Nicoleta Esinencu – FUCK YOU, Eu.ro.pa! (Extraits) [2003 // 2016 pour la traduction française]

©Hélène Amouzou (https://www.heleneamouzou.be/)

Dans mon enfance je n’ai jamais su qui était Harry Potter.
Et je crois que  je l’ignore encore.

À l’école, nous étions tous les petits-enfants de Lénine.
Nous lisions des livres sur Ion Soltas.
Sus son héroïque exploit.
Mais tout n’était pas tout à fait tel qu’il était écrit dans les livres ou comme nous le racontait notre institutrice à l’école primaire.
En fait, moi, je crois plutôt ce que me racontait mon frère.
C’était l’hiver et il y avait du verglas.
Ion Soltas ne s’était pas réveillé ce matin-là avec l’idée de mourir pour la patrie.
Il ne connaissait pas le mot « embrasure ».
Il se demandait seulement quand il avait mangé des beignets pour la dernière fois.
Il a glissé et il est tombé la poitrine contre la mitraillette.
Ses derniers mots n’ont pas été : « Je meurs pour la Patrie ! »
Ses derniers mots ont été : « Putain de bordel de merde de verglas ! »

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Susana Moreira Marques – Maintenant et à l’heure de notre mort (Extraits) [2019]

polaroid-mort-perime03 William Miller©William Miller (https://www.williammillerphoto.com/)

 

Les hirondelles ont déjà fait leur nid sur la porte de derrière ; c’est ainsi que tous les ans H. se rend compte de l’arrivée du printemps. Ce sont des oiseaux utiles et, en plus, jolis, pour lesquels il a toujours eu une prédilection. Mais à présent il se met à regarder les hirondelles comme jamais, car il n’assistera peut-être pas à un printemps de plus.


Trente-huit jours, c’est en moyenne le temps qu’une personne a mis, l’année dernière, à mourir chez elle dans ces villages et petites villes, dans un rayon de mille sept cent vingt-huit kilomètres carrés.
Si tu ne veux pas connaître la réponse ne pose pas la question. Lire la suite

Radu Aldulescu – L’amant de la veuve (Extraits) [2013]

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©photographie : Serban Bonciocat (tirée du livre « KOMBINAT – Ruine industriale ale epocii de aur »)

 

En effet, il était déjà un homme à douze ans, impatient de voir passer la soirée et la nuit et la matinée, pour la rejoindre plus vite sous sa couette et son peignoir qui glissaient au sol, aussitôt que la chaleur de la chambre avait pénétré leurs corps, s’ajoutant à leur propre chaleur ; puis tout nus ils roulaient hors du lit, pêle-mêle avec le peignoir et la couette, au gré de leurs jeux débridés sentant le feu et le pétrole et la brûlure des tourbillons de neige, bouleversant leurs entrailles. Puis arrivait le moment où elle éclatait de ce rire qui ne pourrait plus s’arrêter, Mite en avait le pressentiment, un rire manquant de dissoudre sa chair ferme secouée de hoquets ; la moindre parcelle de son être était agitée des spasmes d’un anéantissement de soi dans lequel il s’anéantissait aussi, puisqu’il était elle. Et ce rire-là était celui qui brisait la peur de l’être qu’ils incarnaient ensemble, guidant vers elle sa main à lui, et leurs doigts réunis frémissaient sur la mélodie du même rire libérateur.


T’auras plus qu’à jouer les fous, jusqu’à devenir fou. Les pensionnaires des asiles sont aussi des gens, et, partout où il y a des gens, il y a une marge de manœuvre. Un gars qui en revenait disait même que c’était bondé de soldats et de cadres de tous les grades là-bas, la plupart échoués là tout droit de l’économie nationale. Ben non, Dimitrie n’aimerait pas trop s’y trouver. Pas plus qu’ici. Il ne s’ennuie même pas de chez lui, sans parler des barils du Policolor, ou bien de faire le maçon quelques mois, voire quelques années. Aller où, alors ? Bof, ça le tracasse pas du tout. D’autres vont en décider à sa place. Sa seule tâche était la pelle, la barre à mine et la masse, et c’était moins fatigant que de réfléchir où aller.

