Roger Vailland – 325 000 Francs (Extraits) [1955]

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Marie-Jeanne est lingère. Elle coud ou brode toute la journée, assise près de la fenêtre. Elle habite le seul baraquement de la Cité Morel qui se trouve en bordure de la route de Saint-Claude. Ainsi les passants la voient tout au long de l’année, assise bien droite sur une chaise de paille à haut dossier, maniant des choses délicates, du linon, de la soie, de la batiste, rien que des blancheurs où ses ongles vernis posent des taches de rouge vif.

L’air sentait bon l’herbe mouillée, la terre chaude. De grosses gouttes d’eau coulaient lentement sur les feuilles des grandes gentianes.

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Jean-Claude Roulet – Portraits en trompe-mots (Extraits) [1994]

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Douterait-on qu’elle fût vierge,
Marie l’étalagiste? Le zodiaque en
fait foi. Fille-mère irréprochable, si
elle conçoit, divinement, des crèches
pour Noël c’est que rien n’est trop
beau pour son fils unique.

Languide, près du thé refroidi,
Madeleine grignote de molles
biscottes et goûte Proust, peu,
mais assez pour pleurnicher sur
un temps révolu. Un présent
séchera-t-il ses larmes? Lire la suite

Marie Depussé – Dieu gît dans les détails / La Borde, un asile (Extrait) [2014]

Jean Dubuffet - Large Black Landscape, 1946 (Left) and L Homme a la Rose, 1949 (Right)

POUSSIÈRE

Des gens haineux disent parfois « Mais ici, c’est sale. »

Savent-ils que le corps des malades mentaux, que leurs gestes, effritent l’espace au lieu de l’habiter, en une desquamation monotone qui remplit les cendriers, fait déborder les chiottes, salit, efface la grâce des objets, pulvérise ? Qu’ils ont besoin, souvent, de la poussière qui les protège de la violence du jour, de celles des autres, et qu’il faut faire très doucement quand on balaye ?

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David Bosc – Farid Imperator (Extrait) [2015]

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C’est un gamin de huit ans, curieux, livré à lui-même dans un grand port où passent tous les visages du monde. Frédéric est reçu chez les uns, chez les autres, il apprend les langues (il en parlera neuf). Il dira plus tard que Dieu n’aurait jamais choisi la Palestine s’il avait connu son royaume de Sicile: partout des jardins, des palais, des bains, plus de deux cents églises et bien trois cents mosquées. Frédéric choisit ses maîtres parmi les Arabes et les Gréco-Syriens; son appétit de connaissance les enchante, sa vivacité les émerveille. Lire la suite

San Antonio – Si « Queue d’âne » m’était conté ou la vie sexuelle de Berurier (Extrait) [1992]

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Elle portait un vison noir, et une robe encore plus noire par en dessous. Ell’ f’sait aussi veuve qu’la veuve.

Elle dégrafe sa fourrure, la r’cule en érrière, d’un joli mouv’ment des pôles, et prend une cigarette dans un étui d’or qu’avait ses initiales en brillants d’ssus. Ses gestes donnaient à miroiter à une quincaillerie médine place Vendôme. Rien qu’du balèze : des cailloux pareils à des reins-claudes, monture platine sioux-plaid. La peau d’ses pognes fripait vach’tement. Les morues, tu noteras, elles s’font tirer la pelure d’partout, sauf aux mains : la frite, les loloches, le prose, jamais les paluches, comme si ce n’serait pas la peine, alors qu’c’est ce qui se voye l’plus d’avantage. Enfin, ça les regarde pour ce que compte le résultat final. Même en s’rectifiant l’estrait d’naissance, leur sirop d’calendrier peut pas varier. T’as beau êt’ une v’dette acidulée des foules, le temps qu’tu passes sur c’te terre, y l’est inscrit dans ta carcasse, et personne peut faire descendre ce genre d’compteur, pas même mon grand éminent t’ami le professeur Fardeau, de Bruxelles, qui t’prend la mère Gold Amère et t’la déguise en miss Israël, juste ac’c un sclapel et d’la cire à cach’ter.

©Livre : San Antonio – Si « Queue d’âne » m’était conté ou la vie sexuelle de Berurier [Editions Fleuve Noir // 1992]
Photographie : John Ernest Joseph Bellocq
net: http://sobadsogood.com/2013/11/09/prostitutes-from-the-dark-side-of-new-orleans-in-1912-by-photographer-john-ernest-joseph-bellocq/

Charles Baudelaire – Mon cœur mis à nu [1887]

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Le premier venu, pourvu qu’il sache amuser, a le droit de parler de lui-même

Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.

Presque toute notre vie est employé à des curiosités niaises. En revanche, il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune.

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Alexandre Vialatte – Bestiaire (Extrait)

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Le chat

Les chats sont de sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s’établir sur les genoux d’une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d’élèves, une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l’avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu’on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d’une paroisse distinguée. À un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames? Elles disent: « Minou, minou, minou. » On voit par là combien le mal est profond. Les chats montent ensuite sur les toits où ils font le sabbat toute la nuit avec des cris affreux d’enfants qu’on assassine. Quand le pharmacien les attrape, il les pèle et garde la peau. Dieu la fait, dans sa grande bonté, pour que l’homme puisse caresser le tigre : le chat est un tigre d’appartement. Il est élastique et feutré, soyeux, griffu, plein d’électricité statique. Il se compose, assure un écolier, de deux pattes de devant, de deux pattes de derrière et deux pattes de chaque côté. Derrière lui, ajoute cet enfant, il y a une queue qui devient de plus en plus petite, et puis au bout il n’y a plus rien.  On ne saurait mieux peindre le chat. À condition d’ajouter la moustache. Elle est sensible aux infrasons, à l’infrarouge et à l’ultraviolet. C’est avec elle qu’il détecte le monde, la température de la soupe, la présence des esprits, l’approche de Lucifer. Les sorcières l’amènent au sabbat.

Les chats perdus se réunissent dans Montmartre. Une demoiselle âgée leur apporte à goûter. Devant le Sacré-Cœur. Ils mangent, ils regardent Paris avec sa brume et ses cheminées; puis ils s’en vont et reviennent pour le dîner. On voit par là qu’ils aiment les grands panoramas. Mais ils adorent pas moins les caves. Sur les bateaux, ils voyagent dans les soutes.

