Thibaut Binard – Diagonal Doce (Extraits) [2008]

chad hagen©Chad Hagen (https://chadhagen.com/)

 

Il y avait la drogue et puis il y a eu le café. Celui-ci a formé une nappe de mercure pour recouvrir le premier élément et de l’extermination volontaire le monde passa soudain à travers des nerfs liés l’un à l’autre et formant des arcs qui fusaient et sympathisaient. Alors, la vie est devenue plus compacte, plus tendue, plus contact. Alors la vie est passée de la dilatation spleenesque sweet weed à la puissance ascensionnelle du cafesito del amor. Cette densification eut une conséquence drastique sur le temps : celui-ci était devenu plus court. Pour continuer la métaphore spatiale, le temps avait pris la forme d’une fibrille, pourrait-on dire, constituait le sens d’une vie, romantiquement et éternellement parlant, et l’index de cette notion ne comprenait plus les mots « relativisme », « apprentissage par la lecture », « dogmes et ontologies ». L’agression était agression du bon goût, de la norme, de la surface maussade de notre feuille hivernale ; elle était une férocité hilare et échaudée. Le jus d’une orange enamourée par le soleil aspergeait alors les gencives. Le café va très bien avec les cigarettes, le baiser aussi, et tandis que s’allumaient et que se consumaient les cigarettes, deux impératifs jouaient entre eux et se poursuivaient sans rire. Tu dois. Tu peux. Tu peux faire cela pour moi. C’est comme ça. C’est bien comme ça. Oui. Je peux t’assurer que nous sommes dans la bonne direction. Ça se précipite. Oui, tu dois faire comme cela. La découverte d’une telle conjonction est déroutante pour celui qui pense et se ravit de pouvoir conserver dans sa petite librairie personnelle les acquis de tous les ouvrages que celle-ci a accueillis ; elle lui fait dire « Dis donc, mec, est-ce que tu te rends compte que tu es dépendant, possédé, est-ce que tu réalises que tu dois ? » « Quelque chose. » « Au café. » Ce que l’on doit est difficile à saisir : à proprement parler, s’agit-il d’une chose, d’un sentiment ou d’un état de forme ? On en connaît bon nombre qui ont congédié le café de leurs mœurs ; ils ont par la même occasion laissé tomber des petites plaisirs comme la femme accrochée à l’anse de la tasse, le lit sur lequel cette tasse trouvait, aussi inconfortable fût-elle, une place, les nuits blanches accompagnées, etc. Ils sont retournés à la drum’n basse. Ou au yoga. Ou à l’étude. Quant à moi, je suis resté encore un moment à profiter de la décision. Lire la suite

Pierre Vinclair – Les Gestes impossibles (Extraits) [2013]

david delruelle©Collage : David Delruelle (https://www.daviddelruelle.com/)

 

Interlude
Révolutions imaginaires

1999

Les histoires sont des ponts. Tristes ceux qui tombèrent.

Le canal qui les trempe les a recyclés, un temps ; fuyant, il finit de charrier les vaisseaux de capitaines revenus, en amont immobiles, une main sur le gouvernail l’autre au large visière. Ils passaient. Quels orateurs ! On les entend encore, qui disaient scandaleusement, faisaient des signes aux mannequins, chantaient avec des nœuds de cire dans la  gorge les vieilles casseroles qu’applaudit le public piqué des adolescents éternels – lorsque ceux-ci remuent, leur visage se craquelle. La poudre vole. Les traits de vieillards apparaissent dans ce carnaval des nations. Lorsque le spectacle s’achève, chacun se baisse et ramasse son fusil,

plante un pruneau dans l’œil de son voisin. Et caetera.

2000

Quand vint la fin de tout. Chacun fit vœu de pauvreté. Lire la suite

Chaïm-Nachman Bialik – La ville du massacre (Poème complet)

Marc ChagallPeinture de Marc Chagall 

 

LA VILLE DU MASSACRE

(Poème-manifeste inspiré par le pogrom de Kichinew en 1903)

