Petite réflexion pour une tasse de café (1)

par Carine Guérandel [ extrait de l’article « La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? » // NDD – L’actualité de la danse – Automne 2014 #61]

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©photographie : Joaquim Cauqueraumont

 

Si l’entretien du corps est une préoccupation récurrente des sociétés à toutes les époques, le 20ème siècle est habituellement considéré comme celui porté sur le souci du corps. L’avènement de la société de loisir et de consommation serait propice au narcissisme et à la libération des corps. Dans cette perspective, le corps fait l’objet de toutes les attention : on veut le garder en bonne santé, mince, beau et jeune le plus longtemps possible. Les individus l’utilisent comme moyen de se distinguer et d’affirmer leur singularité en usant d’attributs (habits, cosmétiques, coiffures, accessoires, gestuelles, accent langagier) ou en marquant directement la chair (piercing, tatouage, scarification, chirurgie esthétique, production de muscle ou perte de poids conséquentes). Cependant, Christine Detrez insiste sur la normalisation de cette apparente libération des corps et sur le caractère sacré et symbolique du corps dans nos sociétés. Les débats et les réactions autour du clonage, du trafic d’organes, de la maltraitance ou de la prostitution en constitue des exemples marquants. En étudiant la pratique des seins nus sur la plage, Jean-Claude Kauffman montre bien que les pratiques les plus libérées en apparence des contraintes sont en réalités fortement codifiées mais surtout implicites et incorporées. Éloignée de l’idéal d’un corps en fusion avec la nature défendu par les adeptes, cette nudité normée (limitation des usages et des lieux où elle est autorisée) se travaille : le corps nu peut s’afficher quand il est musclé, épilé, bronzé, mince, jeune, sans odeurs, etc. « L’homme est moins que jamais libéré de son corps, puisqu’installé dans un soucis permanent de soi dans une dialectique amour-haine où le corps réel, avec ses rides et ses bourrelets, est déprécié par le même mouvement, qui en même temps, magnifie le corps idéal. Parfois c’est même un corps idéel, irréel qui est posé en idéal : le corps des publicités ou des affiches de cinéma est un corps retouché, parfois même photo-monté par l’assemblage de parties provenant de mannequins différents. » Lire la suite