Julio Cortazar – L’homme à l’affût (Extraits) [1963]

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J’ai raconté ça une fois à Jim et il m’a dit que tout le monde éprouve la même chose dès qu’on commence à s’abstraire… C’est ce qu’il a dit : « Dès qu’on commence à s’abstraire. » Mais je ne m’abstrais pas moi, quand je joue. Je change simplement d’endroit. C’est comme dans l’ascenseur : tu es là, tu parles avec des gens, tu ne sens rien d’extraordinaire et pendant ce temps tu passes le premier étage, le dixième, le vingtième et la ville reste là-bas, dans le fond, et toi tu es en train de finir la phrase que tu avais commencée au rez-de-chaussée, et entre les premiers mots et les derniers il y a cinquante-deux étages. J’ai compris, quand j’ai commencé à jouer, que j’entrais dans un ascenseur mais c’était l’ascenseur du temps, tu saisis? Ne crois pas que j’en oubliais l’hypothèque ou la religion. Seulement, à ces moments-là, l’hypothèque et la religion, c’était comme les vêtements qu’on n’a pas sur le dos. Je sais que le costume est là, dans le placard, mais ne viens pas me dire qu’il existe quand je suis en pyjama. Le costume existe quand je le mets et l’hypothèque et la religion existaient quand je m’arrêtais de jouer et que la vieille arrivait avec ses cheveux dans la figure et se plaignait que je lui cassais la tête avec cette musique du diable

– Cette question du temps est compliquée, je n’arrive pas à m’en débarrasser. Je commence à comprendre que le temps n’est pas une bourse qu’on remplit à mesure qu’elle se vide. Il n’y a qu’une certaine somme de temps et après ça, adieu. Tu vois, Bruno? On peut y mettre deux costumes et deux paires de chaussures; eh bien imagine que tu les enlèves et qu’au moment de les remettre tu t’aperçoives qu’il n’y entre qu’un costume et qu’une paire de chaussures. Mais c’st pas ça le mieux, le mieux c’est quand tu comprends tout d’un coup que tu peux mettre une boutique entière dans la valise, des centaines et des centaines de costumes comme toute cette musique que je mets dans le temps, parfois, quand je joue: la musique et ce que je pense dans le métro.

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Jean-Marie Blas de Roblès – Là où les tigres sont chez eux (Extraits) [réédition 2016]

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Elle croyait l’entendre encore : « La science n’est qu’une idéologie parmi les autres, ni plus ni moins efficace que n’importe quelle autre de ses semblables. Elle agit simplement sur des domaines différents, mais en manquant la vérité avec autant de marge que la religion ou la politique. Envoyer un missionnaire convertir les Chinois ou un cosmonaute sur la Lune, c’est exactement la même chose : cela part d’une volonté identique de régir le monde, de le confiner dans les limites d’un savoir doctrinaire et qui se pose chaque fois comme définitif. Aussi improbable que cela ait pu apparaître, François-Xavier arrive en Asie et convertit effectivement des milliers de Chinois, l’Américain Armstrong – un militaire, entre parenthèses, si tu vois ce que je veux dire… – foule aux pieds le vieux mythe lunaire, mais en quoi ces deux actions nous apportent-elles autre chose qu’elles mêmes? Elles ne nous apprennent rien. Puisqu’elles se contentent d’entériner quelque chose que nous savions déjà, à savoir que les Chinois sont convertibles et la lune foulable

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Pierre Chabert – Les sales bêtes (Extraits) [1968]

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Animaux en sucre, petits animaux de tout repos, même les loups sont herbivores. Gentil Dalléas, t’es l’ami des bêtes. Moi, je connais que la sale bête, je la fréquente pas, je la recherche pas, faut l’avouer,  mais elle se pointe quand même, toute seule et spontanée. Elle vient se frotter à ma veste avant de me faire quelque saloperie, elle me choisit. Note bien que la sale bête, on ne la décourage pas comme il faudrait, on ne la repousse pas, on l’admire bien au fond, on la trouve originale, audacieuse, adorable. La sale bête a du caractère, c’est connu, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle s’avance avec son cri spécifique, son mufle, son bec, sa corne, et l’on se récrie, qu’elle est drôle, ma foi. Ou même on se promène dans un tapis craquant de sales bêtes plates qui ouvrent des mâchoires de cinquante centimètres, et font clac à un doigt de vos mollets. O caresser la toison écailleuse des dangereuses bêtes, quand la famille devient monotone, qu’en dis-tu, ma fille? Lire la suite

Valentine Goby – « Je me promets d’éclatantes revanches » (Extraits) [2017]

