comme ça mon Affreux pourra un jour payer sa dot et se marier.
– Non, j’veux pas.
– Si, si, je mettrai de côté.
– J’veux pas.
– Tu seras obligé d’accepter. »
Il sent qu’elle va pleurer, il se tait.
« Affreux! dit-elle au bout d’un moment.
– Hmm?
– Affreux, embrasse-moi.
-Non.
– Allez!
– Ch’uis pas d’humeur.
– Allez! »
Il sent qu’elle va encore pleurer; il baisse la tête et dépose un baiser sur sa joue. Un baiser tout doux, tout tendre.
« Non pas ici, là » Elle tend ses lèvres.
Il dépose à nouveau un baiser sur ses lèvres, un baiser tiède et mouillé.
« Ça a quel goût?
– Qu’est-ce qui a quel goût?
– Moi, ma bouche.
– Un goût d’avoine.
– Mais non! Recommence! » Elle tend les bras pour attirer sa tête.
Il l’embrasse : « Ça a toujours un goût d’avoine.
– Tu dis n’importe quoi, je viens juste de manger un sucre candi. Essai encore! » Elle attire de nouveau sa tête.
« Du sucre candi, du sucre candi », dit-il en hâte.
Tous deux se taisent.
« Affreux.
– …
– Affreux dit-elle.
– Hmm?
– Et si… Et si je m’offrais d’abord à toi ce soir?
– Non, non, dame lune est là, c’est pas possible. Une fille du village du clan Wen ne peut pas se conduire ainsi.
– Hmmm. Bon, ben alors plus tard, quand je reviendrai de la mine.
– … »
S’ensuit un long silence. On entendrait presque la lune qui avance en soupirant.
« Affreux.
– Hmm?
– C’est le destin.
– …
– Notre destin est pourri.
– Non, moi j’ai un destin pourri, pas toi.
– Si.
– Non.
– Si.
– Non.
– Si, le mien est pourri, pourri… »
Elle pleure pour de bon. Lui aussi. De chaudes larmes roulent de ses yeux et tombent sur son visage.

©Livre : Cao Naiqian – La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire [Gallimard – Bleu de Chine // 2011]

net: https://cecmc.hypotheses.org/6203
©Peinture : Dawid Planeta
net: https://minipeople.tumblr.com/

José Martí – Vers libres (Extraits) [1997 pour la traduction]

manuel mendive (peintre cubain)

[Bien: Yo respeto]

Bien: yo respeto
A mi modo brutal, un modo manso
Para los infelices e implacable
Con los que el hambre y el dolor desdeñan,
Y el sublime trabajo, yo respeto
La arruga, el callo, la joroba, la hosca
Y flaca palidez de los que sufren.
Respeto a la infeliz mujer de Italia,
Pura como su cielo, que en la esquina
De la casa sin sol donde devoro
Mis ansias de belleza, vende humilde
Piñas dulces o pálidas manzanas.
Respeto al buen francés, bravo, robusto,
Rojo como su vino, que con luces
De bandera en los ojos, pasa en busca
De pan y gloria al Istmo donde muere.

[Bien: Moi je respecte]

Bien: moi je respecte
A ma façon brutale, des manières douces
Envers les malheureux et implacables
Envers ceux qui méprisent la faim et la douleur,
Et le travail sublime, moi je respecte
La ride, le cal, la bosse, la farouche
Et pauvre pâleur de ceux qui souffrent.
Je respecte cette pauvre femme d’Italie
Pure comme son ciel, qui à l’encoignure
De la maison sans soleil où je dévore
Mes désirs de beauté, vend humblement
Des ananas sucrés ou des pommes blafardes.
Je respecte le bon Français, brave, robuste,
Rouge comme son vin, qui avec des éclairs
De drapeau dans le yeux, traverse en quête
De pain et de gloire l’Isthme où il périt.

………………………………………………………………………………..

[Mis versos van revueltos y encendidos]

Mis versos van revueltos y encendidos
Como mi corazón: bien es que corra
Manso el arroyo que en el fácil llano
Entre céspedes frescos se desliza:
Ayl: pero el agua que del monte viene
Arrebatada; que por hondas breñas
Baja, que la destrozan; que en sedientos
Pedregales tropieza y entre rudos
Troncos salta en quebrados borbotones,
¿Cómo, despedazasa, podra luego
Cual lebrel de salón, jugar sumisa
En el jardín podado con las flores,
O en la pecera de oror ondear alegre
Para querer de damas olorosas?
Inundará el palacio perfumado
Como profanación: se entrará fiera
Por los joyantes gabinetes, donde
Los bardos, lindos como abates, hilan
Tiernas quintillas y romances dulces
Con aguja de plata en blanca seda.
Y sobre sus divanes espantadas
Las señoras, los pies de media suave
Recogerán, – en tanto el agua rota, –
Convulsa, como todo lo que expira,
Besa humilde el chapín abandonado,
Y en bruscos saltos destemplada muere!

