Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes (Extraits)

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ESPOIR

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Et les camions d’ordures, au point du jour,
ramassent les morts sur les trottoirs,
cadavres d’affamés, cadavres de chômeurs.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Au soleil levant, la famille de paysans
homme et femme, âne et charrue de bois;
l’âne et la femme attelés à la charrue
labourent la terre. Une poignée de terre.

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles.
Au soleil levant, il meurt un enfant,
un enfant japonais à Hiroshima;
douze ans et numéroté,
ni diphtérie ni méningite.
Il meurt en mille neuf cent cinquante-huit.
Il meurt un petit Japonais à Hiroshima,
parce qu’il est né en mille neuf cent quarante-cinq.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil levant les lunes artificielles
et au lever du soleil un homme grassouillet
sort de son lit, s’habille, distrait:
« Qui faut-il dénoncer aujourd’hui, et à qui?
Comment gagner les bonnes grâces du chef? »

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles,
et au soleil levant, le chauffeur noir
est pendu à un arbre au bord de la route,
on l’arrose d’essence, on le brûle
puis l’un va boire son café,
l’autre chez le coiffeur va se faire raser,
le troisième ouvre sa boutique de bonne heure,
un autre encore embrasse sa fille sur le front.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles
et au lever du soleil la prisonnière
liée à la table par des courroies,
les seins rouge de sang,
est interrogée au fond d’une cave.
Ceux qui l’interrogent fument des cigarettes
l’un a vingt ans, l’autre la soixantaine,
leurs chemises trempées de sueur, les manches retroussées,
et des sacs de sable, des électrodes.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles.
Et quand se lève le soleil sur les pétales de la rose,
les pilotes silencieux sur les pistes de l’aéroport
chargent de bombes H le savions à réaction.
Et au soleil levant, au soleil levant,
les étudiants, les ouvriers
sont fauchés par des armes automatiques,
et les acacias du boulevard
les fenêtres et les pots de fleurs sur le balcon.
Et au soleil levant l’homme d’Etat
rentre d’un festin à sa demeure.
Au soleil levant gazouillent les oiseaux.
Et au soleil levant, au soleil levant,
une jeune mère allaite son enfant.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles
et au lever du soleil, moi, j’ai passé une nuit,
une longue nuit encore dans l’insomnie
et dans les douleurs.
J’ai pensé à la nostalgie, à la mort,
j’ai pensé à toi, à mon pays,
à toi, à mon pays, et à notre univers.

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles,
au soleil levant, n’y a-t-il aucun espoir?
Espoir, espoir, espoir,
l’espoir est en l’homme.

©Image : Masakatsu Sashie

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LE RÉVEIL DE VERA

Les chaises dorment debout
la table aussi
le kilim est couché sur le dos de tout son long
il a plissé ses broderies
le miroir dort
les paupières des fenêtres sont étroitement serrées
le balcon dort les jambes dans le vide
les cheminées dorment sur le toit en face
les acacias sur le trottoir aussi
le nuage dort
avec son étoile sur la poitrine
dans la maison et dehors dort la lumières
tu t’es réveillée ma rose
les chaises se sont réveillées
elles ont couru d’un coin à l’autre
la table aussi
le kilim s’est redressé, il s’est assis;
ses broderies se sont ouvertes les unes
après les autres
le miroir s’est réveillé comme un lac à l’aurore
les fenêtres ont écarquillé leur immenses yeux bleus
le balcon s’est réveillé
du vide il retire ses jambes
sur le toit d’en face les cheminées se sont mises à fumer
sur le trottoir ont gazouillé les acacias
le nuage s’est réveillé
il a jeté son étoile dans notre chambre
dans la maison et dehors la lumière s’est réveillée
dans tes cheveux elle s’est amassée
elle a enlacé ta taille nue et tes pieds blancs.

©Livre : Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes [Poésie|Gallimard // 1999]
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Robert Goffin – Sidney Bechet

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Quelle femme fleurit dans les rhododendrons
Sous la pluie aux clairières de Louisiane
Déjà le bruit du vent meurt dans les saxophones
Sous quel baiser nocturne ont noirci les sureaux
Des têtes d’astrakan sentent battre la jungle
Ils portent l’horizon d’un rythme maléfique
Et leurs lèvres sont bleues à force de nuits blanches

Quel souvenir de fille aux épaules cuivrées
Quelle laiteuse ardeur d’organes caressés
Quel nénuphar de muqueuses camélia
Quelle herbe ensorcelée d’épeautre et de métisse
Ressurgit aux poivrons râpeux des contretemps
A l’heure où le Congo lâche ses chiens de cuivre
Vent du large aux forêts-vierges des pâmoisons
Maman est morte Adieu siffle Peter Bocage
Pas redoublé d’Afrique au coin des beaux quartiers.

Et soudain accroché dans l’épave d’un thème
De ses doigts aux bourgeons d’argent du soprano
Sidney Bechet coule de transe et balbutie
Sa peine de créole aux virages des stomps
Les négresses qui fument la pipe défaillent
Les quarteronnes répartissent les mains chaudes
L’air noue des couples bleus d’iode et de broussaille
Sidney gonfle ses joues aux écluses de l’aube
De sa lèvre à ses mains une lumière gicle
Et lâche tous les ballons captifs du sang rouge
Sidney Sidney toute la nuit lourde de fleurs
Toutes les chairs couleur d’asperge et d’aubergine
Toute l’eau qui s’égare de mare et de pluie
Tout le parfum des débardeurs et des violes
Tout le dialecte félin des lucioles
Le bruit qui fuit aux ruisssellements  de la suie
Sidney Sidney s’enfuit aux patins de l’alcool
Et des frissons s’attardent aux belles de nuit
Qui répètent des ruts de rythme et de parole
Gonna give nobody none of this jelly roll.

Philippe Dumaine – Inscriptions / Poèmes Aphoristiques (Extraits) [1965]

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Plus brèves qu’éphémères,
inscriptions sur le sable
qu’efface
le flot qui monte.

S’il reste des clés en surnombre,
c’est qu’il faut inventer
des serrures nouvelles.

Usines! temples d’aujourd’hui,
dont les encens puants
brûlent pour des Dieux dérisoires.

Au -delà de toute apparence
le savant ne peut concevoir
qu’un ciel abstrait d’analogies,
où s’évanouit la matière.