Dans le fer, dans l’acier, glacé, dur et muet
Forge un cœur et qu’il soit le tien, homme, et viens!
Viens dans la ville du massacre, il te faut voir
Avec tes yeux, éprouver de tes propres mains
Sur les grillages, les piquets, les portes et les murs,
Sur le pavé des rues, sur la pierre et le bois,
L’empreinte brune et desséchée du sang, de la cervelle,
Empreinte de tes frères, de leurs têtes, de leurs gorges.
Il te faut t’égarer au milieu des décombres,
Parmi les murs béants, leurs portes convulsées,
Parmi les poêles défoncés, les moitiés de chambres,
Les pierres noires dénudées, les briques à demi brûlées
Où la hache, le feu , le fer, sauvagement
Ont dansé hier en cadence à leurs noce de sang.
Et rampe parmi les greniers, parmi les toitures crevées,
Regarde bien, regarde à travers chaque brèche d’ombre
Car ce sont là des plaies vives, ouvertes, sombres
Et qui n’attendent plus du monde guérison. Lire la suite

Michel Garneau – Les petites chevals amoureux (extraits) [1977]

Charlotte Rudolph Mary Wigman Dance Group circa 1920′s.
Photographe : Charlotte Rudolph « Mary Wigman Dance Group »  (circa 1920)

 

tout le soleil couché dans nos épaules
les pluies géantes les matins pulpeux
notre haut chant de loup à la lune dans l’ombre

les nuages de nuit sentant la ciboulette
l’océan des sources et le ciel et toute l’eau
qui nous berçe dans l’herbe gracieuse

et les saisons mes quatr’imcomparables
et tout ce qui se mange et nous mange et le feu
les animaux le vent d’automne et les amis

ne sont rien ne sont rien ne sont rien
à côté de l’incandescence des amours
qui nous mènent qui nous mènent
en haut de la vie même Lire la suite

Fernand Imhauser – Le phoque mâle (Extraits) [1949]

guy bourdin©Guy Bourdin

 

CARRIERE

Je languis, Emmanuèle, de la fluidité de ma pensée,
de l’inconstance de mes soins, de ma langue incontinente.

Il faudrait que mon corps subisse l’envoûtement de tes gestes
circulaires; qu’il connaisse à nouveau l’inflexion de tes caresses
manuelles; qu’il soit la glaise malléable, le plâtre innocent
offert au pouce de la volupté.

Emmanuèle, il faut que je sois assuré dans ma chair d’un
sourire mondial que je pressens et que ta voix disperse.

Soyez-les, mes ouïes, accordées aux flagrations astrales;
soyez, mes yeux, précisément, diaphragmés à chaque clarté
particulière.
Et vous, mes mains, les bien-aimées, les obscures,
les sans-grâce, de qui j’ai reçu la première alerte du monde,
soyez-les, mes mains, les attentives, les dispensatrices,
aux tables de l’ivoire et de l’ébène, de mon hostie
musicale. Lire la suite

Gabriel Ferrater – Les femmes et les jours (Extraits) [2004]

photographe - Alex prager©Alex Prager (https://www.alexprager.com)

 

LES JEUX

Vivre dans un lointain faubourg
nous conduit à errer, inquiets,
comme si nous voulions trouver
un recoin de certitude,
quelque chose qui ait plus de sens
que cette pauvre paroi de bois
ou ce tas de poutres
mangé par une croûte
de poussière et de vieille pluie,
ou cette baraque à ice-cream
et ces enfants qui passent devant
à patins à roulettes (c’est-à-dire
qu’ils sont six pour une seul paire
de ces engins très stridents). Lire la suite

Jean Merdalor – Névroèmes (Extraits) [1980]

sara atka©Sara Atka

 

Né à Port-au-Prince, Jean Merdalor s’est pendant longtemps intéressé à la psychoculture humaine et spirituelle est s’est initié à divers clubs ésotériques. Se considère comme l’héritier direct du merdisme prôné dans les années 60 par Francis Séjour-Magloire.
(Biographie fournie dans l’ Anthologie de la nouvelle poésie haïtienne de Christophe Philippe Charles // Centre de recherches littéraires et sociales //  1991)

 

L’idée meurt une seconde après sa mise à vie seigneur donne-moi la sagesse je ne sais pas ce que je veux mais c’est la perfection la toute-science la sagesse infinie ah la rivalité féroce et plus que tragique mes poumons dans mon thorax comme un désert maudit je mourus de chagrin de vieillesse et je suis ressuscité j’agonise à nouveau toujours je me suis crucifié j’ai brisé mes vertèbres et mes clavicules puis lorsque j’ai été une dépouille parfaite je suis monté au ciel incandescent fin divine ô faim divine je serai toujours malheureux ô ma dette karmique les chars maudits supprimons-le ô ma vie ma croix hélas ce n’est pas encore la consécration mon cœur un îlot dans la mare putride et si l’on apprenait que je vis en sage rends-moi ma mère rends-moi mon père c’est un film à revoir histoire de se retremper je ne conçois pas que deux hommes puissent aller les auriculaires la vie rangée la pureté le paradis perdu le péché le mal au pouvoir ma gorge obstruée de nostalgie et de remords j’ai bu de la glycérine en coulées de lave équilibré trop équilibré exorciser Dieu ô mon livre-sang.