[Mes vers s’élancent tumultueux et ardents]

Mes vers s’élances tumultueux et ardents
De même que mon cœur: on comprend que s’écoule
Paisible le ruisseau qui dans la douce plaine
Parmi le frais gazon ruisselle sans effort:
Ah!: mais l’eau qui de la montagne dévale
Violemment entraînée; qui par d’épais ronciers
Asséchés se précipite, et parmi les troncs
Âpres, bondit en effervescences brisées,
Comment, ainsi rompue, ensuite pourra-t-elle
Comme un chien de salon, jouer apprivoisée
Avec les fleurs du jardin bien taillé,
Ou dans un aquarium d’or ondoyer gaiement
Pour donner du plaisir aux dames parfumées?
Elle inondera le palais plein de parfums
Comme profanatrice: farouche elle entrera
Dans les salons soyeux, où les poètes
Pimpants ainsi que des abbés, se faufilent
De tendres strophes et romances suaves
Dans la soie blanche avec une aiguille d’argent.
Cependant que sur leurs canapés les dames
Épouvantées, retireront leurs pieds
Au bas délicats, – tandis que l’eau brisée, –
Prise de convulsions, comme tout ce qui meurt,
Baise humblement l’escarpin délaissé,
Et en secs soubresauts disloquée, elle meurt!

©Livre: José Marti – Vers libres (Edition bilingue établie par Jean Lamore – Prologue de Cintio Vitier) [Harmattan/ Editions Unesco // 1997]
©Peinture : Manuel Mendive

Jean Lamore – José Marti / La liberté de Cuba et de l’Amérique latine (Extrait) [2007]

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Après l’échec de la Guerra Chiquita, on était entré dans une période qui avait vu les vieilles rivalités empêcher que prenne corps à nouveau de manière viable le mouvement révolutionnaire. Marti considérait qu’il convenait d’attendre des conditions propices. En 1882, il le fait savoir au vétéran, le général Maximo Gomez. Le pacte du Zanjon avait constitué l’événement le plus douloureux pour Antonio Maceo et Maximo Gomez: le pouvoir civil avait capitulé après dix ans de luttes contre le pouvoir espagnol. L’expérience vécue poussa Gomez et Maceo à l’idée de la nécessaire constitution d’une dictature révolutionnaire pour reprendre la guerre. Maceo exprima cette tendance en 1884, et Gomez en 1885. Le noyau dirigeant de la révolution était formé de 17 généraux et de plusieurs colonels de la guerre de 1868. En 1884 Gomez et Maceo se rendirent à New York, et ce fut une rupture avec Marti, dont les conceptions idéologiques ne pouvaient s’accommoder d’une dictature des chefs militaires. Il écrit alors à Gomez:

Un peuple ne se fonde pas, Général, comme on dirige un camp militaire[…]
La patrie n’appartient à personne ; et si elle appartient à quelqu’un, ce sera, et seulement en esprit s’entend, à celui qui la servira avec le plus grand désintéressement et la plus grande intelligence[…]
Quelles garanties peut-il y avoir de ce que les libertés publiques, unique objet acceptable pour lancer un peuple dans la lutte, seront mieux respectées demain? Qui sommes-nous, général? Les serviteurs héroïques et modestes d’une idée qu enflamme nos cœurs, les amis loyaux d’un peuple dans le malheur, ou les chefs, courageux et fortunés qui, la cravache à la main et l’éperon au talon, s’apprêtent à apporter la guerre à un peuple, pour s’emparer ensuite de lui?
New York, 20 octobre 1884 (Fragments)

Lettre inachevée de José Marti à Manuel Mercado, écrite la veille de sa mort au combat

Cette lettre, fameuse à plus d’un titre, contient certaines des formules les plus connues de Marti, notamment sur le sens de son combat et sur ses prémonitions de l’impérialisme du Nord.
Il exprime également des jugements très sévères sur l’attitude des annexionnistes qu’il qualifie notamment de « celestinos » (entremetteurs), et à qui il oppose la masse des Métis, des Blancs et des Noirs, masse qui, aux yeux de Marti, est la seule garante de l’avenir.
Après une évocation des stratagèmes militaires et diplomatiques de l’ennemi, Marti parle, avec simplicité et grandeur, de son « devoir » qu’il accomplit modestement dans la campagne cubaine, avec un style qui rappelle parfois celui de son Journal de Campagne.
D’un grand intérêt sont aussi ses considérations sur les problèmes du futur gouvernement post-révolutionnaire et sur la politique des Etats-Unies, qui, écrit-il, n’aideront pas l’Espagne à combattre les Cubains, mais « feront la paix » à leur profit.On connait la justesse des prévisions de Marti. Cette lettre, commencée le 18 mai 1895; est restée inachevée. Elle est en même temps le dernier texte de Marti que nous possédions.