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Daniel Patrick Mannix – Mémoires d’un avaleur de sabres (Extraits) [2011]

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©John Rombola « Circus »

 

Dans les sideshows, il y avait des nains et des géants, des gitanes qui lisaient dans l’avenir et des hommes qui s’allongeaient sur des lits de clous. On y trouvait des télépathes, des astrologues et des diseuses de bonne aventure. Des cracheurs de feu vous y démontraient qu’ils ne craignaient pas les flammes, à l’instar des prêtres zoroastriens il y a près de quatre mille ans. Comment fait-on pour cracher le feu ? J’avais lu des articles qui prétendaient que les cracheurs de feu utilisaient des produits chimiques pour protéger leur bouche et leur peau des flammes. Les Polynésiens qui marchaient sur les braises, les Indiens Navajo qui dansaient dans les flammes et les cracheurs de feu des fêtes foraines connaissaient donc ces produits et pouvaient se les procurer facilement ? J’en doutais fort. Mais alors, quel était leur secret ?
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César Aira- Prins (Extraits) [2019 pour la traduction française]

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©Charles Burns (Dédales)

 

C’est la répétition qui a tout dégradé : l’allégorie est à usage unique, il ne restait que la coquille, qui avait sa propre vie. Le jeune idéaliste que j’étais à l’époque n’envisageait même pas que les lecteurs soient assez naïfs pour prendre au pied de la lettre ces mannequins en cours de fossilisation accélérées. j’ai tenté de m’arrêter. Je n’ai pas pu. J’avais besoin d’argent. Sans même m’en rendre compte, j’avais commencé à manipuler les épisodes et les personnages comme s’il s’agissait de dominos : il me suffisait de changer leur disposition pour que la trame éculée ait l’air nouvelle. Au début, je pensais fermement que le nombre de combinaisons n’était pas infini, que la dernière viendrait, qu’il n’y en aurait plus d’autre et qu’alors je pourrais me mettre à écrire quelque chose de plus digne. Vaine illusion. Tous les écrivains veulent arrêter d’écrire ce qu’ils écrivent, pour se sentir libres et commencer à bien écrire.Il se leurrent tous, y compris moi. Je suis resté prisonnier de cet infini mesquin.

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Steve Tesich – Karoo (Extraits) [2012, Pour la traduction française]

Prince-House-Gallery_Gerhard-Vormwald_Der-Buecherfreund_1987Photographe : Gerhard Vormwald

 

« Mais oui, je sais, dit-elle, en parlant maintenant avec beaucoup d’emphase. C’est l’enfer, pour toi, de te te montrer désagréable. »
Si ses mots étaient imprimés sur un page, il faudrait plusieurs polices de caractères pour leur rendre justice. Les mois de travail minutieux des moines du Moyen Âge pour créer une seule lettre enluminée, Dianah les condense en un instant, rien que par le son de sa voix.
Nous continuons sur le même ton polémique. Moi qui lui dis que je ne peux pas lui parler, elle qui me dit, par les sons plus que par les mots, ce qu’elle pense de moi. Je tente de résister, mais je finis par me retrouver capté par l’excellence de sa performance. Sa voix est merveilleuse, aujourd’hui. Je pourrais être en train d’écouter Hildegard Behrens chantant Wagner, et non Dianah, ma femme, qui m’assassine au téléphone.

Je sortis comme une bombe de la pièce, je ne marchais pas, j’étais comme une bombe, et c’est comme une bombe que j’ai traversé la salle d’attente où de pauvres âmes impuissantes attendaient toujours. Je ne pus m’empêcher de penser à moi à la troisième personne.
C’était un homme qui n’abandonnerait jamais le moindre centimètre. Il était entré, type élancé d’un mètre quatre-vingts, et il ressortait le même putain de type élancé d’un mètre quatre-vingts.

