Ouvrir un livre pour en connaître le début (4)

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Dans la ville où je vis, voire dans toutes les villes où je pourrais vivre, Noël est en chemin. Le Saint Noël, disent certains. Ma vie a beau être distraite et désorientée, à travers de nombreux signes, à la façon des animaux, je m’aperçois de l’imminence de Noël. L’agitation tourmente mes semblables ; une sorte de triste inédite accompagnée de nervosité, de langueur trouble, de spéciosité querelleuse, assez souvent violente, mais surtout âprement angoissante. Quand Noël approche, l’infélicité se déchaîne sur toute la terre, envahit les interstices, nous réveille le matin avec ce sentiment, intermittent le reste de l’année, que vivre de cette façon semble intolérable, indécent peut-être, un blasphème. Il est étrange que j’aie choisi ce mot, substantiellement pieux, pour décrire le malheur propre à Noël. Mais je perçois qu’à la différence de la désolation que je dirais privée, qui nous échoit à divers moments de l’année, il s’agit là d’une morosité qui a quelque chose d’astronomique, comme si les astres étaient impliqués, et la tristesse que je suppose mienne est peut-être en réalité un affect qui touche les extrémités de l’univers, et au-delà, si l’on admet un au-delà. Lire la suite

Ouvrir un livre pour en connaître le début (3)

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Bruit d’ailes d’un premier oiseau. D’un second. Ainsi les autres ont suivi à intervalles réguliers. L’histoire débutant. Ainsi. Série d’anecdotes. On se lève et pour la premier fois. Tiens, les os les veines, déjà. Pour la première fois le sentiment de la vitesse quelque part. Et déjà une peur. L’air en rose. Si vous ouvrez le volet, se c’est le soir, ou presque. Si c’est ici, dominant l’ensemble des toits. Plans violets et fractures plus sombres, brunes, mauves. Ainsi à cette place qu’il me faut prendre, sorti de ce qui fut mon lit pour cette première nuit, c’est à hauteur de mes genoux que l’air va se trouver insensiblement remué. Oui tous les pigeons nichés dans les trous des murs proches. Lire la suite

Ouvrir un livre pour en connaître le début (2)

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Calme et fermée, la rue Cuvier descend de la rue Lacepède jusqu’à la Seine. Son rôle est surtout de border sur sa droite le Jardin des Plantes. Entre lui et la Halle-aux-Vins elle n’est plus, après que la rue Jussieu s’est abouchée sur sa gauche, qu’un long couloir vers la Seine. Plus rien n’y pénètre et les murs qui l’enserrent ont gardé du dix-neuvième siècle la nudité et la lèpre de la maison Thénardier.

Toute son animation est ramassée dans sa partie haute près de ce carrefour de naturalistes où se rencontrent pour ne plus jamais s’affronter, Linné, Lacepède, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier… Là, s’ouvre en plusieurs endroits le Jardin des Plantes par de vieilles portes surmontées de verdure. Là s’élèvent quelques immeubles et ce petit édifice, mi-gare, mi-théâtre de province, où l’on a l’ambition d’enseigner en même temps les sciences physiques, chimiques et naturelles à cette jeunesse bruyante qui envahit la chaussée plusieurs fois par jour.

©Livre : Quentin Ritzen – L’album [Castermant // 1963)
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

Ouvrir un livre pour en connaitre le début (1)

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Bois de campêche, ventre-de-biche, brun de garance : s’il me fallait maintenant, page après page, tisser en basse lisse la mémoire des hivers et renouer, comme autant de fragments, le camaïeu des gris, alors, sans doute, renoncerais-je à ce devoir d’inventaire, tant il est vrai qu’ici, avec l’arrivé de novembre, la saison, de jour en jour, se fait mouvante sous les embruns. La toile – une matière ancienne, bure, chanvre, à moins que ce ne soit un lin d’un grivelé de tourterelle – usée jusqu’à la trame, rapiécée à gros points d’un coton plus épais, ne marque plus le pli. Et c’est à peine si l’ourlet du talus, une ligne de ronces, quelques grisards au fusain, parviennent encore à souligner le maillage des chemins de terre et d’eau qui, rarement faucardés, perpétuent, comme une sorte de cousinage entre parcelles, la parenté des emblaves et des guérets, des oches et des boqueteaux. Mais rien, il est vrai, ne me contraint à ce travail de laine et seule une musarde gourmandise me pousse, une fois encore, à rechercher dans la corbeille des mots, avec la maladresse timide et l’émotion de l’artisan longtemps désœuvré, les pièces éparses du vieil alphabet.

©Livre : Alain Galant – Le dernier pays avant l’hiver [Pygmalion – Gerard Watelet // 1995]
©Photo : Joaquim Cauqueraumont