Campement de Dos Rios, 18 mai 1895
M. Manuel Mercado
Mon frère très cher, 
Maintenant […] je risque tous les jours de donner ma vie pour pays et pour mon devoir […] qui est d’empêcher avant qu’il ne soit trop tard, au moyen de l’indépendance de Cuba, que les Etats-Unies ne se répandent par les Antilles avant de s’abattre, avec cette force supplémentaire, sur nos patries d’Amérique. Tout ce que j’ai fait jusqu’à ce jour – comme tout ce que je ferai – tend vers cela. Cela a dû se faire en silence et en quelque sorte de façon indirecte, car il est des choses qui, pour aboutir, doivent rester secrètes […]
J’ai vécu dans le monstre, et connais ses entrailles:  -et ma fronde est celle de David. En ce moment même, -à la suite de la victoire par laquelle les Cubains, il y a quelques jours, ont salué notre sortie sans encombre des zones montagneuses que nous, les six membres de l’expédition, avons parcourues quatorze jours durant, – le correspondant du Herald, qui dans ma cabane, vient de me tirer du hamac, m’entretient de l’activité annexionniste […]
Bryson m’a relaté sa conversation avec Martinez Campos, à l’issue de laquelle ce dernier lui fit comprendre que, probablement, lorsque l’heure viendrait, l’Espagne choisirait de s’entendre  avec les Etats-Unies plutôt que de remettre l’île aux Cubains […]
Ici, pour ma part, je fais mon devoir […] je viens d’arriver. Il peut s’écouler encore deux mois, si l’on veut qu’il ait du poids et de la stabilité, avant que notre gouvernement, utile et clair, ne soit constitué […] nous poursuivons notre route vers le centre de l’île, où je déposerai, devant la révolution que j’ai fait se dresser, l’autorité que m’a conférée l’émigration, qui a été reconnue à l’intérieur, et que doit renouveler, en fonction de la situation nouvelle, une assemblée de délégués du peuple cubain qui se manifeste, à savoir les révolutionnaires en armes.
Je sais disparaître. Mais ma pensée ne disparaîtrait pas, et je ne serais point aigri par ma retraite. Dès l’instant où nous serons constitués, nous nous mettrons à l’ouvrage, que je sois appelé à le faire, ou que d’autres le soient.

©Livre : Jean Lamore – José Marti / La liberté de Cuba et de l’Amérique latine [Ellipses // 2007]

Tim Burton – L’enfant avec des clous dans les yeux

p1340357

The Boy with Nails in His Eyes

The boy with Nails in His Eyes
put up his aluminum tree.
It looked pretty strange
because he couldn’t really see.

L’enfant avec des clous dans les yeux

L’enfant avec des clous dans les globes oculaires
monta son arbre en métal,
lequel avait vraiment un drôle d’air
puisque l’enfant n’y voyait que dalle.

©Livre : Tim Burton – La triste fin du petit enfant huître et autres histoires [ Editions 10/18 // 1998 – Réédition 2015]

Mikhaïl Mitsakis – Dans la maison des fous (Extrait)

Hospital

La population de l’asile est plutôt modeste. Si je ne m’abuse, le nombre de ses pensionnaires ne doit pas excéder la centaine, hommes et femmes confondus. Mais quelles dimensions gigantesques ne faudrait=il pas donner à l’édifice si ce dernier devait contenir tous ceux qui y ont leur place! Combien d’individus censément sains d’esprit ne se révéleraient=ils pas atteints de toquades bien pires et autrement plus inquiétantes que celles dont souffrent ceux qui sont ici enfermés! Comme si l’ambition et la vanité, dont l’obstination n’a d’égale que la vacuité, et le désir de s’enrichir toujours d’avantage, et la poursuite de chimères à jamais hors d’atteinte, et la soumission à des idées reçues et notoirement ineptes n’étaient pas autant de formes déguisées de la folie? Combien d’hommes politiques agitateurs d’idées creuses et prêts à tout pour voir se réaliser leurs utopies ne seraient-ils pas parfaitement à leur place parmi les pensionnaires de cet établissement! Et combien de solliciteurs, brigueurs de postes, et d’honneurs, et de considération, qui n’hésiteraient pas à tout briser sur leur passage pour satisfaire leur passion d’un jour! Combien d’esprits médiocres qui, à l’instar de Koskinas le mathématicien, prétendent au génie! Et combien d’âmes plus violentes et brutales que le faciès du géant frissonnant! Combien d’amoureux sans plus d’espoir ni d’avenir que le malheureux gendarme, combien de fous en liberté et de déments qui s’ignorent, combien de possédés circulant par les rues, en toute impunité?