Pourtant,
je ne peux bien connaître
ta forme moulée dans mon cœur,
qu’au vide laissé par l’absence.

Les volets à demi fermés
coupent la main d’une inconnue
sur son dernier adieu.

Pourquoi? tentes-tu, bouche à bouche,
de ranimer un coeur
qui ne bat plus.

Que tu aies tamisé
tant de pensée de sable
au long des jours,
réjouis-toi si le tamis
a retenu quelques pépites.

Le monde, cette immense horloge,
malgré son bruyant mécanisme,
ou surprend quelquefois
un peu d’éternité
et de silence.

Accablé par la solitude
ou comblé par l’amour,
toujours atendre
que l’inconnu frappe à la porte.

Les regrets sur ton âme,
comme ton ombre sur le sol;
pour ne plus les apercevoir,
marche à l’encontre du soleil.

Que le lasso de tes interrogations
ne te ramène pas des prises étranglées.

Par politesse
ou pudeur, se cacher
sous les fourrés de son sourire.

Palimpseste vingt fois gratté,
vingt fois récrit,
tu n’as plus d’épaisseur.

Sucer, mâcher, lécher,
bouche toujours active
quand l’âge vient.

Combien peu ont assez de rêves
pour pouvoir soulever
le suaire du temps.

Les roucoulements des colombes,
nichées dans les cyprès,
adoucissent d’amour
le silence des tombes.

©Livre : Philippe Dumaine – Inscriptions / Poèmes aphoristiques [Yves Filhol // 1965]
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

Annabelle Verhaeghe – Tu vas voir

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Je réussirai ce concours rue du Taureau et bien plus tard je dirai que c’était déjà un signe et après je rencontrerai une chouette fille et ça durera et elle m’attendra à Paris mais alors je ne l’aimerai plus vraiment et je n’arriverai pas à le lui dire parce que je me sentirai paumé alors je serai malheureux à Paris pendant plusieurs mois et puis j’arrêterai et je reviendrai dans ma ville et dans mon appartement avec les colocs nombreux et on jouera au foot et à la Play et entretemps je convulserai dans une église avant de devenir un peu mystique et je scruterai et reniflerai longuement chaque aliment avant de le manger et je perdrai ainsi 7 kg et je vendrai des journaux à 6 h du mat avec une patronne tarée contre tout que je n’oserai pas remettre à sa place parce que ce sera ma patronne et qu’elle sera très petite et que je me sentirai comme un monstre face à elle alors je me vengerai en croquant en bd toutes ses aventures et ça aura son petit succès mais il faudra que je fasse bien attention à rester anonyme et à ne rien mettre sur mon blog perso et ça sera très embêtant alors je chercherai du travail ailleurs et j’en trouverai à Ed où je découvrirai tout un monde d’aventures et d’anecdotes pathétiques et effrayantes, bitch la précarité, comme l’histoire du vieux qui ne sait pas que les biscottes sont faites de petits trous et ne veut pas croire que ce ne sont pas des bêtes qui font ça et qui veut absolument se faire rembourser, ou celle de la femme obèse qui cherche la promo sur les pots de Nutella géants et n’arrive pas à calculer le prix aux kilo pour deux et pour trois pots et qui me demandera finalement si l’écart de prix vaut l’effort fourni pour les transporter, et, une fois que j’aurai été viré pour ne pas être engagé en CDI, je m’enfermerai des jours durant pour dessiner des petits bonhommes dans les arbres afin de retrouver la sensation des courbes que j’aurai perdue avec Ed, mais je refuserai encore d’aller me balader en forêt à cause des ronces et du manque d’intérêt manifeste qu’il y a à aller dehors quand ce n’est pas pour être à la terrasse d’un café à gribouiller les passants pour mon blog, et je te demanderai de peindre mes dessins et ce sera une marque profonde de ma part et j’inviterai mes potes à dormir, chez moi et on rendra la chambre hyper crade et je ne nettoierai pas mais je râlerai quand tu commenceras à nettoyer pour l’odeur ou pour pouvoir retrouver le chat dessous et je te dirai que c’est à moi de le faire alors je te pousserai sur le lit en te jetant un bouquin et j’allumerai le chauffe-eau rouillé pour faire la vaisselle et je jetterai toutes les saletés dans de grands sacs à la poubelle et j’y perdrai un dessin que je chercherai ensuite durant des semaines en te demandant fréquemment de m’aider à le trouver tandis qu’on attendra que le plombier vienne changer le chauffe-eau capout et je te raconterai mes rêves érotiques dans les détails même s’ils ne se passent pas avec toi et je ne comprendrai pas quand tu me feras la gueule et je serai terriblement laconique et malpoli en présence de tes amis ou en réponse à tes messages mais quand tu seras concentrée sur texte ou devant un film je serai plein de mots d’amour, par exemple je te dirai :

si j’étais une femme je voudrais être toi, comme ça j’aurais une jolie peau, de jolis seins et de jolis yeux… Je parlerais aux oiseaux et j’aimerais l’oxygène. Des fois je serais un peu relou mais j’aurais l’âme d’une sainte,

juste pour te déconcentrer à mort et te faire rougir et des fois je te glisserai des mots…

©Texte : Annabelle Verhaeghe – Tu vas voir [Texte paru dans le numéro 6 de la revue poétique « On peut se permettre »// Février 2017]
net: http://www.demoiselles.eu/annabelle/
©Oeuvre (gravure) : Alison Elizabeth Taylor

Charles Baudelaire – Mon cœur mis à nu [1887]

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Le premier venu, pourvu qu’il sache amuser, a le droit de parler de lui-même

Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.

Presque toute notre vie est employé à des curiosités niaises. En revanche, il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune.

La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges. C’est l’individu qui compte sur ses voisins pour faire sa besogne.

Il n’existe que trois êtres respectables : Le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer.
Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions.

Ce qu’il y a d’ennuyeux dans l’amour, c’est que c’est un crime où l’on ne peut pas se passer d’un complice.

Les dictateurs sont les domestiques du peuple, rien de plus, un foutu rôle d’ailleurs, et la gloire et le résultat de l’adaptation d’un esprit avec la sottise nationale.

Dans l’amour, comme dans presque toutes les affaires humaines, l’entente cordiale est le résultat d’un malentendu. Ce malentendu, c’est le plaisir. L’homme crie : O mon ange ! La femme roucoule : Maman ! Maman ! et ces deux imbéciles sont persuadés qu’ils pensent de concert. Le gouffre infranchissable, qui fait l’incommunicabilité, reste infranchi.

Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?
Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l’homme le rayon l’infini. Voilà un infini diminutif. Qu’importe, s’il suffit à suggérer l’idée de l’infini total ? Douze ou quatorze lieues de lieues de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l’homme sur son habitacle transitoire.

Le Français est un animal de basse-cour si bien domestiqué qu’il n’ose franchir aucune palissade. Voir ses goût en art et en littérature.
C’est un animal de race latine ; l’ordure ne lui déplaît pas, dans son domicile, et, en littérature, il est scatophage. Il raffole des excréments. Les littérateurs d’estaminet appellent cela le sel gaulois.

Plus l’homme cultive les arts, moins il bande.

La brute seule bande de bien et la foutrerie est le lyrisme du peuple.

J’ai oublié le nom de cette salope…Ah ! Bah ! Je le retrouverai au jugement dernier.

La musique donne l’idée de l’espace.

Pour le commerçant, l’honnêteté elle-même est une spéculation de lucre.

Le monde ne marche que par le malentendu.
C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde.
Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.

Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n’importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.
Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle.
Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme.
Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant j’ai toujours le vertige, et aujourd’hui, 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité.

Livre : Charles Baudelaire – Journaux intimes/Fusées, mon cœur mis à nu [Editions G. Crès & Cie // 1920]
Sculpture : Crocheted Wire Anatomy by Anne Mondro

Charles Baudelaire – Fusées (Extraits) [1867]

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Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés (dandinés) sur les eaux tranquilles, ces robustes navires, à l’air désœuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette : Quand partons-nous pour le bonheur?

Y a t’il des folies mathématiques et des fous qui pensent que deux et deux fassent trois? En d’autres termes, l’hallucination peut-elle, si ces mots ne hurlent pas [d’être accouplés ensemble], envahir les choses de pur raisonnement? Si, quand un homme prend l’habitude de la paresse, de la rêverie, de la fainéantise, au point de renvoyer sans cesse au lendemain la chose importante, un autre homme le réveillait un matin à grands coups de fouet et le fouettait sans pitié jusqu’à ce que, ne pouvant travailler par plaisir, celui-ci travaillât par peur, cet homme, le fouetteur, ne serait-il pas vraiment son ami, son bienfaiteur? D’ailleurs, on peut affirmer que le plaisir viendrait après, à bien plus juste titre qu’on ne dit : l’amour vient après le mariage.
De même, en politique, le vrai saint est celui qui fouette et tue le peuple, pour le bien du peuple.

Les airs charmants, et qui font la beauté, sont :
L’air blasé,
L’air ennuyé,
L’air évaporé,
L’air impudent,
L’air froid,
L’air de regarder en dedans,
L’air de domination,
L’air de volonté,
L’air méchant,
L’air malade,
l’air chat, enfantillage, nonchalance et malice mêlés.

Il y a dans l’acte de l’amour une grande ressemblance avec la torture ou avec une opération chirurgicale.

Tantôt il lui demandait la permission de lui baiser la jambe et il profitait de la circonstance pour baiser cette belle jambe dans telle position qu’elle dessinât nettement son contour sur le soleil couchant!

Un homme va au tir au pistolet, accompagné de sa femme. Il ajuste une poupée, et dit à sa femme : Je me figure que c’est toi. – Il ferme les yeux et abat la poupée. – Pis il dit, en baisant la main de sa compagne : Cher ange, que je te remercie de mon adresse!

Quand j’aurai inspiré le dégoût et l’horreur universels, j’aurai conquis la solitude.

Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire.

Peuples civilisés, qui parlez toujours sottement de Sauvages et de Barbares, bientôt, comme dit d’Aurevilly, vous ne vaudrez même plus assez pour être idolâtres.

Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’oeuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma colère.

Livre : Charles Baudelaires – Journaux intimes/Fusées, mon cœur mis à nu [Editions G. Crès & Cie // 1920]
Image : William Fairland_[medical anatomy 1869]

Claude Vitrail – Pinceaux Elliptiques (Extraits) [1953]

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Duplicité

J’écoute au fond de moi
mon double qui scande des rythmes nerveux,
mon double dans ma chair
mon double emmuré derrière la grille de ma tête,
celui qui remue dans la colle de mon sang,
qui crache des cellules musculaires
et patauge dans la lymphe de mon cerveau…

Algue marine

L’œil bleu dans le platine
résume l’axiome des métaux
la pureté alchimique de l’esprit
encastré dans la matière,
la substance imputrescible
de l’idée spirituelle…

Épure

Les doigts parlent à l’orée du bois,
les pieds cheminent dans la vase,
à l’horizon une gorge enflammée s’éteint.
Corde à corde je compte les fougères,
les arbres suent…
je lis dans le ruisseau
la clarté des rocs
la transparence du granit…

la nuit est ma lumière…

Alcool

L’aile chante sous la lampe
le bec picore la page vide
un oeil rond me regarde.
La mer est profonde pourtant
et l’eau très fraîche;
pourquoi cette rasade d’alcool?

©Livre : Claude Vitrail – Pinceaux Elliptiques [Editions du C.E.L.F. // 1953]
©Photographie : William Klein [Kazuo Ohno – Tatsumi – Hijikata and Yoshito Ohno – 1960]

Kenneth White – Les rives du silence (extrait)

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(Extrait tiré de la préface du livre « Les rives du silence »)

Depuis des années, si je passe par les cités, je fréquente surtout les côtes…

A la fois limite et ouverture, aire de résistance et de dissipation, ligne définissante et invitation au vide, la côte est sans doute le lieu par excellence d’une poétique de l’énergie, d’une cosmographie en action, d’une méditation mouvante.

La variété des types de côtes se traduit par l’extrême diversité des aspects que peut prendre le trait de côte. Pour le décrire, on dispose d’un vocabulaire à la fois complexe et précis: interface terre-mer-vent; mouvements migratoires, mouvementes ondulatoires; prélittoral, sublittoral, variabilité, discontinuité; submersion, divagation; paysage initial, modalités graduées…

J’en suis venu à préférer, et de loin, ce genre de vocabulaire à toute la terminologie littéraire dont nous avons hérité.

