Ne perdons pas un bout de langue (3)…Paul Nougé – Philosophie du Bon Mot, du Jeu de Mot et de l’Anecdote.

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1. Leur fonction générale dans la conversation, dans le langage ; l’espoir qui les suscite, le rôle qu’ils y tiennent, le besoin qu’ils tendent à satisfaire.

2. Leurs différences spécifiques.

Comment il se peuvent ramener à quelques types généraux :
a) le Sophisme.
« Prête-moi vingt francs mais ne m’en donne que dix. Je t’en devrai dix, tu m’en devras dix, ainsi nous serons quittes ».*

*[Le charme de cette proposition vient de ce qu’elle nous coince entre deux évidences contradictoires  : celle d’un raisonnement formellement irréprochable et la certitude d’être volé de dix francs. Ce charme prend sa force dans la menace qu’il implique, menace d’ordre  spirituel qu’il s’agit de conjurer par des moyens spirituels, sous peine d’être victime d’un  danger matériel, le risque d’être volé avec l’obligation de convenir qu’on ne l’est pas.]

« Cinq kilos de sucre pour rien. »
« Le rat ronge ; rat est une syllabe ; la syllabe ronge. »
La plupart de ces sophismes naissent et tirent leur vigueur des imperfections du langage, c’est-à-dire de ses équivoques, de ses amphibologies et de ses sens tantôt composés, tantôt divisés.

L’équivoque (les mots à double sens) :
Rat est une syllabe et un rongeur.

L’amphibologie, construction grammaticale ambiguë :
Deux fois deux et trois
2 fois 2 et 3 = 7
10 = 2 fois 2 et 3
Donc 10 = 7

Le sens composé et le sens divisé :
Tous les angles d’un triangle, etc.
Tous (l’ensemble des angles),
Ou Tous (chaque angle pris séparément).

L’attribution de significations identiques à des mots différents mais de même racine. (Fallacia Figuroe dictionis)
Faiseurs de projets, etc.

b) Le sous-entendu.
Le sous-entendu nous touche par l’ingéniosité mentale à laquelle il nous oblige et par le sentiment de victoire, par la vanité que nous prenons à déployer cette ingéniosité.
Les moyens que met en œuvre le sous-entendu se peuvent préciser :

1. Une figure de grammaire telle que l’ellipse. Ainsi : Dans une foire un homme de la campagne observe le jeu d’une cornet à piston. Il se décide, et d’un geste soudain, arrache la partie inférieure de l’instrument : D’un seul coup, moi, – dit-il. (C’est-à-dire cet homme s’efforce en vrai, d’un seul effort, je divise en deux l’instrument.)

(On peut remarquer toutefois quel’ellipse ne fait ici qu’accentuer l’effet de l’anecdote, lequel est fondé principalement sur l’erreur du paysan. Il s’abuses le sens des gestes du musicien, sur ses intentions, commettant ce que certains logiciens comme Stuart-Mill nomment un sophisme de simple inspection.)
(Double sous-entendu dans la forme et la matière de l’anecdote.)
Chez le coiffeur. – Comment faut-il vous couper les cheveux ? – En silence.
(Cette anecdote prend sa vigueur d’un triple sous-entendu :
1) Ellipse
2) Sophisme par ignorance de la question (ignoratio elenchi) ou par abus de l’équivoque du langage.
3) Sophisme et non paralogisme, car il s’agit bien pour le client d’un usage délibéré pour couper court à la conversation.)

2. Certaines figures de rhétorique, comme hyperbole.
Ainsi, la plupart des histoires dites « marseillaises ».

c) Le calembour.
Le calembour tire parti d’une équivoque de sens à la faveur d’une similitude de sons.
« Finissons-en Charles attend. » (Louis XVIII.)
Il faut remarquer que le double sens joue d’habitude à la faveur d’une coupure logique de la phrase sonore qui ne correspond pas à la coupure logique qu’imposent les mots de la phrase écrite.

Si bien que :

le calembours paul nougé

L’efficacité du calembour est étroitement liée à la qualité de l’équivoque, c’est-à-dire à la possibilité d’un accord entre le double sens proposé et nos penchants affectifs ou intellectuels. Faute de quoi l’on parle de « jeux de mots stupides », etc. Ce n’est pas sans raison que la plupart des calembours qui font fortune sont à double sens érotique, scatologique, etc., flattant ainsi les disposition intimes les plus répandues.
L’exemple cité donne un type de calembour courant : la similitude de sons est assez parfaite pour donner en gros le sentiment de l’identité.
Mais l’on constate que ce type fondamental dérivent des formes diverses où les sons d’une part,les sens d’autre part soutiennent des rapports plus délicats, plus complexes, plus menacés et aussi d’une retentissement plus profond.

  1. Les gloses de Leiris
  2. Les jeux de mots en cascade utilisés par O.J.P.
  3. Les jeux de mots et de formes de P.N.
  4. Les jeux de mots de Duchamp.
  5. Le faux langage de Michaux et de Benjamin Péret.

(il convient d’analyser ces divers exemples.)

-Tu es le frère de Cyrus. En effet : Cyrus égale six Slaves ; six Slaves, ils se nettoient ; et s’ils se nettoient, c’est donc ton frère.