©Livre : Alexandre Vialatte [ Arlea // 2007]
Image: http://thecatscan.tumblr.com

Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe (Extrait) [1975]

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Ils sont beaux, les vieux du village, ils sont heureux, ils sont gais. Ce ne sont pas les occasions qui manquent pour se divertir, les mariages, les naissances, les enterrements, les cars de touristes, les hippies… Lorsqu’on tue le cochon, tout le monde est invité à la fête, « La matanza », il n’y a même plus personne pour distribuer le courrier. Manana! manana!

Ce qui compte surtout, c’est la famille et quand les enfants viennent déjeuner le dimanche, ce n’est jamais sous la contrainte des obligations familiales. Tout le monde est heureux de se retrouver. On mange bien, on boit bien!… Et lorsque les vieux sont trop vieux on ne les expédie pas dans les asiles de vieillards. On les soigne à la maison pour qu’ils puissent finir leurs jours en paix, chez eux, au milieu de tout ce qui symbolise leur existence. Parmi les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants.

Il y a toujours eu les riches et les pauvres, comme partout, mais ici la fortune a changé de mains. Ceux qui avaient des fermes sur la côte, des hectares de terre  qui ne valaient pas grand-chose, juste de quoi faire paître quelques moutons faméliques. Ces paysans-là ont vendu leurs terres à prix d’or.

Pepito, c’était le plus pauvre de tous. Il vivait seul sur la plus mauvaise terre de l’île. Les vêtements en loques, les chaussures rafistolées…

…Un jour, un promoteur est venu lui offrir un pont d’or pour les 12 hectares les plus arides de son patrimoine, là où l’herbe ne pousse jamais… Il n’a rien compris mais il a accepté. Maintenant il est riche. Il est allé a Barcelone « en avion » et on l’a vu revenir entièrement habillé de neuf, un superbe pull noir en cachemire, un cigare coincé entre deux magnifiques rangées de dents neuves d’une blancheur immaculée.

Alors les autres, les propriétaires des fermes les plus riches, dans la vallée, au centre de l’île, ceux qui n’ont pas la vue sur mer, il leur faudrait vendre une tonne d’oranges pour pouvoir se payer un pull en cachemire et mille douzaines d’œufs pour se payer des dents neuves.

Peu importe, peut-être que certains se laissent prendre par le jeu de l’argent mais les besoins réels de chacun n’ont pas beaucoup changé.

Ils s’achètent parfois un réfrigérateur mais ils ne s’en servent pas. Ça épate le voisin mais ça n’est pas très sérieux.

Que peut-on mettre dans un réfrigérateur? L’eau du puits est toujours fraîche, ici on n’utilise pas de beurre, on fait la cuisine à l’huile d’olive. Les œufs, on les mange dès qu’ils sortent de la poule, les légumes, on les arraches au fur et à mesure des besoins, les poulets, les lapins, on les tue juste avant de les manger.

Finalement, la vie n’est-elle pas le meilleur des conservateurs!

Le réfrigérateur n’est-il pas une sorte de morgue pour cadavre de légumes, d’animaux et autres matières vivantes!

Ils sont bien les vieux du village, mais après eux, il y a les enfants qui ne résistent guère à la poudre aux yeux.

©Livre : Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe [ Albin Michel // 1975]
©Photographie : Bernard Mignault

Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre (Extraits) [1900]

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D’ailleurs, j’avertis charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n’employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J’entends y mettre au contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture.

Je ne suis pas une sainte… j’ai connu bien des hommes et je sais, par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont capables… Mais un homme comme Monsieur? Ah! vrai!… Est-ce rigolo, tout de même, qu’il existe des types comme ça?… Et où vont-ils chercher toutes leurs imaginations, quand c’est si simple, quand c’est si bon de s’aimer gentiment… comme tout le monde…

– Toc, toc!
– Qui est là?
Ah! cette voix aigre, glapissante, qu’on aimerait à faire rentrer, dans la bouche, d’un coup de poing…

Ma toilette de dame les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette et pimpante que j’ai de la porter. Elles se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d’un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie froissée… Qu’est-ce que vous voulez?… Moi je suis contente qu’on m’admire.

Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvais éclater. Monsieur Georges n’était pas sorti, même  sur la terrasse et nous étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d’habitude, d’une nervosité due sans doute aux influences électriques de l’atmosphère, il avait même refusé que je lui lise des vers.

Et comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette chacune de ces pierres, chacun de ses débris, et, l’un après l’autre, il les lance dans le jardin, en criant très fort:
– Tiens cochon!… Tiens, misérable!…

j’ai toujours eu un faible pour les canailles… Ils ont un imprévu qui fouette le sang… une odeur particulière qui grise, quelque chose de fort et d’âpre qui vous prend par le sexe.

©Livre : Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre [Gallimard // 1984]
©Photographie : Gregory Crewdson

Marcel Béalu – L’air de vie / Poèmes 1936-1956 (Extraits) [1958]

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Une échelle de feu pour grimper dans la lune
Une étoile en papier pour rire de la nuit
Une couronne de fou pour chanter dans le vent
Un grand avion doré pour aller jusqu’en Chine
Un masque de héros pour plaire à mon neveu
Un pull-over de star pour séduire ma cousine
Un cri du cœur pour être aimé des Dieux
Un miroir-à-péchés pour contempler mes crimes
Un couteau bien affilé pour égorger mes remords
Un coffre-fort à âme pour le jour du jugement
Une nuit d’amour pour oublier mon amour
Un tiroir secret pour cacher ma peine
Et pour croire au bonheur un oiseau de décembre

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COMPLAINTE DES TEMPS PAS GAIS

Il y avait dans la cave
Trois bouteilles de champagne
On déboucha la première
Quand papa revint de guerre
Pour la tante d’Angoulême
On déboucha la deuxième
Et pour la communion
De ma sœur qu’en était fière
On déboucha la troisième

Dans la cave il n’y a plus
Que de l’eau quand il a plu

La vie a tout emporté
Tout saccagé tout brisé

Il ne reste que le vent
Le vent qui souffle en tempête
Sur les choses et les gens
Vent des jours et vent de fêtes
Agitant aux trous béants
De la cave et du grenier
Les toiles des araignées

Notre tante d’Angoulême
Est morte sans héritiers

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Un avion ronge le ciel
En perforant mon silence
Le néon brûle son rêve
Aux fenêtres de mes nuits
Il faut rire avec son temps
Si ce n’est pas le bonheur
Qu’on cherche à cent dix à l’heure
C’est l’oubli du cimetière
Je déjeune au frigidaire
Je m’habille à la radio
Et quand je ne sais plus vivre
Je m’en vais au cinéma
Regarder s’épanouir
Les sabelles les protules
Et les pédicellina

©Livre : Marcel Béalu – L’air de vie / Poèmes 1936-1956 [Seghers // 1958]
©Dessin : Roger Toulouse

Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (Extraits) [2009]

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LISTE DES ODEURS DES VILLES

Getaria, près de Saint-Sébastien, sent le poisson, l’eau de port, la saumure, le mazout. Comment se fait-il que l’odeur algueuse des ports soit pourtant celle de l’évasion?