Lire la suite

Jacques Montaur – Les portes de l’imaginaire (Extraits) [1956]

P1050904©Joaquim Cauqueraumont

 

POURQUOI LA MORT…

Il est arrivé l’instant incroyable
Où le temps s’arrêtera dans mes veines,
Où je m’affalerai au pied du mur
Comme un condamnée au pied du poteau;
Elle a sonné l’heure de m’ôter la vie,
Les fiertés, les douceurs et les peines. Lire la suite

Radu Bata – Survivre malgré le bonheur (Extraits) [2018]

P1230340©Catalina Gavrilita

 

CHÂTEAUX DE SABLE

l’été
je dessine des filles
sur la plage

quand je réussis
les grains de peau

elles m’invitent
dans le tableau Lire la suite

Ilarie Voronca – Ulysse dans la cité (Extraits) [1933]

P1020641©Bucarest [Joaquim Cauqueraumont]

 

III

Maintenant la rue comme un boîte aux lettres te reçois
L’habitude sur tes épaules est une chemise usée
La rue est à tes pieds un chien fidèle
L’air sur les toits un paillasson
Toi une lettre dans la rue boîte aux lettres
Ta destinée est là distributeur automatique
Qui te portera vers la destination tracée sur ton cerveau
Certes c’est toi qui marches sous les maisons aux tabliers de boulangère
Mais c’est un autre qui remonte le ressort de tes prunelles
Les bruits lèchent tes tempes tes artères
La marchande te tend le journal du matin
Oh! Le journal quelle dentelle pour ta mélancolie
Un professeur de stratégie est assassiné dans le rapide Paris-Marseille
Le prix du pain sera augmenté de dix centimes
Mais l’air entre tes cils flotte comme un drapeau
La solitude est droite comme un signal d’usine
Les quartiers battent comme des pouls s’emplissent de suc comme des ovaires
Le groin des astres te fouille
C’est un continent la femme qui marche devant toi
Et te voila à Casablanca tu es sans travail
Dans le port les caisses roulent comme des monnaies
Il y a une forte odeur d’huile et de bruit
Tu avances à travers l’équation du sang
Dans la chevelure de l’air les mâts et les cordages
Sont pareils à des plumes de faucon sur la tête d’un chef indien
Voilà les grains et le coton comme des amulettes
Les étoiles argenterie du lac claquent
Une barque fend les joncs des veines
Mais ce n’est que la vitrine d’une Compagnie de navigation Lire la suite

Marcel Mariën – Le paysan du tendre (Fragment) [1982]

P1230334

« La Serrure » (Pol Bury)

 

je t’épaule
je t’épaulette
je t’épauliche
je t’épaulinge
je tépaulonge
je t’épauloupe
je t’épine
je te fentaille
je te fentiche
je te fentille
je te fentoise
je te fentôme
je te friselangue
je te friselise
je te friselisse
je te frisemaille
je te frisemange
je te frisemouche
je te frisemouille Lire la suite

Georges Fourest – Renoncement

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Quid dignum stolidis mentibus imprecet ?
Opes honores ambiant !
Et, quum falsa gravi mole paraverint
Tum vera cognoscant bona !

S. Bœtius (De consolatione philosophiæ. Lib. III)

 

Bourgeois hideux, préfets, charcutiers, militaires,
gens de lettres, marlous, juges, mouchards, notaires,
généraux, caporaux et tourneurs de barreaux
de chaise, lauréats mornes des Jeux Floraux,
banquistes et banquiers, architectes pratiques
metteurs de Choubersky dans les salles gothiques,
dentistes, oyez tous ! — Lorsque je naquis dans
mon château crénelé j’avais trois mille dents
et des favoris bleus : on narre que ma mère
(et croyez que ceci n’est pas une chimère !)
m’avait porté sept ans entiers. Encore enfant
j’assommai d’une chiquenaude un éléphant. Lire la suite

Géo Libbrecht – Attila

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Poète remettant le passé au présent,
GÉO LIBBRECHT.