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Depuis l’enfance, la littérature ne m’est jamais apparue comme un divertissent, une chance de métamorphose, de projection dans des formes et des voix étrangères. Sous les fleurs du papier peint de ma chambre, ce n’est pas quitter la pièce que j’ai voulu, la maison, le village, m’échapper hors du monde connu; au contraire, tous mes voyages littéraires ont été intérieurs. J’ai reconnu en moi l’ennui de Madame Bovary en sa province triste, en moi le désir de fugue du Grand Meaulnes, en moi la foi aveugle de l’amoureuse Ariane dans Belle du Seigneur, en moi la colère des mineurs de Zola devant l’injustice; ils ont surgi comme autant de trésors enfouis, enfin débusqués. Je me revois, petite fille, chauffer à l’ampoule d’une lampe une lettre écrite au jus de citron, jusqu’à ce qu’apparaisse le message caché. La littérature n’a eu d’autre mission que sonder mes cavernes, allumer des torches. Lire a été non une quête d’exotisme mais une entreprise d’excavation: la révélation de ce qui me relie intimement au monde; me coule dans sa respiration; me fait une semblable.

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Elisabeth de Gramont – Mémoires *** Clair de Lune et Taxi-auto (Extrait) [1932]

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Je voyais souvent Oscar de Lübocz Milosz, poète lithuanien qui écrit en français. Il avait passé son enfance en de vieux châteaux où le temps garde toujours une odeur de moisi, et sa jeunesse dans les universités allemandes et dans les cafés parisiens. Leurs tables de marbre ont coupé les bustes de tant de révolutionnaires et de chefs d’Etat de l’Europe nouvelle ! Au bruit des boules des vieux billards de la rive gauche, des événements formidables furent conçus, et l’atmosphère de Paris entre six et huit heures du soir est une couveuse monstrueuse qui fait éclore parfois des poussins du nom de Lénine ou Trotsky, c’est là que Venitch rêva de la plus grande Serbie et Benesch d’une Tchéco-Slovaquie. Milosz connaissait l’Allemagne, la Russie, cette immense pulpe sans noyau qu’une main vigoureuse peut aisément aplatir et modifier, et il prévoyait presque les événements de 1917. D’après lui, la raison profonde de la guerre de 1914 a été l’anéantissement de ces trois anachronismes : le tzar et les deux empereurs. Lire la suite

Roger Vailland – 325 000 Francs (Extraits) [1955]

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Marie-Jeanne est lingère. Elle coud ou brode toute la journée, assise près de la fenêtre. Elle habite le seul baraquement de la Cité Morel qui se trouve en bordure de la route de Saint-Claude. Ainsi les passants la voient tout au long de l’année, assise bien droite sur une chaise de paille à haut dossier, maniant des choses délicates, du linon, de la soie, de la batiste, rien que des blancheurs où ses ongles vernis posent des taches de rouge vif.

L’air sentait bon l’herbe mouillée, la terre chaude. De grosses gouttes d’eau coulaient lentement sur les feuilles des grandes gentianes.

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Jean-Claude Roulet – Portraits en trompe-mots (Extraits) [1994]

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Douterait-on qu’elle fût vierge,
Marie l’étalagiste? Le zodiaque en
fait foi. Fille-mère irréprochable, si
elle conçoit, divinement, des crèches
pour Noël c’est que rien n’est trop
beau pour son fils unique.

Languide, près du thé refroidi,
Madeleine grignote de molles
biscottes et goûte Proust, peu,
mais assez pour pleurnicher sur
un temps révolu. Un présent
séchera-t-il ses larmes? Lire la suite

Marie Depussé – Dieu gît dans les détails / La Borde, un asile (Extrait) [2014]

Jean Dubuffet - Large Black Landscape, 1946 (Left) and L Homme a la Rose, 1949 (Right)

POUSSIÈRE

Des gens haineux disent parfois « Mais ici, c’est sale. »

Savent-ils que le corps des malades mentaux, que leurs gestes, effritent l’espace au lieu de l’habiter, en une desquamation monotone qui remplit les cendriers, fait déborder les chiottes, salit, efface la grâce des objets, pulvérise ? Qu’ils ont besoin, souvent, de la poussière qui les protège de la violence du jour, de celles des autres, et qu’il faut faire très doucement quand on balaye ?

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David Bosc – Farid Imperator (Extrait) [2015]

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C’est un gamin de huit ans, curieux, livré à lui-même dans un grand port où passent tous les visages du monde. Frédéric est reçu chez les uns, chez les autres, il apprend les langues (il en parlera neuf). Il dira plus tard que Dieu n’aurait jamais choisi la Palestine s’il avait connu son royaume de Sicile: partout des jardins, des palais, des bains, plus de deux cents églises et bien trois cents mosquées. Frédéric choisit ses maîtres parmi les Arabes et les Gréco-Syriens; son appétit de connaissance les enchante, sa vivacité les émerveille. Lire la suite

San Antonio – Si « Queue d’âne » m’était conté ou la vie sexuelle de Berurier (Extrait) [1992]

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Elle portait un vison noir, et une robe encore plus noire par en dessous. Ell’ f’sait aussi veuve qu’la veuve.