LISTE DE L’AVION

Je suis assis entre un homme debout dans l’allée qui s’assure d’avoir éteint son téléphone portable et mon voisin, côté hublot, qui tape un glossaire de termes économiques sur son ordinateur portable. Portable, portable, tout est portable. Longtemps, l’homme a été le seul à l’être: il partait avec une valise et laissait sa vie sur place. Partir avec soi! C’était déjà bien lourd. La technique était telle que, sans être grossier, on pouvait ne donner de ses nouvelles que tous le sdix ou quinze jours. Quinze jours de solitude, c’est-à-dire de bonheur, à marcher en sifflotant dans la pampa. (C’est moche comme tout, la pampa, à ce qu’on m’a dit.). Comme on lui a inculqué que la solitude est une maladie, l’homme s’est transformé en tortue à antennes qui transporte son bureau sur son son dos, et les instruments de ce qui le lie. Moi-même, d’ailleurs…Allô?…

Dans ses carnets des années 1940 (The Forties), Edmund Wilson décrit toujours ce qu’il voit par le hublot des avions: et on y voit les côtes, la terre. Notre rapport au monde a sans doute changé depuis que nous volons au-dessus des nuages: les espaces intermédiaires ne comptent plus dans notre esprit. Les trains à grande vitesse y contribuent également: La France et plusieurs pays d’Europe sont devenus, comme les Etats-Unis, de riches métropoles régionales reliées entre elles par un réseau de transport ignorant les pays de passage. enfin un monde sans escales!

LISTE DES FRANÇAIS

Les français, peuple le plus social de la terre. Je n’explique pas autrement la voix susurrante des hôtesses dans nos aéroports, énonçant des messages auxquels on ne comprend rien. Ils sont faits pour cela. C’est le pays des finesses, des allusions, de l’entre-nous et tant pis pour les autres, la vraie patrie des Sibylles. Qu’on trouve ça bête quand on revient d’ailleurs!

LISTE TUANTE DES QUALITES DE TRISTESSE

La tristesse à la Musset d’Oriane de Guermantes quand, à la fin d’A la recherche du temps perdu et d’une vie, elle dit au narrateur : « Adieu, je vous ai à peine parlé, c’est comme ça dans le monde, on ne se voit pas, on ne se dit pas les choses qu’on voudrait se dire; du reste,, partout, c’est la même chose dans la vie. Espérons qu’après la mort ce sera mieux arrangé. »

LISTE GRACILE DES MOMENTS GRACIEUX

Quand un grand adolescent prend sa mère par la taille et l’embrasse.

Quand deux personnes que vous n’aviez pas vues vous abordent pour vous saluer. On discute un instant, il s’éloignent, c’était berçant. Surtout si c’était un beau couple. Un beau couple est une grâce. Je peux devenir amoureux d’un beau couple. C’est clos comme un coquillage, un beau couple. Cela représente une sorte de pureté, comme tout ce qui réussit à former une unité à deux.

LISTE DES AVANTAGES ET DES DÉSAVANTAGES DE L’AMOUR

« Et j’aimais beaucoup moins tes lèvres que mes livres », dit Tristan Derème dans un poème. Au moins une fois dans ma vie, j’aurai pu dire: « J’aimais beaucoup moins mes livres que tes lèvres. » L’amour nous sort de nous-mêmes.

C’est l’amour qui fait de nous cet autre, ce paon, ce niais, ce béat, ce retors, ce distrait pour toute autre chose, cet idéaliste pratique, cette andouille.

Nous ne sommes pas obligés d’aimer qui nous aime. C’est même un piège que nous tend je ne sais qui, utilisant l’appât de l’amour.

LISTE DU DANDYSME

Pour faire de votre enfant un dandy, vous lui donnerez à regarder la série télévisée Chapeau melon et bottes de cuir, à lire le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, à écouter les premiers disques de Marianne faithfull, qui raconte dans ses mémoires que le comble du chic dans sa  dans sa jeunesse et dans sa bande consistait à lire A rebours, le roman de Huysmans. C’est fait. Votre enfant se créera des ennemis en étant simplement ce qu’il est.

LISTE DU SEXY

L’espace entre les seins d’une femme portant un tailleur échancré, équivalent de la naissance de l’aine au-dessus d’une ceinture d’homme: la piste de descente.

LISTE DES MOTS DES PAYS

Dans la vie pratique, le mot le plus français, me dit un Sud-Américain, est: « Pardon! » « Dans le métro de Pris, les gens se disent sans arrêt pardon, à cinq mètres de distance. « Pardon! Pardon! Pardon! Pardon! »; et d’un air sévère, car il s’agit surtout de ne pas se toucher. Aux Etats-Unis, on se bouscule et on grommelle « Fuck« , en Angleterre, on ne se touche pas et on ne parle pas.

LISTE DE LA PONCTUATION

Un journaliste pose un point où un écrivain poserait plutôt un deux-points. « Comme le cercueil passait devant Buckingham Palace, le monarque, se tenant à l’extérieur, fit une chose qu’elle n’avait jusque-là faite qu’une fois, pour un chef d’état. Elle inclina la tête » (Tina Brown, The Diana Chronicles, 2007) Cela s’appelle le sensationnalisme.

LISTE DE LA BOUGRERIE INSOLENTE

« Un jeune homme disait à ce bougre d’abbé d’Amfreville: -Monsieur, j’avais des cheveux qui me tombaient sur le cul- -Ah, monsieur, ils étaient bien heureux- »

LISTE DE LA PRESSE

La presse veut du feuilleton: durant les élections, il faut que tel candidat baisse pour remonter ensuite, apportant dans les vies moroses des gens de l’aventure qui leur fait acheter du papier. Surtout, surtout, elle veut qu’on lui donne raison. Elle fait en permanence des analyses de prédictions, et n’est pas du tout contente si le public, son seul juge, ne les confirme pas. En fêtant les gagnants et en accablant les perdants, c’est sa propre perspicacité qu’elle louange et le mauvais goût des seconds qu’elle hue.