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Roberto Bolano – Les détectives sauvages (Extraits) [2006]

enriques metinides©Enrique Metinides

 

Maria m’attendait sous un arbre. Avant que je dise un mot, elle m’a embrassé sur la bouche. Sa langue a plongé jusqu’à ma gorge. Elle sentait la cigarette et le repas cher. Moi je sentais la cigarette et le repas bon marché. Mais les deux repas étaient bons. Toute la peur et toute la tristesse que j’éprouvais se sont évaporées immédiatement. AU lieu de nous en aller vers la petite maison nous nous sommes mis à faire l’amour sur place, debout sous l’arbre. Pour que ses gémissements ne s’entendent pas, Maria m’a mordu le cou. Avant de jouir j’ai retiré ma verge (Maria a dit ahhhh au moment où je l’ai retirée peut-être trop brusquement) et j’ai éjaculé sur l’herbe et les fleurs, je suppose. Dans la petite maison, Angélica dormait profondément, et nous avons de nouveau fait l’amour. Puis je me suis levé, j’avais l’impression qu’on était en train de fendre mon corps et je savais que si je lui disais que je l’aimais la douleur disparaîtrait instantanément, mais je n’ai rien dit et j’ai inspecté les coins les plus lointains, pour voir si j’y découvrais Barrios et cette Patterson en train de dormir, mais il n’y avait personne d’autre que les sœurs Font et moi.

Je me suis approché et j’ai observé attentivement les diagrammes et les dessins, soulevant lentement les feuilles qui s’empilaient dans le plus complet désordre. Le projet de revue était un chaos de figures géométriques et de noms ou de lettres tracés au hasard. Il m’a semblé évident que le pauvre M. Font se trouvait d’un effondrement nerveux.
– Qu’est-ce que tu en penses, hein?
– Très, très intéressant, ai-je dit.
– Ils vont savoir ces enculés ce que c’est que l’avant-garde, pas vrai? Et encore il manque les poèmes, tu vois? C’est là qu’il y aura vos poèmes.
L’espace qu’il m’a désigné était couvert de traits, de traits qui imitaient l’écriture, mais aussi de petits dessins, de ceux qu’on trouve dans les bandes dessinées quand quelqu’un jure : des serpents, des bombes, des couteaux, des têtes de morts, des tibias entrecroisés, de petites explosions atomiques. En plus, chaque page était un abrégé des idées baroques que Quim Font avait sur le graphisme.

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Bergsveinn Birgisson – La lettre à Helga (Extraits) [2013]

Alina Szapocznikow

« Paysage humain » [Alina Szapocznikow // 1971]

 

Un jour nous eûmes des visiteurs. C’était Finnur, surnommé le dénicheur, accompagné de ses quatre fils, lesquels deviendraient comme lui d’excellents dénicheurs d’œufs d’oiseaux de mer, suspendus au bout d’une corde dans les falaises. Je me souviens que Finnur était à court de tabac, en rupture de stock à la Coopérative. Nous allâmes à la grange et je rassemblai pour lui des feuilles séchées dont il bourra sa pipe. Il resta ensuite tout content dans la cuisine à boire son café en tirant sur sa bouffarde. C’était un vieux truc qui met en pratique l’adage : « Quand les temps sont durs, faute de tabac on fume du foin. »

Tous les hommes font des fautes. Sinon il ne seraient pas des hommes.

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Ilarie Voronca – La confession d’une âme fausse (Extraits) [1943]

Pierre Liebaert (photographe)

Alors que des savants consacrent leur vie aux recherches en vue d’adapter à des humains, aux attrayants aspects, des âmes fortes et saines de bêtes, voici donc qu’il existe des sorciers et des magiciens qui transforment en bêtes des hommes et des femmes jeunes. Supposez que nulle âme pure ne vienne prononcer devant ceux-ci les formules d’anti-magie : ces êtres risquent de finir leur vie sous leur peau d’ânes, de porcs, de chevaux ou de tout autre animal. Ils peuvent avoir des petits qui ne sauront même pas qu’un de leurs parents ou de leurs ancêtres a été un homme ou une femme, condamnés par les maléfices d’une sorcière.
Ainsi, sur la terre, s’il y a des hommes avec des âmes de bêtes (mais ceci grâce aux louables travaux de savants) il y a des bêtes avec des âmes d’hommes. Des malheurs innombrables guettent ceux-ci car ils courent le risque d’être mangés par leur propres frères, les hommes, ou bien d’être soumis à des travaux pénibles, à une existence de privations et de douleurs. Pour une maigre pitance, on peut les faire souffrir car qui se soucierait de la condition de ces pauvres bêtes traînant de lourds chariots dans les mines ou faisant marcher la roue d’un moulin, ou peinant parmi les courroies d’une usine? Il y a, certes, la Société Protectrice des Animaux, qui prend surtout la défense des chiens et des chats, mais ses efforts s’avèrent insuffisants. Peut-être ignore-t-elle même que, parmi ces pauvres bêtes, il y a des homme comme vous et moi.