Elle dégrafe sa fourrure, la r’cule en érrière, d’un joli mouv’ment des pôles, et prend une cigarette dans un étui d’or qu’avait ses initiales en brillants d’ssus. Ses gestes donnaient à miroiter à une quincaillerie médine place Vendôme. Rien qu’du balèze : des cailloux pareils à des reins-claudes, monture platine sioux-plaid. La peau d’ses pognes fripait vach’tement. Les morues, tu noteras, elles s’font tirer la pelure d’partout, sauf aux mains : la frite, les loloches, le prose, jamais les paluches, comme si ce n’serait pas la peine, alors qu’c’est ce qui se voye l’plus d’avantage. Enfin, ça les regarde pour ce que compte le résultat final. Même en s’rectifiant l’estrait d’naissance, leur sirop d’calendrier peut pas varier. T’as beau êt’ une v’dette acidulée des foules, le temps qu’tu passes sur c’te terre, y l’est inscrit dans ta carcasse, et personne peut faire descendre ce genre d’compteur, pas même mon grand éminent t’ami le professeur Fardeau, de Bruxelles, qui t’prend la mère Gold Amère et t’la déguise en miss Israël, juste ac’c un sclapel et d’la cire à cach’ter.

©Livre : San Antonio – Si « Queue d’âne » m’était conté ou la vie sexuelle de Berurier [Editions Fleuve Noir // 1992]
Photographie : John Ernest Joseph Bellocq
net: http://sobadsogood.com/2013/11/09/prostitutes-from-the-dark-side-of-new-orleans-in-1912-by-photographer-john-ernest-joseph-bellocq/

Charles Baudelaire – Mon cœur mis à nu [1887]

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Le premier venu, pourvu qu’il sache amuser, a le droit de parler de lui-même

Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.

Presque toute notre vie est employé à des curiosités niaises. En revanche, il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune.

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Alexandre Vialatte – Bestiaire (Extrait)

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Le chat

Les chats sont de sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s’établir sur les genoux d’une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d’élèves, une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l’avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu’on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d’une paroisse distinguée. À un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames? Elles disent: « Minou, minou, minou. » On voit par là combien le mal est profond. Les chats montent ensuite sur les toits où ils font le sabbat toute la nuit avec des cris affreux d’enfants qu’on assassine. Quand le pharmacien les attrape, il les pèle et garde la peau. Dieu la fait, dans sa grande bonté, pour que l’homme puisse caresser le tigre : le chat est un tigre d’appartement. Il est élastique et feutré, soyeux, griffu, plein d’électricité statique. Il se compose, assure un écolier, de deux pattes de devant, de deux pattes de derrière et deux pattes de chaque côté. Derrière lui, ajoute cet enfant, il y a une queue qui devient de plus en plus petite, et puis au bout il n’y a plus rien.  On ne saurait mieux peindre le chat. À condition d’ajouter la moustache. Elle est sensible aux infrasons, à l’infrarouge et à l’ultraviolet. C’est avec elle qu’il détecte le monde, la température de la soupe, la présence des esprits, l’approche de Lucifer. Les sorcières l’amènent au sabbat.

Les chats perdus se réunissent dans Montmartre. Une demoiselle âgée leur apporte à goûter. Devant le Sacré-Cœur. Ils mangent, ils regardent Paris avec sa brume et ses cheminées; puis ils s’en vont et reviennent pour le dîner. On voit par là qu’ils aiment les grands panoramas. Mais ils adorent pas moins les caves. Sur les bateaux, ils voyagent dans les soutes.

©Livre : Alexandre Vialatte [ Arlea // 2007]
Image: http://thecatscan.tumblr.com

Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe (Extrait) [1975]

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Ils sont beaux, les vieux du village, ils sont heureux, ils sont gais. Ce ne sont pas les occasions qui manquent pour se divertir, les mariages, les naissances, les enterrements, les cars de touristes, les hippies… Lorsqu’on tue le cochon, tout le monde est invité à la fête, « La matanza », il n’y a même plus personne pour distribuer le courrier. Manana! manana!

Ce qui compte surtout, c’est la famille et quand les enfants viennent déjeuner le dimanche, ce n’est jamais sous la contrainte des obligations familiales. Tout le monde est heureux de se retrouver. On mange bien, on boit bien!… Et lorsque les vieux sont trop vieux on ne les expédie pas dans les asiles de vieillards. On les soigne à la maison pour qu’ils puissent finir leurs jours en paix, chez eux, au milieu de tout ce qui symbolise leur existence. Parmi les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants.