Ce qui empêche le journalisme d’être au niveau de la littérature, à talent égal (c’est-à-dire, le plus souvent, quand un écrivain écrit dans la presse); c’est la mort. Le journalisme adore les morts, dont la quantité crée le mélodrame nécessaire à la vente et annule la réflexion sérieuse qui ferait fuir le public, la littérature s’intéresse à la mort, dont l’unicité crée le drame et engendre des réflexions parfois désagréables qui intéressent les lecteurs.

©Livre :  Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien [Grasset // 2009]
©Image : William Engelen [Glissando series // 2013]

Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs (Extraits) [2016]

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N’avais-je pas juré de me tenir pendant quelques mois sous le commandement des Poèmes païens de Pessoa :

De la plante je dis « c’est une plante »,
De moi je dis « c’est moi »
Et je ne dis rien de plus.
Qu’y a-t-il à dire de plus?

Oh, je le soupçonnais, Pessoa l’intranquille, de n’avoir jamais été fidèle à son projet. Comment croire qu’il ait réussi à se contenter du monde? On écrit ce genre de manifestes et on passe sa vie à trahir ses théorie. Pendant ces semaines de marche, j’allais tenter de déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs. Il m’était urgent à présent d’apprendre à jouir du soleil sans convoquer de Staël, du vent sans réciter Hölderlin et du vin frais  sans voir Falsaff clapoter au fond du verre. Bref, à vivre comme un de ces chiens: ils goûtent la paix, langue pendante, donnant l’impression qu’ils vont avaler le ciel, la forêt ou la mer et même le soir qui tombe. Bien entendu, l’entreprise était vouée à l’échec. Un Européen ne se refait pas.

Et nos vies ordinaires s’exposaient ainsi sur les écrans, se réduisaient en statistiques, se lyophilisaient dans les tuyauteries de la plomberie cybernétique, se nichaient dans les puces électroniques des cartes plastifiées. Naissions-nous pour alimenter les fichiers?

Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs: ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d’amis, se souvenir des morts chéris, s’entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudier l’existence statistique. En somme, se détourner. Mieux encore! disparaître. « Dissimule ta vie », disait Épicure dans l’une de ses maximes (en l’occurrence c’était peu réussi car on se souvenait de lui deux millénaires après sa mort), il avait donné là une devise pour les chemins noirs.

Le paysage n’est jamais drôle, cela je l’avais remarqué autour du monde, mais parfois il est ivre. Torturé par les soubresauts des plissements, il devient fou. La tectonique est l’opium du paysage.

Aller par les chemins noirs, chercher des clairières derrière les ronces était le moyen d’échapper au dispositif. Un embrigadement pernicieux était à l’oeuvre dans ma vie citadine: une surveillance moite, un enrégimentement accepté par paresse. les nouvelles technologies envahissaient les champs de mon existence, bien que je m’en défendisse. Il ne fallait pas se leurrer, elles n’étaient pas de simples innovations destinées à simplifier la vie, elles en étaient le substitut. Elles n’offraient pas un aimable éventail d’innovations, elles modifiaient notre présence sur terre.

Ces romanichels se tenaient à la marge des courants et j’éprouvais pour eux quelque chose qui ressemblait à de l’admiration. Il y avait ainsi des êtres, dans la France du siècle numéro vint et un, qui vivaient sur la bande d’arrêt d’urgence.

C’était les pleines vendanges, la terre suait sa folie. Les vignes rendraient bientôt en gaieté ce qu’elles avaient raflé en lumière.

La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île. Depuis un mois, je me frayais passage dans l’archipel.

…le bivouac est une échappée. On s’y soûle sans entraves et aucune oreille n’entend vos conversations. Charcuterie et liberté! Le bivouac est un luxe qui rend difficilement supportables, plus tard, les nuis dans les palaces.

©Livre : Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs [Gallimard // 2016]
Photo : oeuvre réalisée par l’artiste Ji Zhou
net: http://www.kleinsungallery.com/artists/ji-zhou

Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle (Extrait) [1948]

Scott Kennedy illustrateur canadien

Chapitre LVIII

L’ami d’abord c’est celui qui ne juge point. Je te l’ai dit, c’est celui qui ouvre sa porte au chemineau, à sa béquille, à son bâton déposé dans un coin et ne lui demande point de danser pour juger sa danse. Et si le chemineau raconte le printemps sur la route du dehors, l’ami est celui qui reçoit en lui le printemps. Et s’il raconte l’horreur de la famine dans le village d’où il vient, souffre avec lui la famine. Car je te l’ai dit, l’ami dans l’homme c’est la part qui est pour toi et qui ouvre pour toi une porte qu’il n’ouvre peut être jamais ailleurs. Et ton ami est vrai et tout ce qu’il dit est véritable, et il t’aime même s’il te hait dans l’autre maison. Et l’ami dans le temple, celui que, grâce à Dieu, je coudoie et rencontre, c’est celui qui tourne vers moi le même visage que le mien, éclairé par le même Dieu, car alors l’unité est faite, même si ailleurs il est boutiquier quand je suis capitaine, ou jardinier quand je suis marin sur la mer. Au-dessus de nos divisions je l’ai trouvé et suis son ami. Et je puis me taire auprès de lui, c’est-à-dire n’en rien craindre pour mes jardins intérieurs et mes montagnes et mes ravins et mes déserts, car il n’y promènera point ses chaussures. Toi, mon ami, ce que tu reçois de moi avec amour c’est comme l’ambassadeur de mon empire intérieur. Et tu le traites bien et tu le fais s’asseoir et tu l’écoutes. Et nous voilà heureux. Mais où m’as-tu vu, quand je recevais des ambassadeurs, les tenir à l’écart ou les refuser parce qu’au fond de leur empire, à mille jours de marche du mien, on s’alimente de mets qui ne me plaisent point ou parce que leurs mœurs ne sont point miennes. L’amitié c’est d’abord la trêve et la grande circulation de l’esprit au-dessus des détails vulgaires. Et je ne sais rien reprocher à celui qui trône à ma table.