Tout récemment, le poète nous a adressé un poème étrange. Fait d’un seul mot, sans syntaxe, constituant une « expérimentation » au sujet de laquelle il nous a fourni le commentaire que voici: Lire la suite

Hubert Mottart – Le luth noir (Extraits) [1964]

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« Forcené de la foi, de l’amour et de l’absolu, Hubert Mottart n’a écrit que des poèmes excessifs, chaotiques, fulgurants. Cette ardeur même, si elle s’accompagne rarement d’un souci artistique, convainc par sa sincérité: un besoin éperdu de sympathie refusée. Hubert Mottart s’est consumé de frénésie: on devrait se souvenir de lui, pour son tempérament. »
[Présentation du poète dans « La poésie francophone de Belgique 1903-1926 Tome 3 » de Liliane Wouters et Alain Bosquet]

 

Poème de la bien-aimée

Tes seins sont les portes de Jérusalem.
Tes cuisses le chemin entre les oliviers.
Ton ventre, le temple d’or où naquit la vie.
Ta croupe est fraîche comme la nuit.
Tes doigts effilés tiennent la fleur du lotus.
Et ta bouche est murmurante comme la fontaine,
Où s’abreuvent des soupirs, où rit le vent.
Viens dans ma tente ô bien-aimée!
Nous entendrons toute la nuit le chant des cèdres.
Nos baisers seront joyeux comme l’été.
Nos rires seront des colliers de perles
Brillant dans un coffret de bois clair.
Dans nos cœurs chanteront les sources lointaines.
Comme, à la fin d’une belle journée,
Dans l’âme de l’eau et des nuées,
Et dans les coupes de fruits, les grappes d’ombre.
Il sera dans le jardin parfumé de ton corps
En la chaleur de midi,
Comme le cri d’appel des oiseaux enamourés,
Comme la paix mystérieuse des feuilles.
L’amour est notre patrie.
Ici est la douce fin de notre voyage
A travers le désert de l’espace et des années.
Ici brillent les joyaux de l’éternité.
Notre lit moelleux sera le miroir de nos songes.
Il sera le témoin de notre ardeur.
Il entendra nos chants et nos soupirs.
Près de toi, la mort me sourira autant que la vie.
Tes caresses me donneront le repos.
Ta bouche me livrera tous les secrets
D’un long silence joyeux. Lire la suite

Ivar Ch’vavar – La lune [2008]

earth

La lune

Pour Claire Ceira.

La lune est bleue comme une flamme.
La lune déploie une ombre énorme, longue et tirée comme une épée.
Tourne la lune: cou flexible et musclé, oh! l’os de la mâchoire est trop beau!
La lune est une perle qui regarde une perle qui regarde la lune.
La lune nous suit par la lunette arrière.
Des fiacres se rangent dans la lune, qui est une rue du XIXe siècle dans une nuit sans lune. Lire la suite

Albert D. Lucky – Terrain vague (Extraits) [1957]

albert lucky terrain vague (recueil de poésie)(Illustration tirée du livre)

Rue pauvres
quartiers morts

les souvenirs
tas de pierres en pleurs
ne parleront qu’en évoquant
une pluie fine de pensées tristes
qui piquent le cœur d’une raison

Il n’y a ni grand ni beau ni laid
l’infini est indifférent
l’indifférence est infinie

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Ileana Mălăncioiu – Comme pleurent les âmes seules (Extraits) [2016]

Edmund Monsiel Edmund Monsiel

 

Coșmar

Întreg orașul era plin de morți,
Ieșiseră pe strada principală
Așa-mbracați în hainele de gală
Pe care cît ești viu nu prea le porți.

Treceau rîzînd și nu-i puteam orpi,
Păreau că nu mai înțelg de loc
Că sïnt prea mulți și nu mai este loc
Și pentru cei care mai suntem vii

Ne-nfricoșa grozav fantasticul delir,
Dar stam și ne uitam uimiți, ca la paradă,
Căci fiecare-aveam pe cineva pe stradă
Și n-am fi vrut să fie închiss în cimitir. Lire la suite