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Léo Lipski – Piotruś (Extraits) [1960]

abbie rabinowitz

NUIT VIOLETTE. Chacals dans les faubourgs. Leur rire qui rappelle un lamento. Fleurissent les fleurs de l’oranger, épouvantable. Au crépuscule, leur odeur sort dans la rue comme un loup affamé et circule comme le sang dans vos artères. Les chats miaulent et crient. Leurs histoires de printemps, ils les expédient en toute saison. Ils font plier la tôle du toit de l’usine toute proche. Les coqs chantent. Je me demande comment Jésus a pu se débrouiller avec. « Le troisième chant du coq » concept bien arbitraire : ces oiseaux-là chantent toute la nuit ! Tout près et au loin.
Et il y a les putains. Dans la cour, debout. Parfois, si on l’exige, elles se couchent. Puis secouent les aiguilles de pin et les feuilles. Cette nuit, elles sont deux. L’une est sourde, encore jeune. L’autre, apercevant mon visage derrière la vitre sombre, s’approche puis s’en va. La paix jusqu’à minuit.
Après minuit, la dispute éclate. Le minet se reboutonne en vitesse et file. Les deux femmes demeurent. L’autre, la non-sourde, injurie la sourde. Lui souhaite que sept milliers de cadavres la besognent, et pas à la normale. Et s’il y en a par hasard un de vivant, aussitôt qu’il lui introduira son honoré membre ici ou là, sous l’aisselle ou dans le cul, il faut que sur-le-champ il mollisse, flétrisse, périsse à jamais. Pour finir, elle ajoute : – Putain, va ! Comprend même pas ce qu’on lui cause…
Elle s’en va. La sourde s’étrangle, hurle, articule « aba, aba, bababba, bababba », reprend ses hurlements. Une fois calmée, elle vient jusqu’à ma fenêtre et, du poing, des doigts, se met à me faire des gestes éloquents. À mon grand regret, je lui fais de la tête signe que non, que ce n’est pas possible, non, vraiment pas, car n’est-ce pas là, tout près, ma patronne… Au milieu des cocoricos, je m’endors.
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Urmuz – In Abstracto (Extraits) [2017]

Miro carnaval d'arlequin

Après l’orage


Peu à peu calmé, puis ému aux larmes et saisi de frissons de repentir, il renonça pour toujours à tout plan de vengeance, et après avoir embrassé la poule sur le front et l’avoir mise de côté en lieu sûr, il s’attela à balayer toutes les cellules et à en frotter le plancher avec des gravats.

Ensuite, il compta son argent et monta dans un arbre pour attendre l’arrivée du matin.  » Quelle splendeur! Quelle grandeur! » s’exclama-t-il en extase devant la nature, toussant parfois explicitement et sautant de branche en branche, tout en prenant régulièrement soin , en cachette, de lancer dans l’atmosphère des mouches sous la queue desquelles il introduisait de longs rubans de papier vélin…

Son bonheur toutefois ne fut pas de longue durée… Trois voyageurs, qui se présentèrent d’abord comme des amis et qui en dernier lieu prétendirent avoir été envoyés là par le Fisc, se mirent à lui faire toutes sortes de misères, en commençant par lui contester le droit même de se tenir perché dans un arbre…

Soucieux de se montrer bien élevés et de ne pas user directement des rigueurs que la loi mettait à leur disposition, ils essayèrent par toutes sortes de moyens détournés de le forcer à quitter son arbre…, d’abord en lui promettant des lavages d’estomac réguliers, finalement en lui offrant des sacs de loyers, d’aphorismes et de sciures de bois.

