Annabelle Verhaeghe – Tu vas voir

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Je réussirai ce concours rue du Taureau et bien plus tard je dirai que c’était déjà un signe et après je rencontrerai une chouette fille et ça durera et elle m’attendra à Paris mais alors je ne l’aimerai plus vraiment et je n’arriverai pas à le lui dire parce que je me sentirai paumé alors je serai malheureux à Paris pendant plusieurs mois et puis j’arrêterai et je reviendrai dans ma ville et dans mon appartement avec les colocs nombreux et on jouera au foot et à la Play et entretemps je convulserai dans une église avant de devenir un peu mystique et je scruterai et reniflerai longuement chaque aliment avant de le manger et je perdrai ainsi 7 kg et je vendrai des journaux à 6 h du mat avec une patronne tarée contre tout que je n’oserai pas remettre à sa place parce que ce sera ma patronne et qu’elle sera très petite et que je me sentirai comme un monstre face à elle alors je me vengerai en croquant en bd toutes ses aventures et ça aura son petit succès mais il faudra que je fasse bien attention à rester anonyme et à ne rien mettre sur mon blog perso et ça sera très embêtant alors je chercherai du travail ailleurs et j’en trouverai à Ed où je découvrirai tout un monde d’aventures et d’anecdotes pathétiques et effrayantes, bitch la précarité, comme l’histoire du vieux qui ne sait pas que les biscottes sont faites de petits trous et ne veut pas croire que ce ne sont pas des bêtes qui font ça et qui veut absolument se faire rembourser, ou celle de la femme obèse qui cherche la promo sur les pots de Nutella géants et n’arrive pas à calculer le prix aux kilo pour deux et pour trois pots et qui me demandera finalement si l’écart de prix vaut l’effort fourni pour les transporter, et, une fois que j’aurai été viré pour ne pas être engagé en CDI, je m’enfermerai des jours durant pour dessiner des petits bonhommes dans les arbres afin de retrouver la sensation des courbes que j’aurai perdue avec Ed, mais je refuserai encore d’aller me balader en forêt à cause des ronces et du manque d’intérêt manifeste qu’il y a à aller dehors quand ce n’est pas pour être à la terrasse d’un café à gribouiller les passants pour mon blog, et je te demanderai de peindre mes dessins et ce sera une marque profonde de ma part et j’inviterai mes potes à dormir, chez moi et on rendra la chambre hyper crade et je ne nettoierai pas mais je râlerai quand tu commenceras à nettoyer pour l’odeur ou pour pouvoir retrouver le chat dessous et je te dirai que c’est à moi de le faire alors je te pousserai sur le lit en te jetant un bouquin et j’allumerai le chauffe-eau rouillé pour faire la vaisselle et je jetterai toutes les saletés dans de grands sacs à la poubelle et j’y perdrai un dessin que je chercherai ensuite durant des semaines en te demandant fréquemment de m’aider à le trouver tandis qu’on attendra que le plombier vienne changer le chauffe-eau capout et je te raconterai mes rêves érotiques dans les détails même s’ils ne se passent pas avec toi et je ne comprendrai pas quand tu me feras la gueule et je serai terriblement laconique et malpoli en présence de tes amis ou en réponse à tes messages mais quand tu seras concentrée sur texte ou devant un film je serai plein de mots d’amour, par exemple je te dirai :

si j’étais une femme je voudrais être toi, comme ça j’aurais une jolie peau, de jolis seins et de jolis yeux… Je parlerais aux oiseaux et j’aimerais l’oxygène. Des fois je serais un peu relou mais j’aurais l’âme d’une sainte,

juste pour te déconcentrer à mort et te faire rougir et des fois je te glisserai des mots…

©Texte : Annabelle Verhaeghe – Tu vas voir [Texte paru dans le numéro 6 de la revue poétique « On peut se permettre »// Février 2017]
net: http://www.demoiselles.eu/annabelle/
©Oeuvre (gravure) : Alison Elizabeth Taylor
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Revue Littéraire : Le Soupirail #1 (Edito) [Février 1928]

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(Edito du premier numéro de la revue littéraire « Le Soupirail » fondée par Jean Glineur)

L’esthétique dite moderne dont certaines personnes se nourrissent à l’aveugle ou par snobisme ne nous touche pas. Nous nous moquons de l’esthétique dite moderne, de ce qu’elle a de brutal ou d’irritant. Elle revêt d’ailleurs des formes excessivement nombreuses, et bien malin qui pourrait nous en dresser une nomenclature complète. Il faut reconnaître que ce qui vivait hier est déjà mort aujourd’hui.

Sans doute, les mots de futurisme, de cubisme, de dadaïsme, de surréalisme, et que sais-je encore, sont des étiquettes commodes; mais jusqu’où va leur valeur, la précision de leur indication?