Il y a toujours eu les riches et les pauvres, comme partout, mais ici la fortune a changé de mains. Ceux qui avaient des fermes sur la côte, des hectares de terre  qui ne valaient pas grand-chose, juste de quoi faire paître quelques moutons faméliques. Ces paysans-là ont vendu leurs terres à prix d’or.

Pepito, c’était le plus pauvre de tous. Il vivait seul sur la plus mauvaise terre de l’île. Les vêtements en loques, les chaussures rafistolées…

…Un jour, un promoteur est venu lui offrir un pont d’or pour les 12 hectares les plus arides de son patrimoine, là où l’herbe ne pousse jamais… Il n’a rien compris mais il a accepté. Maintenant il est riche. Il est allé a Barcelone « en avion » et on l’a vu revenir entièrement habillé de neuf, un superbe pull noir en cachemire, un cigare coincé entre deux magnifiques rangées de dents neuves d’une blancheur immaculée.

Alors les autres, les propriétaires des fermes les plus riches, dans la vallée, au centre de l’île, ceux qui n’ont pas la vue sur mer, il leur faudrait vendre une tonne d’oranges pour pouvoir se payer un pull en cachemire et mille douzaines d’œufs pour se payer des dents neuves.

Peu importe, peut-être que certains se laissent prendre par le jeu de l’argent mais les besoins réels de chacun n’ont pas beaucoup changé.

Ils s’achètent parfois un réfrigérateur mais ils ne s’en servent pas. Ça épate le voisin mais ça n’est pas très sérieux.

Que peut-on mettre dans un réfrigérateur? L’eau du puits est toujours fraîche, ici on n’utilise pas de beurre, on fait la cuisine à l’huile d’olive. Les œufs, on les mange dès qu’ils sortent de la poule, les légumes, on les arraches au fur et à mesure des besoins, les poulets, les lapins, on les tue juste avant de les manger.

Finalement, la vie n’est-elle pas le meilleur des conservateurs!

Le réfrigérateur n’est-il pas une sorte de morgue pour cadavre de légumes, d’animaux et autres matières vivantes!

Ils sont bien les vieux du village, mais après eux, il y a les enfants qui ne résistent guère à la poudre aux yeux.

©Livre : Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe [ Albin Michel // 1975]
©Photographie : Bernard Mignault

Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre (Extraits) [1900]

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D’ailleurs, j’avertis charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n’employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J’entends y mettre au contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture.

Je ne suis pas une sainte… j’ai connu bien des hommes et je sais, par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont capables… Mais un homme comme Monsieur? Ah! vrai!… Est-ce rigolo, tout de même, qu’il existe des types comme ça?… Et où vont-ils chercher toutes leurs imaginations, quand c’est si simple, quand c’est si bon de s’aimer gentiment… comme tout le monde…

– Toc, toc!
– Qui est là?
Ah! cette voix aigre, glapissante, qu’on aimerait à faire rentrer, dans la bouche, d’un coup de poing…

Ma toilette de dame les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette et pimpante que j’ai de la porter. Elles se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d’un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie froissée… Qu’est-ce que vous voulez?… Moi je suis contente qu’on m’admire.

Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvais éclater. Monsieur Georges n’était pas sorti, même  sur la terrasse et nous étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d’habitude, d’une nervosité due sans doute aux influences électriques de l’atmosphère, il avait même refusé que je lui lise des vers.

Et comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette chacune de ces pierres, chacun de ses débris, et, l’un après l’autre, il les lance dans le jardin, en criant très fort:
– Tiens cochon!… Tiens, misérable!…

j’ai toujours eu un faible pour les canailles… Ils ont un imprévu qui fouette le sang… une odeur particulière qui grise, quelque chose de fort et d’âpre qui vous prend par le sexe.

©Livre : Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre [Gallimard // 1984]
©Photographie : Gregory Crewdson

Marcel Béalu – L’air de vie / Poèmes 1936-1956 (Extraits) [1958]

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Une échelle de feu pour grimper dans la lune
Une étoile en papier pour rire de la nuit
Une couronne de fou pour chanter dans le vent
Un grand avion doré pour aller jusqu’en Chine
Un masque de héros pour plaire à mon neveu
Un pull-over de star pour séduire ma cousine
Un cri du cœur pour être aimé des Dieux
Un miroir-à-péchés pour contempler mes crimes
Un couteau bien affilé pour égorger mes remords
Un coffre-fort à âme pour le jour du jugement
Une nuit d’amour pour oublier mon amour
Un tiroir secret pour cacher ma peine
Et pour croire au bonheur un oiseau de décembre

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COMPLAINTE DES TEMPS PAS GAIS

Il y avait dans la cave
Trois bouteilles de champagne
On déboucha la première
Quand papa revint de guerre
Pour la tante d’Angoulême
On déboucha la deuxième
Et pour la communion
De ma sœur qu’en était fière
On déboucha la troisième