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Julio Cortazar – L’homme à l’affût (Extraits) [1963]

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J’ai raconté ça une fois à Jim et il m’a dit que tout le monde éprouve la même chose dès qu’on commence à s’abstraire… C’est ce qu’il a dit : « Dès qu’on commence à s’abstraire. » Mais je ne m’abstrais pas moi, quand je joue. Je change simplement d’endroit. C’est comme dans l’ascenseur : tu es là, tu parles avec des gens, tu ne sens rien d’extraordinaire et pendant ce temps tu passes le premier étage, le dixième, le vingtième et la ville reste là-bas, dans le fond, et toi tu es en train de finir la phrase que tu avais commencée au rez-de-chaussée, et entre les premiers mots et les derniers il y a cinquante-deux étages. J’ai compris, quand j’ai commencé à jouer, que j’entrais dans un ascenseur mais c’était l’ascenseur du temps, tu saisis? Ne crois pas que j’en oubliais l’hypothèque ou la religion. Seulement, à ces moments-là, l’hypothèque et la religion, c’était comme les vêtements qu’on n’a pas sur le dos. Je sais que le costume est là, dans le placard, mais ne viens pas me dire qu’il existe quand je suis en pyjama. Le costume existe quand je le mets et l’hypothèque et la religion existaient quand je m’arrêtais de jouer et que la vieille arrivait avec ses cheveux dans la figure et se plaignait que je lui cassais la tête avec cette musique du diable

– Cette question du temps est compliquée, je n’arrive pas à m’en débarrasser. Je commence à comprendre que le temps n’est pas une bourse qu’on remplit à mesure qu’elle se vide. Il n’y a qu’une certaine somme de temps et après ça, adieu. Tu vois, Bruno? On peut y mettre deux costumes et deux paires de chaussures; eh bien imagine que tu les enlèves et qu’au moment de les remettre tu t’aperçoives qu’il n’y entre qu’un costume et qu’une paire de chaussures. Mais c’st pas ça le mieux, le mieux c’est quand tu comprends tout d’un coup que tu peux mettre une boutique entière dans la valise, des centaines et des centaines de costumes comme toute cette musique que je mets dans le temps, parfois, quand je joue: la musique et ce que je pense dans le métro.

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Ilse Aichinger – Où j’habite (Extraits) [2007]

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J’habite désormais à la cave. L’avantage c’est que ma femme de ménage n’a plus besoin de descendre au charbon, nous l’avons à côté, elle en paraît tout à fait contente. Je la soupçonne ne pas poser la question pour la simple raison qu’elle y trouve son avantage. Quant aux travaux ménagers, elle ne s’est jamais donné trop de mal, et ici moins encore. Il serai ridicule d’exiger d’elle qu’à chaque heure elle époussette la poussière de charbon sur les meubles. Elle est contente je le vois sur sa figure. Et tous les matins l’étudiant monte en sifflant l’escalier de la cave et le redescend le soir.  La nuit, je l’entends qui respire profondément et régulièrement. Je voudrais bien qu’il ramène quelque jour une fille qui trouverait surprenant qu’il habite à la cave. Mais il ne ramène pas de fille. Lire la suite

J.G Ballard – Empire du Soleil (Extraits) [1985]

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Les guerres arrivaient de bonne heure à Shanghaï elles se rattrapaient à la course comme les marées qui remontaient en hâte le cours du Yang-tsé et restituaient à cette cité criarde tous les cercueils lancés à la dérive des jetées funéraires du Bund chinois.

L’esprit occupé par ses rêves troublés, et intrigué par l’absence de la bande-son, Jim tiraillait les ruchés de son col. L’orgue tambourinait comme un mal de tête sur le toit de ciment et l’écran tremblait, envahi par les images familières de combats de blindés et de duels aériens. Jim avait hâtes de se préparer pour la fête de Noël déguisée qui devait avoir lieu l’après-midi même chez le Dr Lockwood, le vice-président de l’Association des résidents britanniques. Le trajet jusqu’à Hongkiao obligerait à traverser les lignes japonaises, il y aurait des illusionnistes chinois, des feux d’artifice et encore des documentaires filmés, mais Jim avait ses raisons personnelles de vouloirs se rendre à la fête du Dr Lockwood.