Et puis l’absolutisme de ces théories, l’étroitesse de leurs vues, souvent justes, sous un certain rapport, leur manque d’universalité nous les font, comme telles, rejeter en bloc.
Mais s’il s’agit de reconnaître leurs bienfaits, s’il s’agit de reconnaître la qualité de leur influence, de reconnaître la puissance d’un Marinetti, la profondeur et la richesse poétiques d’un Max Jacob, d’un Reverdy, d’un Jean Cocteau, l’incontestable talent d’un Aragon, d’un Breton, d’un Eluard, nous sommes tout disposés à le faire, et avec joie…

Nous sommes peu sensibles à l’esprit de ces chapelles. Nous le sommes plus à l’égard de celui des hommes. Et nous le sommes tout à fait à l’égard de leurs œuvres. C’est là que nous jugeons les auteurs dits modernes, et non dans leurs manifestes, si ingénieux soient-ils.

©Dessin : Francis Picabia

Marcel Béalu -Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes… (Préface) [1962]

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Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes. L’un y cherche la confirmation de ses propres pensées, l’autre, plus humble, la transcription en clair sur le papier de ce que lui-même sentait confusément. A l’opposé : celui qui espère découvrir des pensées qu’il n’a jamais eues et enrichir ainsi son propre fond ; celui encore qui n’a jamais pensé par lui-même et pour qui la lecture de maximes est comme celle des slogans publicitaires qu’on ingurgite en digérant, au cinéma, avant le vrai spectacle. Je crois que la bonne manière de lire les aphorismes serait de seulement les entendre comme on regarde une fleur, surpris par son parfum.

Quel lecteur intelligent, rétif à tant de passivité, ne protesterait en lisant, par exemple, cette première parole de Carlos Edmundo de Ory : « Si je pleure c’est parce que j’ai des larmes ». Evidemment ! s’esclaffera-t-il. L’autre lecteur, celui qui sait que le poète ne peut rien écrire qui ne soit lourd d’expérience, laissera sans protester s’inscrire en lui la phrase si simple, et la beauté, l’ambiguïté, l’originalité, tout ce que renferme cette constatation déchirante, lui apparaîtra soudainement, un jour ou l’autre (à moins qu’il n’ait jamais eu de larmes…).

L’infatuation cérébrale ne manquera pas également de s’esclaffer, plus loin, devant une autre phrase que je trouve admirable : « Le contraire des ténèbres est la Vierge Marie », l’infatuation cérébrale qui ricane devant les mots cœur et âme. Mais intelligence non plus ne veut rien dire et désespoir non plus. Rien ne veut rien dire devant le ricanement de l’intelligence destructrice qui fait les grands critiques et autres parfaits petits ratés.

Il est facile de se moquer des mots quand on les a vidés de leur contenu. Pour le sceptique ricaneur et veule le monde devient blanc sale comme la taie qui couvre les yeux. Mais celui qui accepte, le monde s’illumine jusque dans ses plus infimes détails.

La pourriture de l’esprit ce sont les mots qui ont perdu le sens, cosse de sentiments, pelure d’émotions, glane, poussières de vie, ces mots-là ne servent plus qu’à détremper de salive et de sang une réalité qui n’est que l’envers d’un décalque. C’est ce qui est dessous qui compte, la mince pellicule de vérité que chaque mot a pour mission de laisser sur la page quand le décalque du langage trop préoccupé de lui-même est enfin arraché.

L’aphorisme, tel que le pratique Carlos Edmundo de Ory, tend à souligner une vérité profonde, à demi-effacée, ou à faire naître un sentiment , une émotion oubliés. Il prétend aussi, moins souvent il est vrai, inventer ce sentiment, cette émotion, cette vérité. Qu’est-ce alors que la pensée ainsi traduite ? Eclair dans la nuit, poème idéal, écho du ciel  ou de l’enfer, parole de Dieu ? Prose incandescente en tous cas, arrachée brûlante à quelque brasier secret, prose inspirée, prose éminemment poétique.

Ce n’est pas en effet à la légère que j’employai plus haut le mot poète. C’est bien de poésie qu’il s’agit ici. On sait que le rythme et la rime étaient à l’origine des procédés mnémoniques. Pareillement la concision de ces petits écrits, qu’on les intitule Maximes, Aphorismes, Réflexions ou Pensées, aspire toujours à s’inscrire dans la mémoire, à les rendre mémorables. Il semble finalement que le poète ne cultive qu’une seule plante, une seule perle, ce diamant appelé Proverbe, qui vaincra la durée. Pour la même raison n’intéresse que le poète que ce quelque chose d’irrémédiablement raté que comporte toute réussite, que ce qu’il y a d’intangiblement préservé dans le fond de toute vie manquée.