Dans la cave il n’y a plus
Que de l’eau quand il a plu

La vie a tout emporté
Tout saccagé tout brisé

Il ne reste que le vent
Le vent qui souffle en tempête
Sur les choses et les gens
Vent des jours et vent de fêtes
Agitant aux trous béants
De la cave et du grenier
Les toiles des araignées

Notre tante d’Angoulême
Est morte sans héritiers

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Un avion ronge le ciel
En perforant mon silence
Le néon brûle son rêve
Aux fenêtres de mes nuits
Il faut rire avec son temps
Si ce n’est pas le bonheur
Qu’on cherche à cent dix à l’heure
C’est l’oubli du cimetière
Je déjeune au frigidaire
Je m’habille à la radio
Et quand je ne sais plus vivre
Je m’en vais au cinéma
Regarder s’épanouir
Les sabelles les protules
Et les pédicellina

©Livre : Marcel Béalu – L’air de vie / Poèmes 1936-1956 [Seghers // 1958]
©Dessin : Roger Toulouse

Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (Extraits) [2009]

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LISTE DES ODEURS DES VILLES

Getaria, près de Saint-Sébastien, sent le poisson, l’eau de port, la saumure, le mazout. Comment se fait-il que l’odeur algueuse des ports soit pourtant celle de l’évasion?

LISTE DE L’AVION

Je suis assis entre un homme debout dans l’allée qui s’assure d’avoir éteint son téléphone portable et mon voisin, côté hublot, qui tape un glossaire de termes économiques sur son ordinateur portable. Portable, portable, tout est portable. Longtemps, l’homme a été le seul à l’être: il partait avec une valise et laissait sa vie sur place. Partir avec soi! C’était déjà bien lourd. La technique était telle que, sans être grossier, on pouvait ne donner de ses nouvelles que tous le sdix ou quinze jours. Quinze jours de solitude, c’est-à-dire de bonheur, à marcher en sifflotant dans la pampa. (C’est moche comme tout, la pampa, à ce qu’on m’a dit.). Comme on lui a inculqué que la solitude est une maladie, l’homme s’est transformé en tortue à antennes qui transporte son bureau sur son son dos, et les instruments de ce qui le lie. Moi-même, d’ailleurs…Allô?…

Dans ses carnets des années 1940 (The Forties), Edmund Wilson décrit toujours ce qu’il voit par le hublot des avions: et on y voit les côtes, la terre. Notre rapport au monde a sans doute changé depuis que nous volons au-dessus des nuages: les espaces intermédiaires ne comptent plus dans notre esprit. Les trains à grande vitesse y contribuent également: La France et plusieurs pays d’Europe sont devenus, comme les Etats-Unis, de riches métropoles régionales reliées entre elles par un réseau de transport ignorant les pays de passage. enfin un monde sans escales!

LISTE DES FRANÇAIS

Les français, peuple le plus social de la terre. Je n’explique pas autrement la voix susurrante des hôtesses dans nos aéroports, énonçant des messages auxquels on ne comprend rien. Ils sont faits pour cela. C’est le pays des finesses, des allusions, de l’entre-nous et tant pis pour les autres, la vraie patrie des Sibylles. Qu’on trouve ça bête quand on revient d’ailleurs!

LISTE TUANTE DES QUALITES DE TRISTESSE

La tristesse à la Musset d’Oriane de Guermantes quand, à la fin d’A la recherche du temps perdu et d’une vie, elle dit au narrateur : « Adieu, je vous ai à peine parlé, c’est comme ça dans le monde, on ne se voit pas, on ne se dit pas les choses qu’on voudrait se dire; du reste,, partout, c’est la même chose dans la vie. Espérons qu’après la mort ce sera mieux arrangé. »

LISTE GRACILE DES MOMENTS GRACIEUX

Quand un grand adolescent prend sa mère par la taille et l’embrasse.

Quand deux personnes que vous n’aviez pas vues vous abordent pour vous saluer. On discute un instant, il s’éloignent, c’était berçant. Surtout si c’était un beau couple. Un beau couple est une grâce. Je peux devenir amoureux d’un beau couple. C’est clos comme un coquillage, un beau couple. Cela représente une sorte de pureté, comme tout ce qui réussit à former une unité à deux.

LISTE DES AVANTAGES ET DES DÉSAVANTAGES DE L’AMOUR

« Et j’aimais beaucoup moins tes lèvres que mes livres », dit Tristan Derème dans un poème. Au moins une fois dans ma vie, j’aurai pu dire: « J’aimais beaucoup moins mes livres que tes lèvres. » L’amour nous sort de nous-mêmes.

C’est l’amour qui fait de nous cet autre, ce paon, ce niais, ce béat, ce retors, ce distrait pour toute autre chose, cet idéaliste pratique, cette andouille.

Nous ne sommes pas obligés d’aimer qui nous aime. C’est même un piège que nous tend je ne sais qui, utilisant l’appât de l’amour.