©Livre : Kenneth White – Les rives du Silence [Mercure de France // 1997]
Carte tiré d’un atlas dessiné par Samuel Thornton (année 1700)

Jean Stiénon du Pré – Sur papier riz (Extrait)

Willy-Pogany

Ton amour à la blanche ordonnance se dresse dans le gris de mon ciel, comme auprès d’une eau morte, en Vénitie, quelque villa de Palladio. Je veux écrire une élégie au pied de tes colonnes, mais l’oiseau du soir a chassé celui du levant, et rien plus ne s’élève de mes cimes éteintes que le cri : mon appel. Je suis seul parmi l’or tremblant et les graines mouillées. Serais-tu restée prise, telle un brelan de roses, entre les fers de la grille? Cependant ta voix libre caresse le front des graminées, plaisir de papillon. La voici vibrant plus fort à l’approche d’un souvenir; et je cherche intimement ta présence… J’écoute. Je suis seul.
Il semble que, déjà, me soient offerts le miroir et la croix. Mais où veilles-tu? A l’envers de ces dons? Toi, le miroir où s’arrêtera mon souffle, toi, la croix sur mon cœur?
Ma plaine, mon âme, clos tes cils. Le décor du mystère se fixe à petits coups d’étoiles, et c’est en silence qu’œuvrent les puissances de nuit… Je vais chanter, mais dans ma voix blessée je reconnais la tienne, fil qui la soutien t et la mène au brusque épanouissement dont elle expire.
Je t’ai dit des choses sans nouveauté. Puisque tu fus à l’origine, puisque tu sais le soins d’un choix qui se prolonge et le précis de l’angoisse, mesure du terme… Le perron, les degrés, les marbres; et, sombre, le « thalamos » percé d’éclats de jour, échelles de Jacob!
Mais tout est paisible au sein des herbes fatiguées. Le dur insecte y a sa place, et la la fleur, tête inclinée, déjà dort les bras en croix.

©Livre: Jean Stiénon du Pré – Sur papier riz [gmd Dutilleul Paris]
Peinture : Willy Pogany

Roger Goossens – Dindia malconia

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Il y a des femmes sautillantes dont toute la vie est fardée d’une poésie de mauvais aloi,
et il y a de grands parcs solitaires où errent des lions invisibles.
Il y a des asiles de paix – âtre rouge, lampe verte et rayons chargés de livres,
et il y a le pont humide des paquebots, balayé du vent de l’abîme.
Mais pour moi il n’y a plus rien qu’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia;
elle est ma forêt, ma lionne, elle est mon havre et ma tempête.
Elle ne se farde pas le visage et marche d’un pas égal.

Il y a l’univers des catholiques, avec Dieu en haut et les vers de terre en bas,
et l’univers des biologistes, avec Dieu nulle part et les vers de terre partout.
Il y a le monde des économistes, où l’on dédie au diable la fumée des sacrifices
et brûlant du café vert dans la chaudière des locomotives;
et il y a le monde des esthètes, où l’Épiphénomène est roi.
Mais pour moi il n’y a plus rien qu’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia.
Elle est déesse, elle est démone, et le ver de terre c’est moi.
Elle boit du thé de Chine en fumant des Graven A.

L’homme bien portant, a dit un sage, est un malade qui s’ignore.
Mais en vérité la terre est peuplée de malades qui ne s’ignore pas assez.
Il y en a qui souffrent de la tête, et les latinistes souffrent des pieds.
Il y a des malades sans vergogne comme il y a des maladies honteuses.
Il y a ceux qui ont mal au ventre, et ceux qui ont mal au coeur.
Il y a ceux qui ont la manie d’acheter des journaux qu’il ne lisent pas,
et aussi ceux qui préfèrent lire des livres qu’ils ne me rendent plus.
Les ivrognes s’intitulent joliment intoxiqués éthyliques,
mais moi je suis atteint de ce mal étrange que les Anglais nomment « méquonims » et les Russes « mokolniachtchizna »
et je souffre d’une femme qu’on appelle Dindia Macolnia:
elle est ardente comme la fièvre et fidèle comme la mort.

Je suis plus riche que la rajah de l’Inde au milieu du ruissellement de ses perles,
et plus riche que le financier américain dans le crépitement de ses machines à écrire.
Car nul autre que moi n’a connu le bel âge de la vie,
cet âge des mers bondissantes rougies par l’écume de l’aurore que l’on nomme Dindia Malconia.
Et l’année se fait mûrir que pour moi la plus belle de ses saisons,
cette saison des pluies de fleurs et des sons de conques célestes que l’on nomme Dindia Malconia
Et comme les mystes d’Eleusis parmi les ombres de l’Hadès,
tous les jours de ma seule année sont éclairés de ce soleil plus beau que les vôtres
que l’on nomme Dindia Malconia.

Mais quelquefois il me semble que ton regard se détourne de moi, Dindia Malconia,
et certes, quand tu le veux, je ne suis plus q’une cité maudite qui languit dans l’abandon divin.
Alors, avare soupçonneux, je me prends à douter de la valeur de mes richesses;
je soupèse, dans mon impiété, tous ces dons précieux que tu m’as faits,
et mes mains sans foi les trouvent légers.
Et je me dis alors que peut-être tu n’es que le nom de mon rêve,
et pareil au mendiant oublié sous le porche de l’église en ruines,
je serre farouchement entre mes dents, entre mes lèvres, le dernier lambeau de ma fortune,
ma dérisoire litanie: Dindia Malconia, Dindia Malconia.

©Livre : Roger Bodart – Les Poètes du bois de la Cambre Anthologie des poètes de l’université Libre de Bruxelles (1928-1964) [Editions Universitaires // 1964]
©Photographie : Yoshinori Mizutani
net: https://www.yoshinori-mizutani.com

Littérature mise en musique (5) : Henri Michaux – Contre!

