Hugo Claus le Flamand…

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Oui, bien sûr, Hugo Claus le Flamand, debout comme le vent qui arrache à la mer son écume, court au plat des polders, cogne digues et remparts, et déchire les brouillards tapis sur la terre basse. Flamand comme la mer et la grande vergue, flamand comme lance et lansquenet. Oui, bien sûr, la paix des béguinages et la rumeur des kermesses, l’oraison et la ripaille, le prédicateur et le reître, l’extrême finesse du travail de la dentellière et la fureur extrême des gueux révoltés. Oui, Claus le fils de « rouliers de la mer » et « des gueux de bois », l’enfant de Bruegel et de Bosch, qui aujourd’hui aussi assume l’héritage superbe de Joos van den Vondel et de Douwes Dekkers. Claus est flamand dans la passion d’amour et la haine de l’oppression. Quand il part en bataille, il peut dire, comme le Dekker de Max Havelaar: « Plus la réprobation sera véhémente, plus cela me fera plaisir, car j’aurai d’autant plus de chances d’être entendu ». Quand il aime c’est avec la force des éléments, dans un grondement de bourrasque :

Nous sommes le vent debout, la pluie des jours
Appelle-moi nuages
Ouvre-toi sans parole, sois eau.

©Texte : Claude Roy
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Jean D’ormesson – Garçon de quoi écrire (Extrait) [1989]

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Vous savez, un Dieu, je crois qu’il y en a un, mais qu’il ne s’attarde pas à porter des jugements littéraires ; et même qu’il se moque de la littérature. Comme l’exprime le mot foudroyant de Pascal, c’est d’un autre ordre. Si vous retirez l’auteur, et si vous retirez Dieu, il reste les lecteurs. Il n’y a pas d’autre juge que les lecteurs. Alors, la grand faute, c’est de se dire : « Je veux mes lecteurs tout de suite », parce que celui qui veut ses lecteurs tout de suite, hélas, sa prière risque d’être exaucée : comme dit sainte Thérèse d’Avila, bien des larmes seront versées pour des prières exaucées. Une chose est sûre : le grand écrivain n’est pas celui qui a le plus de lecteurs. Et une  autre chose aussi est sûre : il ne faut pas écrire en pensant à ses lecteurs. Il faut bien en avoir, rien n’a de sens sans eux, et pourtant on n’écrit pas pour eux. Il faut les conquérir, et non pas les rechercher. Il faut savoir aussi écrire contre les lecteurs.

©Livre : Jean D’Ormesson/François Sureau – Garçon de quoi écrire [Gallimard // 1989]
©Image : Fabrizio Clerici (Ottica Zodiacale)

Toute la nuit écrite sur le mur écaillé de la vie [Alejandra Pizarnik] (Extraits)

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Elle rêvait, de l’immensité des rêves, de la disparition à venir, des nuits fortes des crues du chagrin, des inondations de l’horreur. Le vent passe en elle, trouée par ses terreurs, couchée en chien de fusil sur sa vie, et sa solitude avait des ailes. Lumineuse, transparente, Alejandra Pizarnik, fille des miroirs et du vent amer, pouvait être solaire même au cœur de ses chutes.

Alejandra Pizarnik aura imploré l’écriture et « sacrifié tous ses jours et ses semaines dans les cérémonies du poème ».
Elle écrivait sur son tableau noir ses tentatives de poèmes, les refondant, les ramenant à l’essentiel du sens et de la sensation. Comme un travail de sculpteur elle extrayait le cœur même de l’essentiel, comme un bloc compact violent et étincelant recherchant le poème ultime.

Elle voulait « une poésie qui dise l’indicible – un silence. Une page blanche » .
Et c’est bien une blancheur, parfois blafarde qui monte comme buée de ses poèmes. Elle ne nous console pas, elle nous hante.

Texte complet : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/pizarnik/pizarnik.html

 

Arno Schmidt, Le Chimiste des Météores (extraits)

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« Schmidt sait comment transmuter les signes de ponctuations en formes de ponctuation. Schmidt parvient à donner une valeur symbolique, analogique, parabolique et même mythologique à la ponctuation. Les signes de ponctuation se promènent à l’intérieur de la phrase de Schmidt comme des monstres féeriques, des monstres légendaires. Le point-virgule apparait comme un Centaure. Le point d’exclamation apparait comme un Minotaure, la parenthèse comme une tête de Méduse, le point d’interrogation comme une Hydre et le tiret comme un Titan. Schmidt transforme ainsi les signes de ponctuation en outils animaux mythologiques. Schmidt n’utilise pas les signes de ponctuation pour que la phrase soit lisible, Schmidt utilise plutôt la prolifération rythmique de la ponctuation afin que la phrase devienne légendaire. C’est pourquoi Schmidt n’écrit pas des romans, Schmidt écrit des contes mythologiques, des légendes mythologiques.

Schmidt écrit comme il collectionne les alentours. Schmidt écrit comme il chasse les alentours, comme il chasse les parages. Schmidt écrit comme il chasse les buissons ardents des alentours, comme il chasse les buissons ardents des parages, comme il chasse la précipitation des alentours, la précipitation des parages, la précipitation de buissons ardents des alentours, la précipitation de buissons ardents des parages.

L’écriture de Schmidt donne à sentir la sciure de la forêt. Cependant Schmidt ne scie pas la forêt afin de l’abolir. Schmidt scie plutôt la forêt afin de dire chaque fragment de la forêt. Schmidt scie la forêt afin de dire la forêt dans ses moindres détails »

Le texte complet : Arno Schmidt – Le chimiste des météores
©Image : http://zeigermann.prosite.com/134056/1641452/work/the-arno-schmidt-dressing-doll