LISTE DU DANDYSME

Pour faire de votre enfant un dandy, vous lui donnerez à regarder la série télévisée Chapeau melon et bottes de cuir, à lire le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, à écouter les premiers disques de Marianne faithfull, qui raconte dans ses mémoires que le comble du chic dans sa  dans sa jeunesse et dans sa bande consistait à lire A rebours, le roman de Huysmans. C’est fait. Votre enfant se créera des ennemis en étant simplement ce qu’il est.

LISTE DU SEXY

L’espace entre les seins d’une femme portant un tailleur échancré, équivalent de la naissance de l’aine au-dessus d’une ceinture d’homme: la piste de descente.

LISTE DES MOTS DES PAYS

Dans la vie pratique, le mot le plus français, me dit un Sud-Américain, est: « Pardon! » « Dans le métro de Pris, les gens se disent sans arrêt pardon, à cinq mètres de distance. « Pardon! Pardon! Pardon! Pardon! »; et d’un air sévère, car il s’agit surtout de ne pas se toucher. Aux Etats-Unis, on se bouscule et on grommelle « Fuck« , en Angleterre, on ne se touche pas et on ne parle pas.

LISTE DE LA PONCTUATION

Un journaliste pose un point où un écrivain poserait plutôt un deux-points. « Comme le cercueil passait devant Buckingham Palace, le monarque, se tenant à l’extérieur, fit une chose qu’elle n’avait jusque-là faite qu’une fois, pour un chef d’état. Elle inclina la tête » (Tina Brown, The Diana Chronicles, 2007) Cela s’appelle le sensationnalisme.

LISTE DE LA BOUGRERIE INSOLENTE

« Un jeune homme disait à ce bougre d’abbé d’Amfreville: -Monsieur, j’avais des cheveux qui me tombaient sur le cul- -Ah, monsieur, ils étaient bien heureux- »

LISTE DE LA PRESSE

La presse veut du feuilleton: durant les élections, il faut que tel candidat baisse pour remonter ensuite, apportant dans les vies moroses des gens de l’aventure qui leur fait acheter du papier. Surtout, surtout, elle veut qu’on lui donne raison. Elle fait en permanence des analyses de prédictions, et n’est pas du tout contente si le public, son seul juge, ne les confirme pas. En fêtant les gagnants et en accablant les perdants, c’est sa propre perspicacité qu’elle louange et le mauvais goût des seconds qu’elle hue.

Ce qui empêche le journalisme d’être au niveau de la littérature, à talent égal (c’est-à-dire, le plus souvent, quand un écrivain écrit dans la presse); c’est la mort. Le journalisme adore les morts, dont la quantité crée le mélodrame nécessaire à la vente et annule la réflexion sérieuse qui ferait fuir le public, la littérature s’intéresse à la mort, dont l’unicité crée le drame et engendre des réflexions parfois désagréables qui intéressent les lecteurs.

©Livre :  Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien [Grasset // 2009]
©Image : William Engelen [Glissando series // 2013]

Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs (Extraits) [2016]

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N’avais-je pas juré de me tenir pendant quelques mois sous le commandement des Poèmes païens de Pessoa :

De la plante je dis « c’est une plante »,
De moi je dis « c’est moi »
Et je ne dis rien de plus.
Qu’y a-t-il à dire de plus?

Oh, je le soupçonnais, Pessoa l’intranquille, de n’avoir jamais été fidèle à son projet. Comment croire qu’il ait réussi à se contenter du monde? On écrit ce genre de manifestes et on passe sa vie à trahir ses théorie. Pendant ces semaines de marche, j’allais tenter de déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs. Il m’était urgent à présent d’apprendre à jouir du soleil sans convoquer de Staël, du vent sans réciter Hölderlin et du vin frais  sans voir Falsaff clapoter au fond du verre. Bref, à vivre comme un de ces chiens: ils goûtent la paix, langue pendante, donnant l’impression qu’ils vont avaler le ciel, la forêt ou la mer et même le soir qui tombe. Bien entendu, l’entreprise était vouée à l’échec. Un Européen ne se refait pas.

Et nos vies ordinaires s’exposaient ainsi sur les écrans, se réduisaient en statistiques, se lyophilisaient dans les tuyauteries de la plomberie cybernétique, se nichaient dans les puces électroniques des cartes plastifiées. Naissions-nous pour alimenter les fichiers?

Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs: ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d’amis, se souvenir des morts chéris, s’entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudier l’existence statistique. En somme, se détourner. Mieux encore! disparaître. « Dissimule ta vie », disait Épicure dans l’une de ses maximes (en l’occurrence c’était peu réussi car on se souvenait de lui deux millénaires après sa mort), il avait donné là une devise pour les chemins noirs.