Le calembour, le jeu de mots oblige qui s’y prête à user du langage, ou pour le moins à considérer le langage avec une liberté qu’il ignore dans la vie courante. Il l’oblige à réclamer aux mots d’autres services que d’exprimer quelque état de sa pensée. Ou tout au moins il l’oblige à considérer le mot comme un objet capable d’une existence indépendante de la pensée qui l’appelle. Ou capable de se retourner contre cette pensée.

©Livre : Paul Nougé – Fragments [Didier Devillez Editeur // 1998]
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Ne perdons pas un bout de langue (2)…Orthographe : le point de vue d’une professionnelle – Plaidoyer anarchiste pour le respect du vivant

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« …une langue vivante ne se soumet pas à une réforme. Qu’une langue vivante est comme son nom l’indique « vivante » et se contrefout subséquemment des momies, académiques ou non. Qu’il aura beau tempêter contre les anglicismes et autres mots-nouveaux-inutiles-parce qu’il-existe-l’équivalent-en-français, les formules absurdes car redondantes ou injustes grammaticalement comme « au jour d’aujourd’hui », les tics de langage journalistiques… il n’y changera rien. Les jeunes, dieu soit loué, inventeront toujours des formules neuves qui, s’ils semblent étranges ou alambiquées pour les vieilles oreilles, suivent une loi millénaire, une des rares lois qui régissent une langue vivante : la SIMPLICITÉ. »

« Alors voilà où la « professionnelle de l’orthographe » en est : continuons à parler et à écrire sans complexes, sans honte, en transgressant les règles, que ce soit volontaire ou non. Personne n’est plus apte qu’un autre à vous dire comment parler ou écrire votre langue. Votre faute d’aujourd’hui sera peut-être la règle de demain. Je ne dis pas qu’il faut absolument faire des fautes ou parler chacun une langue incompréhensible pour d’autres. Mais une faute d’orthographe récurrente est toujours significative d’une évolution nécessaire de la langue. Une expression nouvelle quelle qu’elle soit est toujours un enrichissement linguistique, même si c’est de l’anglais, de l’arabe ou du manouche. Réjouissons-nous de ce marasme d’orthographes et de langages qui constituent notre jolie langue métissée. Et n’ayons plus peur des tenants du savoir : la langue française est à nous autant qu’à eux ! »

 Texte complet : Orthographe : le point de vue d’une professionnelle – Plaidoyer anarchiste pour le respect du vivant

Ne perdons pas un bout de langue (1) : La phonétique

lettres

La phonétique, science des sons du langage

Toute science exige une analyse de la réalité complexe et une classification des faits. Si l’on applique cette règle au langage, on constate que l’unité naturelle du discours est la phrase. Nous parlons pour constater quelque chose ou pour exprimer une émotion, un souhait, un ordre, un jugement, etc. La formule qui sert à cet objet est une phrase. Mais plusieurs phrases différentes comportent des éléments communs qui se recouvrent, ce sont les mots; c’est l’analyse seule qui permet d’aboutir à cette notion du mot; on ne s’étonnera donc pas qu’elle soit plus ou moins claire selon le degré de culture du sujet parlant: dans nombre d’expressions, l’illettré ne sait pas où se trouve le commencement ou la fin des mots. Enfin, une analyse encore plus minutieuse conduit à isoler les éléments communs à des mots divers: ce sont les sons et les groupes de sons ou syllabes.

La phonétique (du grec phônê, voix, son) est la science qui traite des sons du langage; elle comprend : I° une analyse des sons, fondée sur leur nature physique et leur conditions physiologiques (phonétique descriptive): 2° l’étude des lois suivant lesquelles les sons se transforment (phonétique historique).

Orthographe phonétique. Orthographe française. Réforme de l’orthographe.

L’orthographe dite phonétique repose sur ce double principe : I° tout son simple est transcrit par un seul signe, chaque signe conservant toujours la même valeur; 2° tout ce qui se prononce s’écrit, on ne note rien que ce qui se prononce. Une telle transcription, commode pour les savants, représente, on le voit, une convention idéale; l’orthographe de certaines langues, comme l’italien, en approche toutefois dans une certaine mesure; est-il besoin d’ajouter que l’orthographe française n’y prétend à aucun degrés? Tantôt elle conserve aux mots l’état phonétique qui était le leur au XIIe ou au XIIIe siècle (ainsi le mot loi représente la prononciation du moyen âge :l + la diphtongue oy, analogue a celle que l’on entend dans le mot anglais boy); tantôt elle nous présente des mots surchargés de lettres inutiles (dompter, corps, temps), qui, quelquefois, appartenaient au mot latin originel (commettre < committere), mais qui souvent ne sont que des fantaisies de scribes ou d’écrivains public, dépourvues de toute valeur étymologique. On n’oubliera pas qu’aux XIVe, XVe et XVIe siècles les membres de cette corporation étaient payés à la page et qu’ils avaient donc intérêt à gonfler la mesure de leurs travaux. L’orthographe française et ainsi pleine d’anomalies; toutes les tentatives qui eurent pour objet de la simplifier, du XVIe siècle (Meigret) à nos jours, se sont heurtées à des résistances corporatives, à l’indifférence du public et même à l’hostilité de nombreux écrivains et de certains savants.

©Texte : Grand Mémento Encyclopédique Larousse [Publié sous la direction de Paul Augé // 1936]