©Mikhaïl Mitsakis : Un chercheur d’or  / La vie / Dans la maison des fous (Traduit par Gilles Ortlieb) [Finitude // 2003]
©Photographie : Eugène Richards
net: https://eugenerichards.com/

Panait Istrati – Les récits d’Adrien Zograffi Les Haïdoucs * Présentation des Haïdoucs (Extraits) [1925]

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« …- Vous voulez mettre sur mes épaules de femme, le poids de la responsabilité, et sur ma tête, le prix de sa perte. J’accepte l’un et l’autre…Pour cela, nous devons nous connaître: vous me direz qui vous êtes. Je vais vous dire, moi, la première, qui je suis… »

– Tu joues de la flûtes?
– Si je joue de la flûte!…Mais cela non plus, tu ne dois le dire à personne.
– Pourquoi? Ce n’est pas un péché de jouer de la flûte.
 » Groza me considéra un instant d’un air courroucé:
– Non. Jouer, ce n’est pas une impiété, mais le faire savoir à tous, c’en est une, et une grosse…pour qui aime la flûte.
– Tout le monde l’aime…
– Tu es bête, Floritchica. Le monde aime la flûte comme il aime le chien, pour le mettre ne laisse, comme il aime le rossignol, pour le mettre en cage, la fleur, pour l’arracher de là où Dieu l’a fait croître, et la liberté, pour la tourner en esclavage. Si tout le monde aimait la flûte comme moi, il n’y aurait ni haïdoucs, ni potéraches, ni gospodars, mais seulement des frères. Et des frères, il n’y en a nulle part…

Une aversion innée nous éloigna, Groza et moi, et de ces travaux et des plaisirs qui les récompensaient. Mais on ne s’écarte pas impunément de la vie imposée par la médiocrité. Dès que notre entente fut remarquée, nous devînmes la cible de toutes les railleries, l’objet de toutes les haines. Car on a beau ne pas gêner la médiocrité, s’effacer sur son passage, elle ne tolère point qui se distingue d’elle: elle ne s’accorde qu’avec elle-même, ne supporte que sa peau.

– Soient bénis tes yeux humides! Bénies, tes lèvres humides! Et qu’elles soient bénies toutes les humidités de la terre qui font croître de tels fruits!

– Pauvre de moi! Pauvre de moi! Cette bouche, c’est la source même d’où les anciens Dieux ont tiré leur nectar enivrant! C’est la bouche créée, non pas pour épeler un alphabet, mais pour distribuer la vie et la mort! C’est sûrement de cette fillette que le sage extatique a dit : Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher, dans les cachettes des lieux escarpés, fais-moi voir ton regard, et fais-moi entendre ta voix…Oui, ton regard, ta voix…et ta bouche aussi, il aurait dû dire. Mais, ô Salomon, à quoi bon avoir un cœur qui demande à entendre et à regarder ces choses copieuses lorsqu’on est aussi informe qu’une marmotte? Et de quoi suis-je fautif, si mon cœur est placé à ma gauche, comme celui du fou, et non pas à ma droite, comme tu dis qu’est placé celui du sage? – O Dieu! tu connais ma folie, et mes fautes ne te sont point cachées.

Mais cette sincérité avait, également, des saillies bien embarrassantes pour moi, car parfois, sans interrompre la leçon, tout en me regardant avec ses bons yeux de boeuf, il me posait la main sur le ventre, ou sur les seins, en s’excusant ainsi :
– Je n’ai jamais mis ma main sur des choses si agréables et je ne veux pas mourir sans connaître la chaleur des ces choses. Floritchica, permets-le-moi! Tous les idiots connaissent cela sans l’apprécier, alors que moi, je l’apprécie sans le connaître! Tu me rends heureux à peu de frais. Bientôt tu te gaspilleras sans le bénéfice de l’estime. Et ne crains pas que j’aille plus avant dans ce bonheur, car si l’Ecclésiaste a raison de dire que la fin d’une chose vaut mieux que son commencement, il n’est pas moins vrai que, dans la vie, bien des commencements l’emportent sur leurs fins. Il est vrai aussi que, pour cela, il faut voir la vie avec d’autres yeux que ceux de l’Ecclésiaste.

– J’ai bu ma première gorgée de vengeance. C’est aussi rafraîchissant que l’eau froide qu’on avale lorsqu’on est grillé par la fièvre.

Voila. J’ai attendu ce jour pour te dire dans quel but je t’ai poussée à apprendre à lire et à écrire, chez Joakime, et dans quel but je l’avais fait moi-même: les livres nous enseignent ce que notre intelligence seule n’est pas capable de nous faire pénétrer. Il faut connaître le passé et le présent, pour savoir quoi désirer dans l’avenir. Travaille donc, pour cet  avenir meilleur. On n’apprend pas le grec pour garder des brebis. Fais ce que ta tête te conseillera. Tu es assez maligne. Avec un cheveu de sa chevelure, une femme peut pendre un tyran. D’un doigt posé sur une bouche, elle peut le faire parler ou taire. Sois cette femme-là! De l’or, je t’en donnerai bientôt.

Pendant que Groza me parlait, j’examinais un peu les mines de ses compagnons; ou, comme il l’avait dit, c’étaient des hommes farouche, décidés, peut-être fidèles, mais rien de plus. Oh! tendresse, tendresse! Si tu régnais dans le cœur de l’homme, la révolte serait un mot incompréhensible. Pauvre Groza : je le plaignis de ne le savoir entouré que d’hommes révoltés, d’hommes uniquement révoltés. Haïr,, c’est bien. Aimer, c’est mieux. Seul celui qui sait haïr et qui peut aimer connaît la valeur tout entière de la vie!