Le paysage n’est jamais drôle, cela je l’avais remarqué autour du monde, mais parfois il est ivre. Torturé par les soubresauts des plissements, il devient fou. La tectonique est l’opium du paysage.

Aller par les chemins noirs, chercher des clairières derrière les ronces était le moyen d’échapper au dispositif. Un embrigadement pernicieux était à l’oeuvre dans ma vie citadine: une surveillance moite, un enrégimentement accepté par paresse. les nouvelles technologies envahissaient les champs de mon existence, bien que je m’en défendisse. Il ne fallait pas se leurrer, elles n’étaient pas de simples innovations destinées à simplifier la vie, elles en étaient le substitut. Elles n’offraient pas un aimable éventail d’innovations, elles modifiaient notre présence sur terre.

Ces romanichels se tenaient à la marge des courants et j’éprouvais pour eux quelque chose qui ressemblait à de l’admiration. Il y avait ainsi des êtres, dans la France du siècle numéro vint et un, qui vivaient sur la bande d’arrêt d’urgence.

C’était les pleines vendanges, la terre suait sa folie. Les vignes rendraient bientôt en gaieté ce qu’elles avaient raflé en lumière.

La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île. Depuis un mois, je me frayais passage dans l’archipel.

…le bivouac est une échappée. On s’y soûle sans entraves et aucune oreille n’entend vos conversations. Charcuterie et liberté! Le bivouac est un luxe qui rend difficilement supportables, plus tard, les nuis dans les palaces.

©Livre : Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs [Gallimard // 2016]
Photo : oeuvre réalisée par l’artiste Ji Zhou
net: http://www.kleinsungallery.com/artists/ji-zhou

Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle (Extrait) [1948]

Scott Kennedy illustrateur canadien

Chapitre LVIII

L’ami d’abord c’est celui qui ne juge point. Je te l’ai dit, c’est celui qui ouvre sa porte au chemineau, à sa béquille, à son bâton déposé dans un coin et ne lui demande point de danser pour juger sa danse. Et si le chemineau raconte le printemps sur la route du dehors, l’ami est celui qui reçoit en lui le printemps. Et s’il raconte l’horreur de la famine dans le village d’où il vient, souffre avec lui la famine. Car je te l’ai dit, l’ami dans l’homme c’est la part qui est pour toi et qui ouvre pour toi une porte qu’il n’ouvre peut être jamais ailleurs. Et ton ami est vrai et tout ce qu’il dit est véritable, et il t’aime même s’il te hait dans l’autre maison. Et l’ami dans le temple, celui que, grâce à Dieu, je coudoie et rencontre, c’est celui qui tourne vers moi le même visage que le mien, éclairé par le même Dieu, car alors l’unité est faite, même si ailleurs il est boutiquier quand je suis capitaine, ou jardinier quand je suis marin sur la mer. Au-dessus de nos divisions je l’ai trouvé et suis son ami. Et je puis me taire auprès de lui, c’est-à-dire n’en rien craindre pour mes jardins intérieurs et mes montagnes et mes ravins et mes déserts, car il n’y promènera point ses chaussures. Toi, mon ami, ce que tu reçois de moi avec amour c’est comme l’ambassadeur de mon empire intérieur. Et tu le traites bien et tu le fais s’asseoir et tu l’écoutes. Et nous voilà heureux. Mais où m’as-tu vu, quand je recevais des ambassadeurs, les tenir à l’écart ou les refuser parce qu’au fond de leur empire, à mille jours de marche du mien, on s’alimente de mets qui ne me plaisent point ou parce que leurs mœurs ne sont point miennes. L’amitié c’est d’abord la trêve et la grande circulation de l’esprit au-dessus des détails vulgaires. Et je ne sais rien reprocher à celui qui trône à ma table.

Car sache que l’hospitalité et la courtoisie et l’amitié sont rencontres de l’homme dans l’homme. Qu’irais-je faire dans le temple d’un dieu qui discuterait sur la taille ou l’embonpoint de ses fidèles, ou dans la maison d’un ami qui n’accepterait point mes béquilles et prétendrait me faire danser pour me juger?
Tu rencontreras bien assez de juges de par le monde. S’il s’agit de te pétrir autre et de te durcir, laisse ce travail à tes ennemis. Ils s’en chargeront bien, comme la tempête qui sculpte le cèdre. Ton ami est fait pour t’accueillir. Sache de Dieu, quand tu viens dans son Temple, qu’il ne te juge plus, mais te reçois.

©Livre : Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle [Folio]
©Image : Oakyoh [ aka acorn/oakyoh/kes/Scott Kennedy]

Tonino Benacquista – Saga (Extraits) [1997]

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Je ne me suis jamais posé la question du silence. Les scénaristes sont porteurs de bruit et de fureur mais leur travail commence bien  avant le big bang, quand tout est vide est paisible.