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Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes (Extraits)

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ESPOIR

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Et les camions d’ordures, au point du jour,
ramassent les morts sur les trottoirs,
cadavres d’affamés, cadavres de chômeurs.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Au soleil levant, la famille de paysans
homme et femme, âne et charrue de bois;
l’âne et la femme attelés à la charrue
labourent la terre. Une poignée de terre. Lire la suite

John Nathan – La vie de Mishima (Extraits) [1980]

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Ce dernier était strict envers tous ses enfants (Chiyuki était constamment grondé et puni pour sa « balourdise ») mais envers Kimitaké en particulier il se montrait tyrannique, comme si, se sentant coupable, il essayait de défaire ce qu’il considérait être les effets « efféminés » de l’éducation de Natsu. Au début, il s’en prit spécialement au fait que Kimitaké fut toujours « plongé dans les livres ». Bien que ce dernier eût désormais toute liberté de sortir à son gré, il préférait rester à lire; à douze et treize ans, ce garçon découvrait Oscar Wilde, Rilke, la littérature de cour et le grand décadent japonais Jun’ichiro Tanizaki; on le voyait rarement sans livre. Il semble que cela rendît Azusa furieux. Il lui arrachait les livres des mains et après avoir vérifié que c’était bien de la littérature, il les déchirait ou les jetait à travers la pièce, envoyant Kimitaké se coucher. Selon les vues immuables d’Azusa, la littérature n’était que mensonges et pourriture, au mieux des sottises bonnes pour les filles, et il ne voulait pas en entendre parler.

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Russel Banks – De beaux lendemains (Extraits) [1994]

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Il avait un visage rond de bébé, couleur orange brûlée, avec un éternel sourire paisible, comme si on venait de lui raconter une blague formidable et qu’il était en train de se la répéter.

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Kenneth White – Les rives du silence (extrait)

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(Extrait tiré de la préface du livre « Les rives du silence »)

Depuis des années, si je passe par les cités, je fréquente surtout les côtes…

A la fois limite et ouverture, aire de résistance et de dissipation, ligne définissante et invitation au vide, la côte est sans doute le lieu par excellence d’une poétique de l’énergie, d’une cosmographie en action, d’une méditation mouvante.

La variété des types de côtes se traduit par l’extrême diversité des aspects que peut prendre le trait de côte. Pour le décrire, on dispose d’un vocabulaire à la fois complexe et précis: interface terre-mer-vent; mouvements migratoires, mouvementes ondulatoires; prélittoral, sublittoral, variabilité, discontinuité; submersion, divagation; paysage initial, modalités graduées…

J’en suis venu à préférer, et de loin, ce genre de vocabulaire à toute la terminologie littéraire dont nous avons hérité.

©Livre : Kenneth White – Les rives du Silence [Mercure de France // 1997]
Carte tiré d’un atlas dessiné par Samuel Thornton (année 1700)

Cao Naiqian – La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire / Panorama du village des Wen (Extraits) [2011]