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Interprété par Djamal (Mise en Bruit : Revolution Per Minute [Nicolas Leal]) : Revolution Per Minute – Contre!(Henri Michaux)

Je vous construirai une ville avec des loques, moi.
Je vous construirai sans plan et sans ciment un édifice que vous ne détruirez pas
Et qu’une espèce d’évidence écumante soutiendra et gonflera,
Qui viendra vous braire au nez, et au nez gelé
De tous vos Parthénons, vos Arts Arabes et de vos Mings.
Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard et du son de peaux de tambours
Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquels votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussières de sable sans raisons.
Glas ! Glas ! Glas ! Sur vous tous! Néant sur les vivants!
Oui! Je crois en Dieu ! Certes, il n’en sait rien.
Foi, semelle inusable pour qui n’avance pas.
Ô monde, monde étranglé, ventre froid !
Même pas symbole, mais néant !
Je contre! Je contre! Je contre, et te gave de chien crevé !
En tonnes, vous m’entendez, en tonnes je vous arracherai
Ce que vous m’avez refusé en grammes!
Le venin du serpent est son fidèle compagnon.
Fidèle ! Et il l’estime à sa juste valeur.
Frères, Mes Frères damnés, suivez moi avec confiance;
Les dents du loup ne lâchent pas le loup,
C’est la chair du mouton qui lâche.
Dans le noir, nous verrons clair, Mes Frères!
Dans le labyrinthe, nous trouverons la voie droite!
Carcasse ! Où est ta place ici ?
Gêneuse! Pisseuse! Pots cassés! Poulie gémissante !
Comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes !
Comme je vais t’écarteler !

Album : Revolution Per Minute – st [Bruits de Fond // 2010]
net: http://www.bruitsdefond.org/
Illustration : Mcbess
net: http://mcbess.com/

Ernest Delève – Insomnie

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La nuit parfois il s’éveille
tout bas l’appelle un poème
qui ne parvient pas à dormir
Dans son oreille il sent l’haleine
qui pour savoir s’il dort soupire
très fort pour l’éveiller s’il dort
et il voit s’ouvrir un sourire
comme une entaille lumineuse
dans un fruit juteux que l’on mord

Je dors dit-il je dors

Mais il ne peut se rendormir

Il se lève et le son de la nuit le surprend
des voix très haut très graves passent
certaines nuits on entend en sourdine des hymnes
de joie qui s’enfle et devient surhumaine
c’est l’homme éperdument qui chante
d’être homme éperdument sans bornes
depuis que la misère le traîne
devant tous les malheurs pour le faire abjurer
mais il rit quand on bénit ses chaînes
il jure et il chante à tue-tête

il chante à tout casser

Il chante à renverser les cierges
à casser les reins de plâtre du christ
à casser les vitraux et les vierges
à casser la voix du curé
à tuer les nonnettes

Il chante à tout casser
à faire sonner la tocsin
tant que les cloches se décrochent
à faire vibrer le béton des prisons
trembler les guichets des banques
à faire tomber l’aumône des mains du riche
à faire tomber les armes des gendarmes
à faire crouler le ciel
devant chaque maison dans chaque poubelle
Chantez avec lui vous qui l’entendez
chantez de tout votre souffle
Sinon tombez avec tout ce qui tombe
ou restez accroché comme un vieux calendrier
au mur moisi d’une maison
en démolition
©Livre : Ernest Delève – Poèmes inédits [Le Taillis Pré // 2003]
©Photographie : Harold Burdekin [London by night 1930]

David Scheinert – Poèmes choisis (Extraits) [1995]

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LA PRIÈRE DES AVEUGLES

Sur la plaine que surveillent trois arbres affamés et tortueux comme des pions, sous un ciel où dorment les nuages, les aveugles du monde entier se sont réunis. Ils ont de longues faces pâles et son vêtus de noir.
Ils se sont agenouillés.
Seule reste debout, au milieu d’eux, un homme.
C’es une triste église que le pays qui les entoure.
Le vent joue lamentablement de l’orgue,comme s’il pensait à autre chose.
Sur cette plaine noire d’habits, l’homme debout a crié à Dieu d’une voix rauque:
« Éternel, nos yeux sont vides.
Les yeux des autres, Tu les as remplis de femmes nues, de libellules, de beurre blanc, de clochers et de flammes.
Ils sont maîtres de la nuit.
Nous sommes esclaves d’un bâton, d’un caillou ou d’un caniche.
Venus de partout, nous tenant par la main, appuyés sur une branche de coudrier, la plupart à pied, harassés, nous t’implorons!
Ne nous donne pas de paroles, ô Seigneur!
Ne remplis pas nos orbites. A quoi bon libérer des détenus trop vieux qui trébuchent au premier pas?
Ecoute et sois juste.
Que tout soit pareil à tous les hommes! »
Et les aveugles tout autour crièrent:
« Vidés de vue,
Qu’ils soient tous
Vidés de vue!
Que sur la mousse
Ou dans les rues,
Que dans la crue
De la nuit,
Ils ne voient plus
Et s’entre-tuent!… »
Et Dieu prêta l’oreille à ce croassement.
L’homme reprit:
« Tout est lourd sur nos crânes.
Et le vent accompagne nos prières.
Je sais, Seigneur, que Tu nous écoutes.
Alors, écoute mieux encore, car notre liturgie est nouvelle.
Tant pis, si nous blasphémons parfois.
pour nous, Ta Création est cruelle.
Et nous n’avons rien à perdre. »
Et le soleil perça les nuages, car Dieu souriait.
« Ô Seigneur, les fleurs qui poussent par le monde, et les herbes et les arbres, arrache-les! »
« Arrache-les! » reprit le chœur.
Alors, les nénuphars, fondirent dans l’eau.
Les lilas et les roses s’envolèrent en cendres.
Et sur les prairies, les pâquerettes s’éteignirent.
Ainsi moururent les feuilles et les pétales.
Et les arbres rapetissèrent et devinrent des champignons puants.
Et la terre perdit ses cheveux.
Seuls restèrent debout les trois arbres crochus de la plaine.
Et l’homme debout parmi les aveugles continua:
« Ô Seigneur, les sources qui trillent, les fleuves opulent et les océans trop grands pour les yeux, dessèche-les! »
Dessèche-les! » reprit le chœur.
Et les sources se terrèrent et noyèrent les taupes.
Et Dieu aspira les rivières comme des œufs frais.
Et les épaves furent mises à sec, avec d’anciennes cités englouties et les squelettes des poissons, par les mers qui se retiraient.
Et l’homme continua:
« Brise la palette des paysages et la mosaïque noire-blanche-grise des grandes villes! »
Les aveugles crièrent:
« Brise-les! »
Alors les villages brûlèrent et, à leur place, poussèrent des canines rocheuses.
La terre ainsi devenait féroce.
Les cathédrales se brisèrent en milliers de cailloux et, avant de mourir, gémirent de toutes leurs cloches.
A la géométrie des boulevards, au tracé gracieux des parcs, succéda le chaos.
Pourtant les anges peints sur les toiles, et les fruits et les fleurs faits d’une mince couche d’huile, et les grandes épopées maintenues dans des cadres, et les petits humains grandis par le bronze, Dieu n’y touchait pas.
Car il attendait.
Et l’homme continua:
« Ô Dieu Tout-Puissant, supprime la Beauté qui nous rend mauvais et jaloux! »
Les aveugles hurlèrent:
« Ou-ou-ou-oû! »
Alors, Dieu dessécha les seins des femmes, gonfla leur ventre et couvrit leur corps de pustules noires.
Il déforma les visages et ensanglanta les regards.
Il écartela les statues et déchira les tableaux.
Les poètes bégayaient et couraient, affolés, parmi les ruines.
Les harpes faussées grinçaient.
Et le chant de la flûte ressemblait à l’appel d’une pie.
Et l’homme, dans un dernier effort,c ria:
« Ô Dieu, que la Lumière ne soit plus! »
Et l’écho fit:
« Plus! »
Le soleil brûlait en forcené. Plusieurs aveugles moururent d’insolation, car Dieu riait de la farce.
Il ne rit pas longtemps.
Le soleil disparut.
Et la terre on ne sut plus rien, puisqu’il n’y avait plus de clarté.
Alors Dieu, pour punir les aveugles, leur donna la vue.