– Je croyais que Séguret était le genre de type à apprécier une phrase comme : « j’ai vu ton père, Jonas, il était ivre mort et faisait des gestes désordonnés, comme s’il clouait un cercueil fantaisie. »

Il y aura une douzaine d’insomniaques qui ont fondé une secte secrète pour fomenter des tentatives de putsch chez les bienheureux dormeurs.Il y aura un suicidaire qui a laissé la télé allumée pour garder un peu de lumière dans la rétine avant le grand saut. Il y aura « l’homme qui vie à l’envers », il prendra son apéritif et jettera un œil sur l’écran par-dessus son journal. Il y aura une vieille dame qui attendra son petit-fils de seize ans, bien trop heureux pour vouloir rentrer. Il y aura un type qui regardera, nerveux, la télé sans le son, des infirmières qui s’occuperont de la parturiente. Il y aura cette femme qui, les larmes aux yeux, attendra le coup de fil de 16 heures de son mari, coincé dans une geôle de Kuala-Lumpur. Il y en aura peut-être quelques autres, qui sait.

Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. Porter un chapeau grotesque et agir comme s’il était invisible.

Circonlocutions, ambages, périphrases, métaphores protocolaires, et au bout de tout ça, on n’est même pas sûr d’avoir fait passer son message. Pendant quelques instants, je me mets à rêver d’une langue sans voiles et sans fard. Une langue interdite aux courtisans et aux patelins.
– Au lieu de noyer le poisson dans un flot de palabres, dis-je, il suffirait de quatre phrases très précises et très sincères pour dire exactement ce qu’on pense.
– Ce serait la fin du monde.
Mathilde a sans doute raison, mais une choses est sûre: la sincérité est bien plus amusante que la fourberie.
– Juste quatre phrases…
– Quatre phrases nues.

– Et cette Dune, elle doit lancer le boomerang?
– Parce que, forcément, vous savez lancer le boomerang.
– Vous ne le répéterez pas?
– Juré.
– J’ai prétendu que je savais et j’ai appris entre temps, pour les besoins du rôles.
– …
– Je ne regrette pas, du reste. C’est un geste très sensuel et une superbe parabole de la solitude.
– …

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.

– Disons que… Disons qu’en un an j’ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J’ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m’y suis penché et ça m’a fait peur. J’ai repoussé les limites jusqu’à ce qu’elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m’a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J’ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l’italienne et le drame bourgeois, j’ai foulé Hollywood de mes pieds, et j’ai été, l’espace d’un soir, l’invité des princes. J’ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d’âmes. Mais tout ça est rentré dans l’ordre.

– Un personnage ne doit jamais être le même à la fin qu’au début, dis-je. Sinon on se demande à quoi ça a servi qu’il vive tout ce bordel.

Nous cherchons chacun quelque chose à dire mais un petit rien nous en empêche. Un précepte de Louis: « Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence. »

©Livre : Tonino Benacquista – Saga [Gallimard // 1997]
©Image : Pawel Kuczynski

Roger Gilbert-Lecomte – M. Morphée empoisonneur public (Extraits) [1929]

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Dans la nuit impure de boue et de sang où l’humanité traîne, comme un écorché sa peau, elle, sa vie misérable et pétrie de souffrance seconde par seconde, montagne fait d’élytres d’insectes agglomérés, dans la nuit impure de boue et de lave où personne ne se reconnait soi-même. Moi, Morphée le fantôme, moi, Morphée le vampire, je règne, tutélaire et plein de sarcasmes sur mes troupeaux maudits, à la façon du roi-condor pirouettant dans les nuages au-dessus d’une horde de lièvres chevauchés par la petite peur à travers une steppe, aride, immense et sans trous comme la représentation géographique de la rotondité du globe terrestre.

Dans vos cités d’Europe moribondes, où s’usent à leurs derniers contacts toutes les races et toutes leurs phases, vous voyez côte à côte tous mes sujets, les victimes des phénomènes ethniques et celles de drames individuels, dont seule jusqu’ici à pu rendre compte la « psychologie des états » encore inconnue dans l’ensemble de sa théorie et que Gilbert-Lecomte opposera, quand les temps seront venus, à toutes les vieilles âneries dérivées de la « psychologie des facultés » qui pourrissent dans les Sorbonnes délabrées.

Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justification du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d’images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excitation et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». c’est uniquement et tout simplement un changement d’état, un nouveau climat où leur conscience d’être soit moins douloureuse.

Certains êtres ne peuvent survivre qu’en se détruisant eux-mêmes. Jamais les lois ne pourront rien là-contre. Enlevez-leur l’alcool, ils boiront du pétrole; l’éther, ils s’asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure tue-mouche; leurs couteaux à mutiler, ils se feront de leurs regards des lames.

Texte complet : M. Morphée empoisonneur public
Sculpture : Pepe Heykoop