Car sache que l’hospitalité et la courtoisie et l’amitié sont rencontres de l’homme dans l’homme. Qu’irais-je faire dans le temple d’un dieu qui discuterait sur la taille ou l’embonpoint de ses fidèles, ou dans la maison d’un ami qui n’accepterait point mes béquilles et prétendrait me faire danser pour me juger?
Tu rencontreras bien assez de juges de par le monde. S’il s’agit de te pétrir autre et de te durcir, laisse ce travail à tes ennemis. Ils s’en chargeront bien, comme la tempête qui sculpte le cèdre. Ton ami est fait pour t’accueillir. Sache de Dieu, quand tu viens dans son Temple, qu’il ne te juge plus, mais te reçois.

©Livre : Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle [Folio]
©Image : Oakyoh [ aka acorn/oakyoh/kes/Scott Kennedy]

Tonino Benacquista – Saga (Extraits) [1997]

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Je ne me suis jamais posé la question du silence. Les scénaristes sont porteurs de bruit et de fureur mais leur travail commence bien  avant le big bang, quand tout est vide est paisible.

– Je croyais que Séguret était le genre de type à apprécier une phrase comme : « j’ai vu ton père, Jonas, il était ivre mort et faisait des gestes désordonnés, comme s’il clouait un cercueil fantaisie. »

Il y aura une douzaine d’insomniaques qui ont fondé une secte secrète pour fomenter des tentatives de putsch chez les bienheureux dormeurs.Il y aura un suicidaire qui a laissé la télé allumée pour garder un peu de lumière dans la rétine avant le grand saut. Il y aura « l’homme qui vie à l’envers », il prendra son apéritif et jettera un œil sur l’écran par-dessus son journal. Il y aura une vieille dame qui attendra son petit-fils de seize ans, bien trop heureux pour vouloir rentrer. Il y aura un type qui regardera, nerveux, la télé sans le son, des infirmières qui s’occuperont de la parturiente. Il y aura cette femme qui, les larmes aux yeux, attendra le coup de fil de 16 heures de son mari, coincé dans une geôle de Kuala-Lumpur. Il y en aura peut-être quelques autres, qui sait.

Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. Porter un chapeau grotesque et agir comme s’il était invisible.

Circonlocutions, ambages, périphrases, métaphores protocolaires, et au bout de tout ça, on n’est même pas sûr d’avoir fait passer son message. Pendant quelques instants, je me mets à rêver d’une langue sans voiles et sans fard. Une langue interdite aux courtisans et aux patelins.
– Au lieu de noyer le poisson dans un flot de palabres, dis-je, il suffirait de quatre phrases très précises et très sincères pour dire exactement ce qu’on pense.
– Ce serait la fin du monde.
Mathilde a sans doute raison, mais une choses est sûre: la sincérité est bien plus amusante que la fourberie.
– Juste quatre phrases…
– Quatre phrases nues.

– Et cette Dune, elle doit lancer le boomerang?
– Parce que, forcément, vous savez lancer le boomerang.
– Vous ne le répéterez pas?
– Juré.
– J’ai prétendu que je savais et j’ai appris entre temps, pour les besoins du rôles.
– …
– Je ne regrette pas, du reste. C’est un geste très sensuel et une superbe parabole de la solitude.
– …

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.

– Disons que… Disons qu’en un an j’ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J’ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m’y suis penché et ça m’a fait peur. J’ai repoussé les limites jusqu’à ce qu’elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m’a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J’ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l’italienne et le drame bourgeois, j’ai foulé Hollywood de mes pieds, et j’ai été, l’espace d’un soir, l’invité des princes. J’ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d’âmes. Mais tout ça est rentré dans l’ordre.

– Un personnage ne doit jamais être le même à la fin qu’au début, dis-je. Sinon on se demande à quoi ça a servi qu’il vive tout ce bordel.

Nous cherchons chacun quelque chose à dire mais un petit rien nous en empêche. Un précepte de Louis: « Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence. »

©Livre : Tonino Benacquista – Saga [Gallimard // 1997]
©Image : Pawel Kuczynski

Roger Gilbert-Lecomte – M. Morphée empoisonneur public (Extraits) [1929]

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Dans la nuit impure de boue et de sang où l’humanité traîne, comme un écorché sa peau, elle, sa vie misérable et pétrie de souffrance seconde par seconde, montagne fait d’élytres d’insectes agglomérés, dans la nuit impure de boue et de lave où personne ne se reconnait soi-même. Moi, Morphée le fantôme, moi, Morphée le vampire, je règne, tutélaire et plein de sarcasmes sur mes troupeaux maudits, à la façon du roi-condor pirouettant dans les nuages au-dessus d’une horde de lièvres chevauchés par la petite peur à travers une steppe, aride, immense et sans trous comme la représentation géographique de la rotondité du globe terrestre.

Dans vos cités d’Europe moribondes, où s’usent à leurs derniers contacts toutes les races et toutes leurs phases, vous voyez côte à côte tous mes sujets, les victimes des phénomènes ethniques et celles de drames individuels, dont seule jusqu’ici à pu rendre compte la « psychologie des états » encore inconnue dans l’ensemble de sa théorie et que Gilbert-Lecomte opposera, quand les temps seront venus, à toutes les vieilles âneries dérivées de la « psychologie des facultés » qui pourrissent dans les Sorbonnes délabrées.

Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justification du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d’images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excitation et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». c’est uniquement et tout simplement un changement d’état, un nouveau climat où leur conscience d’être soit moins douloureuse.

Certains êtres ne peuvent survivre qu’en se détruisant eux-mêmes. Jamais les lois ne pourront rien là-contre. Enlevez-leur l’alcool, ils boiront du pétrole; l’éther, ils s’asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure tue-mouche; leurs couteaux à mutiler, ils se feront de leurs regards des lames.

Texte complet : M. Morphée empoisonneur public
Sculpture : Pepe Heykoop

François Cérésa – Poupe (Extraits) [2016]

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Mon père en prince Salina, version Lampedusa. Le comte Cérésa? Pourquoi pas. Je m’en tamponne. Mais mon père, aristocrate et prolo, superbe et impulsif, étranger à la vulgarité, était un lion, un tigre, un guépard, tendre et dément, émerveillé de rien, aux mille expressions argotiques. Avec lui, ça tourbillonnait. Il maniait la truelle comme d’Artagnan maniait la rapière. Je l’ai vu couché sur un nœud de poutres d’une charpente, agile et précis, enduire l’intérieur du cul pointu d’une tour. Il aurait pu être Meilleur Ouvrier de France. D’Artagnan est devenu Athos en vieillissant. Solaire et nostalgique. Large et téméraire. Seul et magnanime.