©Peinture : Susan Rothenberg [Vertical Spin]

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LE POÈTE ENRHUME

Descendez de votre piédestal monsieur le poète, la nuit tombe et les gens disparaissent.

Qui verra la noblesse de vos cuisses, la lyre de vos cheveux et vos mains inspirées?

Qui verra votre bouche buvant des étoiles, vos yeux affamés de grandeur?

Vos pieds s’endorment, vos doigts se gonflent, un cheveu vous agace.

Pas de témoin pour tant d’abnégation. Seul un moineau vous picore le bout du nez.

Puis vous trouvant l’air stérile et s’ennuyant plus que vous, lui qui cherche pitance,

Il s’envole et vous laisse seul derechef dans cette grotte dorée et transparente où plus un chat ne miaule.

Alors, malgré les étoiles délicates et vos yeux de statue, tout à coup vous éternuez.

Et ce bruit désenchanteur qu’on n’entendit jamais dans vos poèmes, cet appel d’un nez déconfit,

Vous dévêt si pitoyablement, vous débourre si cruellement, vous rapetisse avec tant de science finale,

Que je vous plains, monsieur le poète, de rester tout seul sur ce piédestal,, sans âme qui rie de votre catarrhe, sans brasero pour vous chauffer les doigts, sans veilleur pour vous botter le cul et instiller dans votre sang poétique un peu de cette rude et stupéfiante réalité.

©Photographie : Philippe Ramette [Le balcon]

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MA JOIE N’EST PAS

Ma joie n’est pas comme un sirop d’or dont les bocaux seraient rangés sur le buffet et où je puiserais à ma gourmandise.
Ma joie n’est pas comme le plain-chant qui remplit la chapelle d’une paix tiède et noie les désirs et étouffe le bourdon.
Ma joie n’est pas comme une batterie de fête, comme une décharge de tambour, comme une crécelle d’arrogance.
Ma joie n’est pas comme une mésange qui paraît heureuse, même quand elle a mal, ma joie n’est pas la miette de l’oiseau.
Ma joie n’est ni pure ni longue, elle se brise, puis se raccommode, elle s’arrête, puis repart, nourrie d’une faim infinie.
Ma joie enfourche un balai poilu et galope parmi les météores, ou bien couchée dans l’herbe, elle invente pour soleil une fleur immortelle.
Ma joie se promène sur les docks, elle se cache parmi des oranges oubliées par la grève, puis jaillissant d’une fontaine, elle rafraîchit les yeux d’un ferronnier.
Ma joie est mal rasée et fonce sur l’injustice, ou bien lisse comme un fruit, elle roule sur un ventre blanc.
Parfois je voudrais la saisir par les ailes, lui lier les pattes pour la garder longtemps, mais elle s’enfuit je ne sais comme, éclairant la prairie de son vol insolent.

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LE TRAM CITRONNELLE

Dans le vieux tram citronnelle  au milieu des cris de la ville, assis les mains sur les genoux, posant pour un peintre mort, tu me regardais fixement.
Tes pieds énormes traînaient d’infinies errances et un tic tiraillait ta joue gauche.
Sur ton cœur, l’étoile de la royauté, mais les gens ne voyaient que la lévite râpées et le chapeau d’un autre âge.
A quoi pensais-tu? A tes pères grillés en Silésie, à tes enfants éclatés? A  Rachel douce et belle à quelques pas du puits? Au soleil figé par le clairon? A la lune à six branches? Aux candélabres de la victoire? Jérusalem triomphante et clouée?
Dans ton œil – tu n’étais que vision –  reposait une grinçante bonhomie, un savoir déchiré comme un livre, une révolte dérisoire comme un envol en cage, le non répercuté de l’impuissance et du salut.
Les gens te regardaient, vagabond neurasthénique, clochard riant à cloche-pied, colporteur de chimères, baudruche spéculative, nomade emporté par les alizés de l’espoir.
Et ils parlaient, parlaient des chats et des chandelles, des pipes et des pipeaux, des petits pois et des grandes manœuvres, oubliant que dans un coin du vieux tram citronnelle, tu cachais l’histoire du monde sous ta face maquillée…

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L’ESCALIER AUX PRUNES

Demain, je prendrai la petite rue qui paraît un désert et d’où surgissent comme d’une manche, une vieille tricotée, une belle retroussée, un policier la tête en bol de crème éblouissant.

Demain, je sonnerai au douze et monterai au deux dans une odeur violette de marmelade de prunes, une porte s’ouvrira et j’entrerai dans un salon.

Où je trouverai la fille, la mère et la mémé, à l’une je compterai les mouches avec un sourire aigre-doux, à l’autre je louerai les défunts du jour, à la première je ferai ce qu’imagine l’amour.