©Livre : Panait Istrati – Les récits d’Adrien Zograffi  Les Haïdoucs * Présentation des Haïdoucs [Editions F. Reider et Cie // 1925]

Arun Kolatkar – Kala Ghoda. Poèmes de Bombay (Extrait) [2013]

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Chien Paria // partie #7

Ce que j’aime à cette heure, en ce lieu,
Allongé là à étreindre le sol,
La mâchoire posée sur mes pattes avant croisées,

Les yeux au niveau du clavier
Bien tempéré, mais édenté,
Des blocs de béton noirs et blancs

Qui forment les bornes de ce trilot
Et m’offrent mon horizon premier,
C’est qu’on me laisse

Travailler en paix sur mon magnum opus,
Une triple sonate pour circumpiano
Fondée sur trois thèmes distincts :

L’un inspiré par une pie qui chante,
L’autre par le hurlement d’une ambulance,
Et le troisième par un marteau piqueur

-pianiste pie qui des yeux caresse et titille
Les touches en béton
Sans se laisser démonter par l’absence digitale.

©Livre : Arun Kolatkar – Kala Ghoda. Poèmes de Bombay [Gallimard // 2013]
©Image : Barnaby Aldrick [The streets of Bombay]

Ihara Saikaku – Histoire de l’éditeur d’almanachs (Extrait)

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Si claire conscience qu’ils aient de ce que les circonstances ont pour eux de défavorable, les joueurs se taisent quand ils ont perdu; quand elles les ont dépouillés les gens qui s’offrent des courtisanes font bon visage; l’amateur de querelles cache sa défaite; le marchand tient secrètes les pertes que lui valut sa spéculation à la hausse. Toutes ces fâcheuses circonstances reviennent en effet à « fouler de la crotte de chien dans l’obscurité »: on n’en parle pas. Mais, parmi toutes les infortunes, l’inconduite d’une épouse volage est pour un mari trompé la plus pénible. O-San étant morte, la question était réglée. Chez le « daikyöjiya », on agit en conséquence. Bien qu’au souvenir de plusieurs années qu’il avait passées intimement avec elle, sa trahison la lui fit détester, le mari invita les bonzes à célébrer une cérémonie pour le repos de l’âme de la défunte. Hélas! c’est ainsi que les robes choisies par O-San avec un goût raffiné furent offertes au temple de la famille pour devenir bannières ou baldaquins qui flottèrent au vent de l’impermanence, ornements qui devaient évoquer plus encore le regret de la disparue.

©Livre : Ihara Saikaku – Cinq amoureuses [Gallimard // 1987]
©Estampe : Kitagawa Utamaro

Pablo Katchadjian – Merci (Extrait) [2015]

stéphane blanquet

Puis je me levai, pris le saucisson et le dévorai à grandes bouchées, sans enlever la peau. Je vis alors un message. Il était d’Hannibal. Il me chargeait d’un travail « un peu plus dur que les précédents », et me faisait savoir qu’il y avait bottes, gants et casques à ma disposition pour que « rien de mauvais » ne m’arrive. Je trouvai un bâton et me proposai de me rendre à la chambre de Ninive afin d’y frapper Hannibal jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais une fois la porte ouverte, dans le couloir, je me mis à trembler. Je m’assis par terre et restai ainsi un bon moment, le bâton en main. Ensuite je me levai, entrai dans ma chambre, laissai le bâton, pris le message d’Hannibal, passai chercher le casque, les gants, les bottes et passai la nuit entière dans un hangar énorme à exécuter un travail plus répugnant et humiliant qu’aucune imagination ne saurait imaginer; quelque chose d’absolument indescriptible, impossible à comprendre pour celui qui ne l’a pas vu et impossible à ressentir pour celui qui ne l’a pas vécu. A peine rentré au château, je me lavai pour me défaire de la saleté qui collait à tout mon corps. J’eus beau frotter mes mains avec une éponge, elles restèrent noires; par-dessus le marché, une dégoûtante odeur de poisson pourri et de mort restait imprégnée à mes cheveux. C’était l’odeur de l’humiliation et de la vie obscurcie. Je me sentis l’esclave le plus esclave du monde. Je me couchai et, avant même de m’endormir, rêvai de variations autour de la mort d’Hannibal.

©Livre : Pablo Katchadjian – Merci [Vies Parallèles // 2015]
©Image : Stéphane Blanquet

Frank Conroy – Corps et âme (Extraits) [1993]

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Fredericks se redressa, releva le menton, joua le même morceau. Claude ne savait pas à quoi s’attendre et fut un moment déconcerté lorsque Fredericks joua en mettant environ la moitié du volume que Claude avait donné. Au premier abord, cela semblait trop doux, et Claude se demanda s’il s’agissait d’un procédé pédagogique particulier. Mais soudain, tandis que les lignes s’écoulaient, Claude perçut le contrôle exquis avec lequel Fredericks libérait la musique dans l’air. C’était surnaturel. Le piano sembla disparaître, seules les lignes emplirent la conscience de l’enfant, l’architecture de la musique éclairée dans ses moindres détails, l’annonce entière scellée, flottant, se repliant sur elle-même. Puis le silence. Claude souffrit devant une telle beauté. Il eût voulu quitter son corps, suivre la musique là où elle s’en était allée, dans l’hyperespace, quel qu’il fût, qui l’avait avalée. Fredericks tourna la tête, l’enfant plongea ses yeux dans les siens et demeura immobile, le souffle coupé, comme si son regard pouvait ramener la musique.