Je te vois, papa. Ce qui comptait pour toi était d’apparaître à mes yeux non pas comme ces pères « copains » avec leur fils, adeptes du prêt-à-penser et farcis de démagogie, mais plutôt tel un héros antique face à son destin, tel que tu étais et que tu souhaitais que je fusse, c’est-à-dire juste, fort, tolérant, travailleur, le cœur gros comme ça. Tu m’as rêvé ainsi et j’en rêve encore. Achille sans talon, Ulysse sans Odyssée, Hector sans Pâris. La passe de Troie. Une Iliade sans faille.

Tout est sur la photo. Signée Martine, une fidèle d’Antibes, épouse d’Olivier Cambé, qui écrira plus tard un livre sur la Chine avec Jules Roy. Je l’ai affichée à Mailly, juste avant ma chambre. Maousse. Un mètre cinquante sur deux. Il s’en dégage un parfum de Gatsby. Sauf que les acteurs immobiles de ce bromure n’avaient pas un flèche. Ils sont attablés en chemise blanche, immortels et divins, en contre-plongée. Au premier plan, on reconnaît le Maciste  d’Antibes, sa femme Mercédès, qui jouait du violon sur les remparts, le potier de Vallauris, le dentiste FFI, la jolie Marie-Claire, Philippe Cambé, qui fut déporté à Buchenwald, la belle Yannick, épouse de Dominique, au second plan, on aperçoit une blonde aux seins lourds, sosie d’Elke Sommer; Dominique Cambé, juvénile et anguleux, toujours un peu absent; Marie-Lys, la femme du dentiste, la tête penchée, en admiration devant le potier de Valluris; ma mère, fine et légère, avec ses lunettes noires et son sourire de perles; mon père qui lève son verre.
Tous morts.

Poupe m’a souvent reproché de changer d’avis comme de chemise. Quand je lui répondais que changer d’avis comme de chemise est la condition même d’un avis propre et bien repassé, il riait.

Mon père. Ce mot si beau. Lorsque je te croisait tôt le matin et tard le soir, je me demandais qui était cet inconnu si proche. Ta peine, ton chagrin, ta détresse, les ai-je sentis, perçus un tant soit peu? L’enfance est égoïste. On la préserve pour qu’elle devienne cruelle.

A l’instar des hussards, comme le magnifique général Dumas, père d’Alexandre, tu prônais une façon de se tenir droit, d’aller jusqu’au bout de son destin, de mépriser les compromissions, de rire de ses illusions, de s’inventer une cause à sa mesure et de la défendre, quitte à y passer. Plus qu’une morale : une attitude.

©Livre : François Cérésa – Poupe [Editions du Rocher // 2016]
©Image : Francis Montillaud [Hommage à François Simard, sérigraphie, 17’’x 12’’, support monté, bois, 2003]
net: http://www.francismontillaud.com/

Julien Delmaire – Frère des astres (Extraits) [2016]

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Le soir venu, elle profite de cet astre tombé au milieu des terrils, dont le mutisme est porteur d’une si douce mélopée. Benoît se tait. LE MONDE REMUE DANS SON SILENCE.

Au milieu de la place, posée entre deux bandes blanches sur le parking, exhalant un nuage de fumée grasse, la caravane aménagée cristallise la faim de tous. Le curé a exhorté le marchand de frites à ne pas vendre d’alcool le dimanche, anticipant tout débordement. Les villageois ont la parade: les coffres des voitures sont remplis de bières presque fraîches, Jupiler pour le commun, Westmalle Triple ou Chimay pour les fines gueules.

ROSAIRE DES RUINES. bénies soient la terre d’Artois, la terre gluante du Hainaut, la terre sucrée du Cambrésis. Bénis les cieux de Flandres. Bénies la Côte d’Opale, les falaises scalpées par le vent. Bénie la Picardie mentale qui recueille les lueurs orphelines. Bénis soient les houillères, les pétales silicosés, les cokeries muettes, les fosses à purin, les cages à la pins. Bénis les femmes et les hommes d’ici, leurs bonheurs et leurs peines.

Il s’agenouille et prononce les plus beaux mots qu’il connaisse, il dit: calanque, rivage, apothéose…Il retrouve une mère parmi les gravats, une épouse au bord du précipice. Rien n’existe plus que ce morceau de stuc, où le devenir du monde est suspendu comme un bout de tissu à un barbelé.

Le pèlerin se saoule au goulot du vent. Il s’exile, entraîné par un souffle qui porte loin, plus loin que les yeux morts des hommes. Benoît le délabré. Perdu sur la route, mort aux yeux des hommes. VOICI LA TERRE. L’oreiller de celui qui marche au-delà de lui-même, le refuge d’un bestiaire invisible: dytiques, bousiers, scarabées évadés d’un cauchemar égyptien. La terre est un continent blessé, une friche incontinente qui ne cesse de ruisseler. La terre mouille, ouvre ses lymphes, ses lèvres. Benoît ressent les contractions, les sécrétions intimes; il résiste aux secousses, lutte contre le désir des profondeurs. Il raisonne la terre. Il la voudrait chaste, elle qui n’est que trouble, gluances et parfums. Les dieux anciens sont aux abois, ils excitent la belle convulsive, recueillent son suc. Benoît bâillonne les idoles; sa bouche se colle à l’humus, sa prière s’écoule à travers strates. Il ne menace pas, il affirme une puissance qu’aucune bête, aucune idole n’est en mesure de contester. La terre se tait, assèche ses sources. Benoît n’apporte pas la paix, il brandit le glaive et le tumulte, avant de s’endormir sur un lit de séisme.

Dire qu’il empeste n’est pas suffisant. Son parfum est complexe, dense, feuilleté de strates olfactives. D’abord une senteur de gravier, d’humus, décorces poussiéreuses. La fragrance se prolonge sur un cœur floral: colchique décomposé, armoise, sauge, amère, une nuance de sainfoin ou d’orge humide. Ensuite, le suint, le musc se mêlent à des effluves sucrés; spéculoos écrasé, canne à sucre trop mûre. La sueur apporte sa touche d’acidité, aussitôt confondue dans les miasmes de tourbe et de lichen. Enfin, une persistance iodée, une note saline, fumet de laminaires abandonnées sur la grève. Benoît se hume comme un single malt, fleuron d’Islay, un breuvage endeuillé, que les Écossais boivent les yeux clos, en songeant aux marins engloutis.