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La femme

Fils Wen a enfin trouvé une femme. Au village tout le monde est content. Mais d’après ceux qui ont écouté sous leur fenêtre, elle refuse d’obéir. Elle a serré à mort le cordon rouge de sa taille et interdit à son mari de le défaire. En plus, elle n’a pas arrêté de pleurer toute la nuit.
Et puis, toujours d’après les ragots, non seulement la femme de Fils Wen lui interdit de baisser sa culotte, mais elle refuse d’aller aux champs. Et même quand Fils rentre épuisé des champs, elle refuse de lui faire à manger et ne fait que pleurer toute la journée.
Le village tout entier s’est alors mis à crier au scandale: « Qu’elle ne baisse pas sa culotte la nuit, passe encore. Mais que le jour elle n’aille pas aux champs et ne fasse pas à manger, ça ne vas plus! »
« De mémoire de vieux, on n’a jamais vu ça au village! disent les vilageois à Fils Wen
– Qu’est-ce j’y peux moi?
– Si tu veux pas qu’elle t’emmerde, il faut la mater.
– Tu crois que ça marcherait?
– D’mande donc à ta mère », réplique un homme dont le visage ridé ressemble à un champ sillonné à flanc de colline, et la barbe à des herbes à moitié broutées par les chèvres.
Fils Wen interroge sa mère. « Une peau devient souple quand on la tanne, c’est pareil avec une femme », lui répond-elle.
D’après ceux qui ont écouté sous leur fenêtre: « ça a marché! Fils Wen est monté sur sa femme et l’a besognée en gueulant : Putain de ta mère! Si tu crois que c’est toi que je baise? C’est mes deux mille yuans! C’est mes deux mille yuans que je baise! »
« De son temps, le père de Fils Wen avait fait pareil avec sa mère » fait observer quelqu’un.
Un peu plus tard, la femme de Fils Wen lui fait manger.
Puis, elle le suis aux champs, la houe sur l’épaule.
« La vache! Les bleus! »
« La vache! Quels bleus! »
Dans les champs, les femmes font la grimace, clignent de l’œil et secouent la tête.

Dans le nuit de paille d’avoine

Tout est calme. L’aire de battage est blanche au clair de lune. Dans la meule de paille face à la lune, ils se sont construit un nid pour deux.
« Entre!
– Non, toi d’abord!
– Et si on entrait ensemble? »
Ils s’engouffrent tous les deux, le petit nid s’écroule. La paille glisse lentement et les recouvre.
De ses bras musclés, il essaie de redresser le nid.
« Laisse, on est bien comme ça, non? » Elle se blottit contre lui.
« C’est vrai.
– Affreux, tu dois me haïr.
– Non, le noiraud de la mine a plus d’argent que moi.
– En tout cas, je ne dépenserai rien. Je mettrai de l’argent de côté en cachette comme ça mon Affreux pourra un jour payer sa dot et se marier.
– Non, j’veux pas.
– Si, si, je mettrai de côté.
– J’veux pas.
– Tu seras obligé d’accepter. »
Il sent qu’elle va pleurer, il se tait.
« Affreux! dit-elle au bout d’un moment.
– Hmm?
– Affreux, embrasse-moi.
-Non.
– Allez!
– Ch’uis pas d’humeur.
– Allez! »
Il sent qu’elle va encore pleurer; il baisse la tête et dépose un baiser sur sa joue. Un baiser tout doux, tout tendre.
« Non pas ici, là » Elle tend ses lèvres.
Il dépose à nouveau un baiser sur ses lèvres, un baiser tiède et mouillé.
« Ça a quel goût?
– Qu’est-ce qui a quel goût?
– Moi, ma bouche.
– Un goût d’avoine.
– Mais non! Recommence! » Elle tend les bras pour attirer sa tête.
Il l’embrasse : « Ça a toujours un goût d’avoine.
– Tu dis n’importe quoi, je viens juste de manger un sucre candi. Essai encore! » Elle attire de nouveau sa tête.
« Du sucre candi, du sucre candi », dit-il en hâte.
Tous deux se taisent.
« Affreux.
– …
– Affreux dit-elle.
– Hmm?
– Et si… Et si je m’offrais d’abord à toi ce soir?
– Non, non, dame lune est là, c’est pas possible. Une fille du village du clan Wen ne peut pas se conduire ainsi.
– Hmmm. Bon, ben alors plus tard, quand je reviendrai de la mine.
– … »
S’ensuit un long silence. On entendrait presque la lune qui avance en soupirant.
« Affreux.
– Hmm?
– C’est le destin.
– …
– Notre destin est pourri.
– Non, moi j’ai un destin pourri, pas toi.
– Si.
– Non.
– Si.
– Non.
– Si, le mien est pourri, pourri… »
Elle pleure pour de bon. Lui aussi. De chaudes larmes roulent de ses yeux et tombent sur son visage.

©Livre : Cao Naiqian – La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire [Gallimard – Bleu de Chine // 2011]

net: https://cecmc.hypotheses.org/6203
©Peinture : Dawid Planeta
net: https://minipeople.tumblr.com/