« …N’oublie pas d’écouter Art Tatum. Il va vite, vite, et il swingue. Des mains comme des serpents, tu vois? Elles s’ouvrent grandes comme ça, comme  un serpent qui écarquille la gueule, tu sais, large, encore plus large, tellement large que c’est impossible. » Il se mit à tambouriner sur la boîte de son saxophone posée sur se genoux. « Va chez Minton et écoute… » Il s’arrêta subitement, la bouche ouverte.
La vision périphérique de Claude sembla se rétrécir jusqu’à ne plus voir que le visage figé de l’homme.
« Ah! Ah! Ah! » Les mains de Vinnie s’élevèrent à sa poitrine.
Claude ne comprenait pas ce qui se passait mais ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Les yeux de Vinnie étaient bloqués, rivés aux siens, et l’enfant vit le changement, la transformation brusque au moment où la vie le quittait.

Claude ouvrit, ils entrèrent. Dans la pénombre ils distinguèrent les tas de journaux, les caisses de dossiers, les piles de livres pris à la bibliothèque. Un terrier, avec des sentiers jonché de vieux magazines, d’enveloppes, de papiers de toute sorte. L’air sentait le moisi comme dans une caverne. Emma était assise au comptoir de la cuisine, sous une ampoule électrique coiffée d’un abat-jour de plastique en forme de collerette hollandaise. Une paire de ciseaux brillant à la main, elle découpait le Daily News. Elle ne leva les yeux que lorsque Claude fut devant elle. Claude posa la clef sur le comptoir.
« Al a réparé le taxi. »
Elle déplaça sont regard. « Al », fit-elle sans expression. A présent, il lui arrivait de parler d’une voix plate, atone, comme si elle s’exprimait sans l’intervention de sa volonté. D’autres fois, elle hurlait, ou débitait des mots à une allure incroyable, comme dans un film à vitesse accélérée. « Ouais, Al, dit-elle. D’accord. »
L’homme inclina sa mince silhouette et la regarda. « J’ai été très, très occupée. » Elle posa les ciseaux. « Hum…hum… » Il tira un tabouret, s’assit en face d’elle, les bras sur le comptoir, les mains croisées.
« C’est dur, de mettre de l’ordre dans tout ça, reprit-elle. Faut faire gaffe à tout. La plupart du temps, ce sont des mensonges, un tas de mensonges compliqués qu’ils mettent bout à bout. Mais si on s’accroche, on finit par voir le dessin. Les gens ne comprennent pas.
– Je comprends, dit Al.
– La plupart s’en foutent.
– C’est un fait, dit il. Y s’en foutent. »
Un silence spécial s’installa. Claude sentit une absence de tension, tandis que sa mère et Al restaient là, comme deux vieilles personnes assises sur un banc dans un parc, qui peuvent parler aussi bien que se taire. Quelque chose sembla se ralentir, une curieuse impression de paix s’installa.
 » Le taxi marche au poil, fil Al.
– Ils m’ont collé une suspension, il y a quelque temps. Un coup monté. De la politique. De la politique et des mensonges.
– Claude m’a dit que vous avez arrêté d’travailler. »
Elle regarda le garçon, et, une fois de plus, Claude eut la sensation étrange qu’elle ne le voyait pas vraiment. « Sûr, qu’il sait jouer. Vous l’avez entendu?
– Oui, m’dame. Je l’ai entendu.
– Appelez-moi Emma.
– Très bien
– Il l’a en lui, reprit-elle, ils l’aident parce qu’ils le savent.
– Ouais. Mais… bon, il aura toujours besoin de sa maman. »
Claude s’empourpra.
Emma eut un sourire imperceptible et hocha la tête. Claude ne sut comment interpréter ce geste. Ce pouvait être une dénégation, mais aussi une stupéfiante acceptation. Il regarda Al, dont les yeux ne quittaient pas le visage de la femme. « Vous avez des problèmes », dit Al.

Cette fois, Claude joua une série d’accords de substitution, un motif de septième majeure descendant vers la sous-dominante, puis un cycle de quintes partant du mineur et revenant vers la tonique. Bien qu’il eût joué deux accords par mesure, soit vingt-quatre au lieu des trois traditionnels, tout s’ajustait parfaitement à la mélodie, produisant une harmonie riche, pleine de couleurs variées, d’énergie propulsive.
« Seigneur! s’écria Ivan. Comment fais-tu? C’est merveilleux. Recommence. »
Ils rejouèrent ensemble. « Tu vois comme ça colle? fit Claude.
– C’est magique, dit Yvan
– Le plus étonnant, c’est que ça marche avec toutes les lignes de blues. Toutes. Les plus simples et les plus compliqués. » Il joua les accords de Parker sur une mélodie de blues non répétitive appelée The Swinging Shepard Blues, puis sur une mélodie plutôt difficile, de Parker lui-même. « Ça marche à tous les coups, répéta-t-il. Au lieu d’attendre sur la tonique pendant quatre mesures avant d’aller à la sous-dominante, il nous trace le chemin, il nous porte là-bas. Et j’adore le changement du majeur au mineur. Ils appellent ça le be-bop.