« Cet homme-là, mesdames et messieurs, c’est une pile éternelle, l’alcaline du Seigneur, son cœur y disjoncte pour que les plombs pètent pas au-dessus de nos pauvres têtes. »

©Livre : Julien Delamaire – Frère des astres [Grasset // 2016]
©Illustration : Tony Demuro
net: http://tonidemuro.blogspot.be/

Oliver Cadiot – Histoire de la littérature récente Tome I (Extraits) [2016]

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Rose de personne

C’est simple, vous habitez quelque part, et un jour, l’endroit vous paraît invivable. On dit souvent que le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle; quelquefois c’est vrai. On se croirait dans une gravure ancienne. Un paysage gris fait de minuscules hachures et de petits traits noirs. Plus on serre, plus c’est sombre: une réalité à l’acide, des rêves figés, des mouvements qui ne bougent plus. Dans les angles, c’est si noir. On dirait des bouches obscures, des canaux souterrains au fond des catacombes. Falaises, hommes en haillons encordés, tunnels anthracite, des naufragés partout.
C’est pénible, mais on ne change pas comme ça – les gens sont drôles- l’immobilier, le travail de l’un, l’absence de travail de l’autre, les emprunts, le très grand nombre d’enfants encore en bas âge, les tombes des ancêtres au cimetière du coin. On vit dans un gribouillage, on y reste. On rature machinalement avec un vieux bic les mots et les chiffres écrits par d’autres sur le recto d’un bottin tenu par un chaîne dans une cabine téléphonique. Ça finit par faire un trou.
L’air est lourd, les dialogues entre les êtres sont étouffés – on est séparés par des cloisons de feutre. C’est un peu l’effet que vous connaissez quand, d’une salle d’attente, vous entendez les mots sourds prononcés par un patient à son thérapeute. Souvent des Maman ceci, Maman cela sortis de la gueule d’un animal des ultraprofondeurs. Devant ce tableau catastrophique, vous n’avez qu’une seule option: écrire un livre, tout recopier, traduire ces soucis en une seule ligne de code. Comptabilisez vos larmes. Prenez le même temps que le temps de la vie pour la consigner, la réduire et la stocker. Construisez une route à côté d’une autre. Une route en parallèle avec le même type de paysages, de couleurs bien travaillées, de belles nuances, un splendide bitume – qu’on n’empruntera pas. Route de personne, c’est normal, personne n’habiterait dans un pavillon témoin ou dans les pièces reconstituées d’un grand magasin de meubles

Oubliettes

On dit souvent que la littérature est une thérapie, mais pas du tout. Ce n’est pas ça, absolument pas. Recopier ne soigne rien; on ne supporte pas mieux les choses en les dédoublant par des mots – comme si ça irait mieux en le disant. On nous le répète à longueur de journée: la parole, c’est bon, c’est vital, c’est obligatoire. Il suffit de formuler pour faire disparaître les mauvais souvenirs. Convoquons, pendant que vous y êtes, une cellule d’intervention psychiatrique mobile post-traumatisme devant chacun de nos soucis. Salut chers miraculé du récent crash d’avion : c’est le moment de tout dire. Sinon a reste? Mais où? En travers de la gorge? Du sang, du fluide, une boule de mucus et de paille qui vous bouchent les poumons, je ne te laisserai qu’un mince filet d’air, dit le Seigneur quelque part.
La littérature ne fait rien passer. Elle fait juste coexister pacifiquement ce qui a lieu. Vous pouvez seulement traduire – pas traduire, au sens de confier à une autre langue – plut^t transporter chaque petit caillou, chaque étincelle, chaque sentiment dans un espace blanc et épais. Un grand déménagement où chaque chose est rangée dans un écrin sur mesure.
Vous me direz, on sera bien avancé. On mourra sur un chemin à côté du vrai. Regardez les moines: occuper son temps en prière, méditer, jardiner, psalmodier pour la 4567e fois le psaume Ce qui est au fond de la terre s’émeut. On chante pour couvrir les souvenirs qui surgissent; on contemple des images dorées dans le noir; on enlumine, on repeint le monde d’intentions, de déclarations, de remerciements, d’invocations. Prenez-en de la graine: on exagère, on ne s’arrête plus et, nuit et jour, on pousse le programme au maximum. Les mures sont tapissés d’ex-voto; des meubles en bois blanc disparaissent sous les couches de papiers collés par des enfants studieux. C’est peut-être une erreur, c’est exactement ça.

Attention danger

Croire qu’on est au maximum de la douleur, bien installé dans son fauteuil, si on est un petit-bourgeois anxieux qui souffre quelquefois de rages de dents – et a sans doute perdu sa mère: grosse erreur. Si on pense qu’il n’y a  pas de comparaison possible avec quelque chose de plus terrible encore qui rendrait la choses que vous vivez moins terrible et qui vous permettrait de rire et de reprendre courage – c’est très mauvais. Vous allez finir par croire pour de bon que vous êtes la personne la plus malheureuse du monde; et vous allez vous persuader que vous avez le devoir de déverser vos malheurs dans un livre et en détail: histoires de famille, premiers émois, mort du père, viol de X, disparition de Z, tortures de W. Vous remarquerez que les gens qui souffrent vraiment se sentent les plus illégitimes pour témoigner – ça devrait vous faire réfléchir.
A force de gémir, vous finirez par y croire, à l’importance de votre malheur. Alors ça va vous arriver en vrai et vous serez enfin à plaindre: la douleur n’a plus de bord, vous êtes en expansion infinie dans un œil noir. Bravo, vous êtes devenu ce que vous n’étiez pas. Vous – vous, c’est tout le monde, vous et moi -, vous allez vous justifier en prétendant que la douleur est toujours relative. On est tous des princesses au petit pois; une ampoule au pied suffira à gâcher vos vacances; la disparition d’Alice ou de Bob vous fera énormément de peine, ce malentendu avec Z vous oblige à vous pendre. N’importe quel incident vous tuera. Ah ça fait du bien de pleurer.
Je pourrais vous traiter de mythomane, mais non, je comprends ce tout est relatif. On exagère tous. Il ne faut pas nous en vouloir. Mais quand même, vous y croyez, à l’importance de votre douleur. Elle a de la gueule, elle vous distingue, elle vous élit. Si vous pensez ça, il est urgent de réagir. Simplifions: si vous continuez à penser qu’il n’y a pas de souffrance plus forte que la vôtre, comprenez que c’est un signe de maladie mentale.