©Peinture : Anne-Marie Torrisi
©Livre : David Scheinert – Poèmes choisis / Portrait par Liliane Wouters – Préface par Jacques-Gérard Linze [Académie royale de langue et de littérature françaises // 1995]

Marcel Béalu – L’air de vie / Poèmes 1936-1956 (Extraits) [1958]

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Une échelle de feu pour grimper dans la lune
Une étoile en papier pour rire de la nuit
Une couronne de fou pour chanter dans le vent
Un grand avion doré pour aller jusqu’en Chine
Un masque de héros pour plaire à mon neveu
Un pull-over de star pour séduire ma cousine
Un cri du cœur pour être aimé des Dieux
Un miroir-à-péchés pour contempler mes crimes
Un couteau bien affilé pour égorger mes remords
Un coffre-fort à âme pour le jour du jugement
Une nuit d’amour pour oublier mon amour
Un tiroir secret pour cacher ma peine
Et pour croire au bonheur un oiseau de décembre

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COMPLAINTE DES TEMPS PAS GAIS

Il y avait dans la cave
Trois bouteilles de champagne
On déboucha la première
Quand papa revint de guerre
Pour la tante d’Angoulême
On déboucha la deuxième
Et pour la communion
De ma sœur qu’en était fière
On déboucha la troisième

Dans la cave il n’y a plus
Que de l’eau quand il a plu

La vie a tout emporté
Tout saccagé tout brisé

Il ne reste que le vent
Le vent qui souffle en tempête
Sur les choses et les gens
Vent des jours et vent de fêtes
Agitant aux trous béants
De la cave et du grenier
Les toiles des araignées

Notre tante d’Angoulême
Est morte sans héritiers

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Un avion ronge le ciel
En perforant mon silence
Le néon brûle son rêve
Aux fenêtres de mes nuits
Il faut rire avec son temps
Si ce n’est pas le bonheur
Qu’on cherche à cent dix à l’heure
C’est l’oubli du cimetière
Je déjeune au frigidaire
Je m’habille à la radio
Et quand je ne sais plus vivre
Je m’en vais au cinéma
Regarder s’épanouir
Les sabelles les protules
Et les pédicellina

©Livre : Marcel Béalu – L’air de vie / Poèmes 1936-1956 [Seghers // 1958]
©Dessin : Roger Toulouse

Ernest Delève – Alors beauté… [1961]

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Alors beauté tu es venue tu m’as je crois demandé l’heure je resterais là dans la rue devant toi pour l’éternité
Et devant toi voir-être vu et pénétrer dans l’inconnu devenir ta raison secrète
Etre éclairé par le mystère et être admis par l’interdit être écouté par l’inouï et reflété par la merveille et le mirer aussi bien qu’elle

Tes yeux d’enfant enclos dans l’ombre deviendrais-tu plus belle en montant l’escalier et de grâce parfaite au septième palier
Et les fleurs du mancenillier sur le papier peint de sa Chambre

Tes yeux jardins construits autour d’un nocturne sous la rosée jardins ornés de longs cils pour que l’ombre soit  irradiée
Bouche de promesse profonde langue claire en pleine saveurta bouche où les mots se confondent avec des fruits avec des fleurs

Tes lèvres commençant à dégrafer ta chair tes yeux et leur parure nuptiale de lumière
Mais quel pacte as-tu fait de toute ta souplesse avec cette ombre aux hanches de plus en plus à l’aise
Ta jeunesse en moi fut longuement sous-entendue et maintenant tout commence
A prendre forme à prendre seins à prendre hanches et à passer sa taille au travers d’un anneau
Et mon passé célèbre grandes fêtes de musc pour l’éveil du duvet aux ombrages d’un ange pour toutes lunaisons dans la perle de jais
Pour les premiers accès généreux de ton coeur et ce premier souci d’offrir
Toujours le plus beau rouge à la bouche des hommes les plus beaux cils à leur approche

Suprême accroissement des grâces sous tes robes que le dernier instant tout sur toi dissipé
Erre de soie qui se dérobe

Déjà tes seins font jusqu’au bout l’éloge de ton corps coupes parfaites justes mesures jusqu’à la goutte en trop du bonheur partagé
Une coupe à prendre pour être ivre pour être heureux recevoir l’autre
Une seule goutte tout le philtre m’inonde une goutte de chair suprême à l’apogée
Intensément les yeux fermés l’avide orgie tenant  entre ses lèvres la chère obole prie
Pour être décantée par le plus haut niveau où peut atteindre l’hymne
Et faire aux mystères tout bas le dépôt sacré de lie
Pour devenir l’amant de ces vapeurs sublimes
Tu respires chaque fois ton corps va jusqu’au bout de la beauté
Les attributs de la danse n’ont plus pour liens que ce qui vibre
Dans tes bourses magiques ton cœur compte notre trésor qui est toujours d’un astre d’or à l’effigie
Du grain de beauté de la vie au contour de fleur ravie au teint de phébé brunie
C’est là entre tes seins que je creuserai la fosse mythique où mettre à l’abri
Mon âme et c’est là fille de mère blanche que tu m’as montré sur ta peau noire
Le baiser de la fée un rien un peu de lait un peu de moire
Un peu de jour au fond du puits un vague voile dans la nuit comme un fantôme de nuage
Comme un hôte prodigieux dont il ne reste au réveil que blason nébuleux et taches desséchées.
A la place de l’orage
Et de toutes les incarnations nocturnes de la beauté qui ont perdu chez moi leurs mystères
La blancheur évaporée m’a laissé tout ce grand corps somptueux noir

Je veux te prendre les offrandes et aussi soûler ma boucle à ta peau noire comme le sang des lèvres qui ont sucé des mûres
Et à ta rougeur sous la nuit je veux boire et sous ce noir émerveillé
Ce sont orgies de couleurs ce sont vendanges de lueurs ce sont des grappes de mirages des lointains éclairs de chaleur
Et des apparitions indécises d’or rouge des fuites de nuages dévoilant des buées sur la fraîcheur des trésors des sèves sombres des fumées
Des reflets de fête dans le vin distribution de pourpre pour les âmes
Pourpre qui s’évapore et se poursuit en rêve pourpre qui e déchire pour être faite femme
Entre tes hanches chant alterné en l’honneur de ta grâce qui bouge
Il y a l’endroit incendié comme par le baiser du fer rouge
C’est la forêt réduite à son trésor la fouille dans la terre où naissent les statues
C’est la langue de gazelle buvant le fond de l’ombre et c’est langue assoiffée pendant dans la forêt
C’est le vautour somptueux des désirs satisfaits
Noces venant de loin tentation de Saba à la robe velue fendue du haut en bas
Fleur comme celle du corail au ventre du navire
Naufrage pour force l’île élue à s’ouvrir cette île où est l’accès au bonheur sans mélange
Où l’ombre sur sa chair sent l’extase grandir des taches vives par où transparaît l’ange
L’île pleine d’eau douce comme des amphores de coraux…