©Livre : Frank Conroy – Corps et âme [Gallimard // 1993]
©Image : Adolf Wolfli

David Toscana – Un train pour Tula (Extraits) [2010]

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Je me rappelle très bien de cette date. Un 17 avril. C’était l’un de ces jours où le soleil vous cuit et où l’ombre glacée cous engourdit. De nombreuses gelées avaient marqué l’hiver. Les arbres étaient encore dégarnis. La fraîcheur qu’ils offraient était rare, à l’ombre de quelques squelettes au bord de routes poussiéreuses dans un air sec. Secs aussi, les visages des gens qui défilaient devant moi . Je m’étais appuyé contre un noyer, regardant Tula se saigner de ses habitants sur les routes. Sur celle qui allait à Victoria, celle de Carmen, passaient des familles au grand complet, tristes mais décidées à fuir, car les maisons qu’elles abandonnaient seraient bientôt envahies par la solitude, l’immobilité et le délabrement comme par un fléau. La désolation du cimetière allait gagner la place, l’école et l’église, les entrepôts, les haciendas, l’hôtel et le casino, toutes les maisons, mais aussi la sienne. Moi je l’attendais sous le noyer, disposé à risquer toutes ces années pour une lettre qui n’avait plus aucune valeur. J’ai aperçu sa voiture tirée par un alezan dès qu’elle a tourné dans l’allée de peupliers. Elle allait à bonne allure malgré les roues qui semblaient ne pas tourner. Pour la première fois, elle n’était pas vêtue de noir. J’ai posé la main sur le coffret et l’ai ouvert pour montrer toutes les fleurs que, chaque mois, j’y avais accumulées. « Oui…par pitié. » Par pitié, Carmen me dirait : « Monte, allons-nous-en d’ici. » Elle est passée devant moi et s’est retournée pour me regarder. J’ai maladroitement glissé la main dans le coffret pour retourner les fleurs. Elle m’a regardé avec le chagrin de celle qui voit un mort. Elle ne s’est pas arrêtée pour ramasser le cadavre, pour le mettre avec les bagages. La voiture s’est éloignée, des pleurs dans les roues. Je suis resté appuyé contre le noyer jusqu’à m’effondrer sur le sol, jusqu’à voir de plus bas, mes jambes cédant, le reste des gens passer à côté de moi en faisant ce qui ne voyaient pas.

Plus tard, Buenaventura, ayant reçu la lettre, est revenue pour trouver la vielle morte et, une fois de plus, agenouillée devant mon tombeau vide, au milieu de cette grande tombe qu’était devenue Tula, elle a pleuré jusqu’à tomber de sommeil, à bout de forces, sans nulle envie de se réveiller.

©Texte : David Toscana – Un train pour Tula [Zulma // 2010]
©Image : Frederico Infante
net: http://www.federicoinfante.com/

Jo Nesbø – Soleil de nuit |du sang sur la glace,II (Extraits) [2015]

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Parce que nous prenons le réconfort là où nous pouvons le trouver : dans une revue médicale allemande, dans une seringue d’héroïne, dans un livre avec un appendice relativement récent qui promet la vie éternelle à la condition de se soumettre au nouveau sauveur qui vient d’être présenté. Je vendais donc du haschisch, comptait l’argent, comptais les jours.

La route faisait parfois des virages et suivait des pentes douces, mais pour l’essentiel c’étaient des kilomètres et des kilomètres de trait rectiligne dans le paysage de plateau. Je me tenais à la poignée au-dessus de la portière. J’ignore pourquoi, à soixante kilomètres-heure en terrain plat, on n’a pas vraiment besoin de s’accrocher. C’est juste que je l’ai toujours fait. Je me suis toujours tenu à la poignée de maintien jusqu’à ce que mon bras s’ankylose. J’en ai vu d’autres faire pareil. En définitive, nous avons peut-être un point commun, nous humains, le goût des points fixes.

Je me réveillai  deux heures plus tard en ayant mal à la tête et les oreilles qui sifflaient, sentis que ça y était. La gravité tirait sur mon corps, buvait la lumière et l’espoir. Le trou noir. Je n’étais pas encore aspiré au point de ne plus pouvoir me dépêcher de remonter vers le haut pour attraper une bouée de sauvetage. Ce ne serait qu’un report, et quand je sombrerais de nouveau, la nuit polaire serait encore plus noire, encore plus longue. Mais là, j’avais besoin de ce sursis.
En l’absence de prince Valium, je saisis la seule bouée à ma disposition. La bouteille de gnôle.