©Livre :  Olivier cadiot – Histoire de la littérature récente Tome I [P.O.L // 2016]
Image tirée du film « Misery »

Jean-Marie Laclavetine – En douceur (Extrait) [1991]

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Artus et Sémione s’étaient liés, depuis des années, d’une affection à base de thé et de silence. Ils étaient comme deux chiens ayant depuis longtemps cessé de japper après le temps qui passe, deux bâtards fatigués louchant sur leur truffe, avec dans la gorge un ancien goût de viande. Tout de suite, ils s’étaient reconnus comme appartenant à la même non-race, partageant les mêmes non-croyances, guettant avec la même patience sceptique les progrès de l’humanité à travers les vitres sales d’un dispensaire du treizième arrondissement, dans un crépuscule de goudron. Ils avaient la même façon de tâter, en fermant les yeux, des membres grêles, des ganglions bouffis, des ventres mous, plutôt que les fesses musclées au Vitatop des jeunes mémères du huitième, ou la couenne brunie de managers cocaïnomanes. Ils n’ignoraient pas que ce choix, qui les avait conduits à renoncer à tout espoir de prospérité financière, n’était pas l’effet d’une profonde bonté d’âme, ou d’un sens aigu de la dignité et de la justice, mais du simple constat que l’existence est suffisamment compliquée, avec ses problèmes d’horaires, de sentiments et de factures, sans que viennent s’y ajouter les fastidieux déchirements de la conscience. Ainsi, confortablement installés dans leur abnégation, ils observaient leur train de vie rouler au pas sur une ligne à voie étroite.

©Livre : Jean-Marie Laclavetine – En douceur [Gallimard // 1991]
©Image : Le tampographe Sardon
net: http://letampographe.bigcartel.com/

Etienne Klein/Jacques Perry-Salkow – Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde (Extraits) [2011]

fred-eerdekens-god-ego-1990La madeleine de Proust

Et je me pris soudain à rêver à certaines odeurs et saveurs qui, frêles mais vivaces, demeurent en nous, à attendre, à espérer la « gorgée de thé m^lée des miettes d’un petit morceau de madeleine » qui les fera revivre. Qui sait si ces souvenirs remonteront jamais de leur nuit? Qui sait de quel breuvage « pris contre notre habitude  »   sortira

La ronde ailée du temps

 

La vitesse de la lumière

La vitesse d’une particule dans le vide est toujours comprise entre zéro – la particule est alors immobile –  et 299 792 468 m/s, la vitesse de la lumière, qui ne saurait être dépassée sans que cela contredis formellement les équations d’Einstein. cette constante universelle de la physique

Limite les rêves au-delà

 

Les paradoxes du chat beurré

Etant donné qu’un chat retombe toujours sur ses pattes et qu’une tartine beurrée s’écrase systématiquement sur le côté beurré, que se passerait-il si on laissait tomber un chat sur le dos duquel on aurait préalablement fixé une tartine beurrée? Certains spécialistes pensent que le félin lévitera pour éviter de prendre parti; d’autres parient que le souple quadrupède finira par imposer la loi de sa chute, d’autre encore clament que la tartine ne saurait enfreindre la li de l’emmerdement maximum qui lui colle à la peau; enfin il y a ceux qui expliquent que le comportement du chat et celui de la tartine sont si fondamentalement contradictoires que, associés l’un à l’autre, ils engendrent un certain nombre de paradoxes. Et, pour peu que l’alcool s’en mêle, leur résolution, toujours hasardeuse, devient vit un

aléa chaud d’experts bourrés.

 

Les liaisons dangereuses

L’histoire d’un être, serpent devant l’Éternel, pris au piège de l’amour qu’il voulait feindre. Un moment-clé, lettre XXIII: le vicomte de Valmont voit à travers la serrure sa proie « adorable », Mme de Tourvel, à genoux, baignée de larmes, et priant avec ferveur. Quel dieu ose-t-elle invoquer? En est-il d’assez puissant contre l’amour? Et quelle est donc sa faiblesse à lui si, oubliant ses projets, il n’a d’autre plaisir que celui de considérer à loisir l’exemple de la candeur? Cette nuit-là, Valmont dort mal. Il aperçoit le point du jour, espère que la fraîcheur qui l’accompagne lui amènera le sommeil. Mais il n’est pas de repos possible. Elles se sont refermées sur lui,

les ailes sanguines d’Éros

 

Jean-François Champollion,
conservateur du département
d’égyptologie au musée du Louvre

« Ce n’était plus la simplicité antique. Ce n’était plus la noble gravité des monuments pharaoniques. Rien que la décadence de l’art égyptien sous les Ptolémées. »
Ses travaux terminés à Edfou, Campollion alla reposer ses yeux, fatigués des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures dans les tombeaux de l’ancienne ville d’Eléthya. Ce samedi 28 février 1829, il fut accueilli par la pluie, qui redoubla pendant la nuit, avec tonnerre et éclairs. L’attendaient, dans un temple de la seconde enceinte, de magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, qui ne renfermaient pas, comme on l’avait cru si longtemps, de hautes spéculations philosophiques, mais relataient tout simplement l’histoire du lieu.

A la lueur fauve d’un gros lampion
dépoli, et gouvernant mon émoi,
je décrypte des cartouches.

 

L’Origine du monde,
Gustave Courbet

Peints sans apprêt, un ventre de femme au noir mont de Vénus obombrant l’entrebâillement d’un con rose, un drap blanc froissé, un téton encore tumescent. Tout laisse penser que le modèle vient de faire l’amour. On imagine la belle qui se laisse noyer, molle comme un pantin de son, les membres détendus, brisés. Elle repose, tandis que la foudre admirable s’éloigne d’elle. c’est le naufrage de l’après que Courbet semble avoir mis dans

ce vagin où goutte l’ombre d’un désir.

 

Le marquis de Sade

Parce qu’il poussa l’art d’échauffer le derme des laquais jusqu’à l’excès, parce que sa vie ne fut qu’une succession de drames laïques, voire d’aléas merdiques, parce qu’il foula aux pieds les fleurs infortunées de la vertu et ternit la laque des damiers de ses vices prospères. Sade ne s’adresse qu’à des gens capables de l’entendre. Ceux là liront sans danger. Ils entreront dans le laboratoire de sa prose pour y

disséquer la dame.

©Livre : Etienne Klein/Jacques Perry-Salkow – Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde [Flammarion // 2011]
©Oeuvre sur la photographie : Fred Eerdekens [God Ego]