©Livre : Je vous salue chéries [Editions des Artistes // 1961]

Image : Couverture d’un numéro du magazine « Avant Garde » [1968-1971]
net: http://avantgarde.110west40th.com/

José Martí – Vers libres (Extraits) [1997 pour la traduction]

manuel mendive (peintre cubain)

[Bien: Yo respeto]

Bien: yo respeto
A mi modo brutal, un modo manso
Para los infelices e implacable
Con los que el hambre y el dolor desdeñan,
Y el sublime trabajo, yo respeto
La arruga, el callo, la joroba, la hosca
Y flaca palidez de los que sufren.
Respeto a la infeliz mujer de Italia,
Pura como su cielo, que en la esquina
De la casa sin sol donde devoro
Mis ansias de belleza, vende humilde
Piñas dulces o pálidas manzanas.
Respeto al buen francés, bravo, robusto,
Rojo como su vino, que con luces
De bandera en los ojos, pasa en busca
De pan y gloria al Istmo donde muere.

[Bien: Moi je respecte]

Bien: moi je respecte
A ma façon brutale, des manières douces
Envers les malheureux et implacables
Envers ceux qui méprisent la faim et la douleur,
Et le travail sublime, moi je respecte
La ride, le cal, la bosse, la farouche
Et pauvre pâleur de ceux qui souffrent.
Je respecte cette pauvre femme d’Italie
Pure comme son ciel, qui à l’encoignure
De la maison sans soleil où je dévore
Mes désirs de beauté, vend humblement
Des ananas sucrés ou des pommes blafardes.
Je respecte le bon Français, brave, robuste,
Rouge comme son vin, qui avec des éclairs
De drapeau dans le yeux, traverse en quête
De pain et de gloire l’Isthme où il périt.

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[Mis versos van revueltos y encendidos]

Mis versos van revueltos y encendidos
Como mi corazón: bien es que corra
Manso el arroyo que en el fácil llano
Entre céspedes frescos se desliza:
Ayl: pero el agua que del monte viene
Arrebatada; que por hondas breñas
Baja, que la destrozan; que en sedientos
Pedregales tropieza y entre rudos
Troncos salta en quebrados borbotones,
¿Cómo, despedazasa, podra luego
Cual lebrel de salón, jugar sumisa
En el jardín podado con las flores,
O en la pecera de oror ondear alegre
Para querer de damas olorosas?
Inundará el palacio perfumado
Como profanación: se entrará fiera
Por los joyantes gabinetes, donde
Los bardos, lindos como abates, hilan
Tiernas quintillas y romances dulces
Con aguja de plata en blanca seda.
Y sobre sus divanes espantadas
Las señoras, los pies de media suave
Recogerán, – en tanto el agua rota, –
Convulsa, como todo lo que expira,
Besa humilde el chapín abandonado,
Y en bruscos saltos destemplada muere!

[Mes vers s’élancent tumultueux et ardents]

Mes vers s’élances tumultueux et ardents
De même que mon cœur: on comprend que s’écoule
Paisible le ruisseau qui dans la douce plaine
Parmi le frais gazon ruisselle sans effort:
Ah!: mais l’eau qui de la montagne dévale
Violemment entraînée; qui par d’épais ronciers
Asséchés se précipite, et parmi les troncs
Âpres, bondit en effervescences brisées,
Comment, ainsi rompue, ensuite pourra-t-elle
Comme un chien de salon, jouer apprivoisée
Avec les fleurs du jardin bien taillé,
Ou dans un aquarium d’or ondoyer gaiement
Pour donner du plaisir aux dames parfumées?
Elle inondera le palais plein de parfums
Comme profanatrice: farouche elle entrera
Dans les salons soyeux, où les poètes
Pimpants ainsi que des abbés, se faufilent
De tendres strophes et romances suaves
Dans la soie blanche avec une aiguille d’argent.
Cependant que sur leurs canapés les dames
Épouvantées, retireront leurs pieds
Au bas délicats, – tandis que l’eau brisée, –
Prise de convulsions, comme tout ce qui meurt,
Baise humblement l’escarpin délaissé,
Et en secs soubresauts disloquée, elle meurt!

©Livre: José Marti – Vers libres (Edition bilingue établie par Jean Lamore – Prologue de Cintio Vitier) [Harmattan/ Editions Unesco // 1997]
©Peinture : Manuel Mendive

Mohammed Khair-eddine – Le soleil atroce des rêves… (Poésie)

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à Jean DUFOIR

le soleil atroce des rêves
le cadavre gluant des lunes et du désert
quand la mer basculée par une intoxication d’algues amères
met un trait d’union entre le ciel flexible et ton visage
de gazelle noire
sont sous l’aisselle moite du passeur
plus nombreux que le les oiseaux de toute la terre

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

il fallut une arme: ma langue sèche ma langue aveugle
recrachant les intrépides chevaux du vol des superstitions
et du sacre
d’un printemps éventré
par nos pieds roides
et voici s’étendre à même ma peau
le chien oblique des menaces avortées

ciel bas
torpillé pillant nos faces
les fossiles aigris les uniformes
et cette maladie sur leurs prunelles grises
viaduc
et
silence par ces reptations d’affres engourdies
mais
qu’est-ce une fleur sinon la mort des tarentules
je dis ce feu blanc et noir ou violet
parmi les toits vétustes du lointain
je dis l’avion-mouche-étrange sur nos cous viriles

et nous nous demandions si nous n’étions pas noyés depuis des
siècles
je dis cet ordre immanent  ce costume d’aigle mort-né
je ne dis rien passons par si peu d’anses éclatées

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

notre marche était un filet
sans hargne
nos bras claquaient
sur le dos lisse du ciel mulet
et nos yeux prématurés
sur tes visages refleuris parmi les ronces
quand
rejetés par la tornade
nos corps émus firent des flaques dans la liberté

©Poème : Mohammed Khair-eddine (paru dans « Le journal des poètes » #1, Janvier 1967)
©Illustration : Cléo d’O
net : https://www.facebook.com/philomene251/