©Livre : Jo Nesbø – Soleil de nuit |du sang sur la glace,II [ Série Noire Gallimard // 2015]
©Image : Jordi Bernet (Torpedo)

Chris Marker – Le dépays (extrait) [1982]

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We Japanese have a very special relationship with cats.” C’est Toru Takemitsu qui t’a dit ça hier soir, dans un petit bar de Shinjuku. Venant d’un des plus grands musiciens vivants, la confidence est précieuse. Derrière lui, rangées côte à côte, les bouteilles de whisky des habitués du bar sont rondes et lisses comme des tortues. Et l’association de ces deux mots, chat et whisky, t’a fait passer dans la tête, comme une névralgie, le regard d’un chat qui s’appelait précisément Whisky — nom assez improbable pour un chat du douzième arrondissement, mais c’était ainsi. Et il suffisait que du premier étage tu l’appelles, sans même forcer la voix : “Whisky” pour qu’il lève sur toi ce regard — et bien oui, inoubliable… Quelques microsecondes plus tard il était là, sur le balcon, par une de ces compressions de l’espace-temps que les chats sont seuls à connaître, avec quelques ascètes tibétains. Le chat Whisky est mort écrasé par un camion et tu lèves ton verre à sa mémoire, à la mémoire de ton autre ami-chat bleu russe, bleu Tozai, à la mémoire de la chouette effraie qui est morte un jour sur ta main, étouffée par la boule qu’elle avalait avec une hâte de chasseresse. Tu te demandais quelquefois comment ils voyaient les hommes, ces animaux. Pour les chats, il n’était pas si sûr que leur humain représente une personne unique : plutôt une espèce de troupeau, dont ils venaient vérifier avec curiosité s’il se présentait toujours dans le même ordre, vertical ou horizontal, ici la tête, ici les pieds. Pour la chouette, nous étions peut-être de grands ombres indistinctes, pas hostiles, mais indéchiffrables. Pendant qu’elle luttait pour retrouver le souffle, pendant que pour la première fois le vertige de la mort entrait dans sa tête de chouette, ses yeux disaient : “ombre tu me tues, ombre, tu m’abandonnes” et sa dernière convulsion a refermé sur ton doigt un nœud de serres aiguës, fatales aux rongeurs. Ton doigt est resté bleu pendant des semaines, bleu comme le chat russe, comme la Tozai Line, et longtemps tu as porté sur toi ce signe, lent à s’effacer, comme un remords.

D’autres ce soir boivent peut-être à la mort des rois, à la mort des empires. Nous, à Shinjuku, buvons à la mort des chats et des chouettes. Quoi de plus naturel ? A un quart d’heure de marche, et sans sortir de Shinjuku, nous trouverons le temple de Ji Cho In, à Nishi Ochiai, où l’on prie pour les chats du monde entier. Un superbe maniki neko, le chat-qui-te-salue, mascotte des commerçants avisés et des prostituées attentives, veille à la porte du sanctuaire. Le bonze dévoile pour quelque obole les statues de chats offertes — au XVIè siècle par un chef de guerre dont la route avait été coupée par un chat noir (et qui, au lieu d’y voir un mauvais présage comme n’importe quel Européen borné, suivit le chat et fut guidé vers une position stratégique qui lui fit remporter la victoire) — au XVIIè siècle par un marchand dont le chat, du seul éclat de sa présence qui attirait les clients, fit la fortune — et au XVIIIè siècle par une Belle Dame dont, jusqu’à ce jour, tu n’as pas compris si elle avait un chat, si elle était un chat, ni ce qu’elle venait faire dans l’histoire. Mais tu as appris à ne pas poser de questions. Ce que dit le conte est vrai de ce que le conte dit que ce que dit le conte est vrai, comme conterait la Demoiselle du carrefour de tes voyages.

©Livre : Chris Marker – Le dépays [Editions Herscher // 1982]
net: Version PDF
©Image : Louis Wain

Ghérasim Luca – Prendre corps (Extrait) [1976]

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Je te lune
tu me nuage
tu me marée haute
je te transparente
tu me pénombre
tu me translucide
tu me château vide
et me labyrinthe
tu me paralaxe
et me parabole
tu me debout
et couché
tu m’oblique

Je t’équinoxe
je te poète
tu me danse
je te particulier
tu me perpendicuaire
et soupente

Tu me visible
tu me silhouette
tu m’infiniment
tu m’indivisible
tu m’ironie

Je te fragile
je t’ardente
je te phonétiquement
tu me hiéroglyphe

Tu m’espace
tu me cascade
je te cascade
à mon tour mais toi

tu me fluide

tu m’étoile filante

tu me volcanique

nous nous pulvérisable

Nous nous scandaleusement
jour et nuit
nous nous aujourd’hui même
tu me tangente
je te concentrique

©Livre : Ghérasim Luca – Paralipomènes [Le Soleil Noir // 1976]
©Image : Sculpture de Jessica Stoller (Double)