Dans ce domaine, que le vulgaire qualifie d’insolite, de bizarre, d’étrange, alors qu’il est la seule réalité en poésie, mais réalité secrète, le poète ne doute de rien. Il affirme. Comment en serait-il autrement ? Lui seul s’entretient avec les Dieux et connait le langage des anges, lui seul sait se mouvoir dans cette dimension où les choses sont revêtues de leur véritable signification. Le poète est celui qui détient la parole. Il ne peut y avoir communication entre lui et son lecteur que si celui-ci a rejeté au préalable toute idée préconçue, abdiqué son propre savoir et fait abstraction des petites sensations de tous les jours. Quels diamants ne perdraient de leur éclat dans la sciure du camelot ! Quels bijoux de l’âme ne se terniraient au contact de sentiments de pacotille.

Il faut toujours écouter un poète comme si personne avant lui n’avait jamais parlé. Avec respect certes mais surtout avec amour. Cette approche virginale, ce retour aux innocences premières sont indispensables pour communier en poésie. Alors jailliront de la bouche de ce prophète moderne l’enthousiasme et le feu. N’e doutez pas. La seule bonne manière de lire les aphorismes est de les lire « comme paroles d’Evangiles ».

Poète et conteur espagnol, né à Cadix, et transplanté après de nombreux voyages au cœur de Paris, Carlos Edmundo de Ory pourrait être aussi bien né à Prague, comme Kafka et Rilke, ou à l’île Maurice comme Malcom de Chazal (que ces Aérolithes ne vont pas sans évoquer parfois). Il appartient à cette famille d’esprits universels pour qui ne comptent ni le lieu ni la formule, je veux dire ni le lien ni l’heure. Nous sommes certains qu’ici ou ailleurs, un jour ou l’autre, il aura la sienne. Nous ne craignons pas de reprendre à notre compte ce qu’écrivait de lui, en 1954, un grand critique espagnol, lors de la parution de son premier roman Kikiriqui-Mango : « C’est un écrivain qui porte un message, non un message du dehors mais intérieur, de cette étrange configuration mentale qui est nécessaire pour trouver au spectacle vulgaire et répété de la vie humaine de nouveaux angles de vue… »

©Texte : Marcel Béalu (texte préfaçant « Aérolithes » de Carlos Edmundo de Ory publié dans la revue littéraire RÉALITÉS SECRÈTES (#XIV) éditée par Rougerie en 1962

Arthur Cravan – L’exposition des indépendants |MAINTENANT Revue Littéraire #4| (Extrait) [1914]

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Mon Dieu, que les temps sont changés ! Aussi vrai que je suis rieur, je préfère le plus simplement du monde la photographie à l’art pictural et la lecture du Matin à celle de Racine. Pour vous, ceci demande une petite explication que je m’empresse de vous donner. Pour vous, ceci demande une petite explication que je m’empresse de vous donner. Par exemple, il y a trois catégories de lecteurs de journaux : tout d’abord l’illettré, qui ne saurait prendre aucun goût à la lecture d’un chef-d’œuvre, puis l’homme supérieur, l’homme instruit, le monsieur distingué, sans imagination, qui lit à peine le journal parce qu’il a besoin de la fiction des autres, enfin l’homme ou la brute avec un tempérament qui sent son journal et qui se moque de la sensibilité des maîtres. Il y a de même trois sortes d’amoureux de photographies. Il faut absolument vous fourrez dans la tête que l’art est aux bourgeois et j’entends par bourgeois : un monsieur sans imagination. C’est entendu ; mais alors, me permettez-vous de demander pourquoi, méprisant la peinture, vous vous donnez la peine d’en faire la critique ?

C’est bien simple : si j’écris c’est pour faire enrager mes confrères ; pour faire parler de moi et tenter de me faire un nom. Avec un nom on réussit avec les femmes et dans les affaires. Si j’avais la gloire de Paul Bourget, je me montrerai tous les soirs en cache-sexe dans une revue de music-hall et je vous garantis que je ferais recette. Ma plume peut me donner encore l’avantage de passer pour un connaisseur, qui, aux yeux de la foule, est quelqu’un d’enviable, car il est à peu près certain qu’il n’y aura pas plus deux personnes intelligentes qui fréquenteront le salon.

Avec des lecteurs aussi intellectuels que les miens, je suis obligé de m’expliquer une fois de plus et de dire que je ne trouve un être intelligent seulement lorsque son intelligence a un tempérament, étant donné qu’un homme vraiment intelligent ressemble à un million d’hommes vraiment intelligents. Pour moi donc un homme fin ou subtil n’est presque toujours qu’un idiot.

©Texte : Arthur Cravan – MAINTENANT Revue Littéraire #4 [Mars-Avril 1914]
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