J.G Ballard – Empire du Soleil (Extraits) [1985]

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Les guerres arrivaient de bonne heure à Shanghaï elles se rattrapaient à la course comme les marées qui remontaient en hâte le cours du Yang-tsé et restituaient à cette cité criarde tous les cercueils lancés à la dérive des jetées funéraires du Bund chinois.

L’esprit occupé par ses rêves troublés, et intrigué par l’absence de la bande-son, Jim tiraillait les ruchés de son col. L’orgue tambourinait comme un mal de tête sur le toit de ciment et l’écran tremblait, envahi par les images familières de combats de blindés et de duels aériens. Jim avait hâtes de se préparer pour la fête de Noël déguisée qui devait avoir lieu l’après-midi même chez le Dr Lockwood, le vice-président de l’Association des résidents britanniques. Le trajet jusqu’à Hongkiao obligerait à traverser les lignes japonaises, il y aurait des illusionnistes chinois, des feux d’artifice et encore des documentaires filmés, mais Jim avait ses raisons personnelles de vouloirs se rendre à la fête du Dr Lockwood.

Les Chinois, qu’il connaissait bien, étaient un peuple froid et souvent cruel mais, avec leur attitude supérieure, ils se tenaient les coudes, alors que tout Japonais était seul. Ils avaient tous sur eux des photographies de leurs familles identiques, de petits portraits guindés, comme s toute l’armée japonaise avait été exclusivement recrutée parmi les clients des photographes de galeries marchandes.

Un soldat japonais passait la baïonnette de son fusil sur le pare-brise comme s’il coupait une toile d’araignée invisible. Jim savait qu’ensuite il se pencherait sur la portière côté passager, en exhalant à l’intérieur de la Packard son haleine fatiguée et cette odeur menaçante qui émanait de tous les soldats japonais. A ce moment-là, chacun s’immobilisait sur son siège, comme si le plus léger mouvement risquait de provoquer une courte pause suivie de représailles violentes.

Jim passa par une porte de côté sur la terrasse de derrière. Il regarda la rangée des désherbeuses qui avançaient sur la pelouse. C’était vingt femmes chinoises, en tunique et pantalon noirs, chacune sur un tabouret miniature. Assises épaule contre épaule, elles attaquaient l’herbe avec force éclairs de couteaux, tout en jacassant sans jamais s’interrompre. Derrière elles, la pelouse du Dr Lockwood semblait une étendue de shantung vert.
« Salut, Jamie. Encore en train de cogiter? » Mr Maxted, le père de son meilleur ami, surgit de la véranda. Personnage solitaire, mais cordial, en costume de galuchat, qui affrontait la réalité retranché derrière un grand whisky soda. Il contempla les désherbeuses par-dessus son cigare. « Si tous les habitants de la Chine s’asseyaient les uns à côté des autres, ça ferait une rangée qui irait du pôle Nord au pôle Sud. Tu as déjà pensé à ça Jamie?
– Ils pourraient désherber le monde entier?
– Si tu as envie de voir les choses comme ça.

A deux milles en amont, après la base aéronavale de Nantao, il y avait une estacade formée de cargos coulés par le fond, sabordés par les Chinois en 1937 dans le but de barrer le fleuve. Le soleil brillait à travers les trous de leurs mâts et de leurs cheminées en acier, et la marée montante qui déferlait sur leurs ponts bouillonnait dans les cabines. Chaque fois qu’il revenait d’une visite à la fabrique de coton de son père dans la chaloupe de la société, Jim mourrait d’envie de monter à bord des cargos et d’explorer leurs cabines englouties, monde de voyages oubliés envahi par des grottes de rouille.

Quelqu’un avait balayé de la coiffeuse ses brosses à cheveux et ses flacons de parfum, et du talc couvrait le parquet ciré. Des empreintes se voyaient par douzaines dan cette poudre, celles des pieds nus de sa mère tourbillonnant entre les images très nettes de lourdes bottes, comme les schémas qui expliquaient les pas de danse complexes dans les manuels de fox-trot et de tango de ses parents.

Ce n’était pas que la guerre changeait tout – en fait, Jim avait une passion pour le changement, dont il faisait sa pâture – mais elle laissait tout identique à soi-même de façon bizarre et troublante.

Il avait quelque chose de sinistre dans une piscine à sec et il essaya d’imaginer à quoi elle pourrait servir si elle n’était pas remplie d’eau. Elle le fit penser aux bunkers en béton de Ts’ing-tao et aux empreintes sanglantes des canonniers allemands acculés à la folie sur les caissons à munitions. Peut-être un meurtre était-il sur le point d’être commis dans toutes les piscines de Shanghaï et en avait-on carrelé les parois pour que le sang se lave plus facilement?

« Le monde entier est en guerre et toi, tu passes toujours ton temps à faire de la bicyclette… »

Les tourelles à canon lui rappelaient les décorations en sucre caramélisé des gâteaux de Noël dont il avait toujours détesté la saveur blette.
Il n’empêche qu’il aurait bien aimé manger ce navire. Il s’imagina en train d’en mordiller les mâtes, de sucer la crème des cheminées édouardiennes, de planter ses dents en plein milieu de l’étrave en pâte d’amande et de dévorer toute la partie avant de la coque. Après quoi il engloutirait le Palace Hotel, le shell Bulding, et Shanghai tout entier…

Jim remuait sur son siège, sous le soleil qui lui picotait la peau. Il distinguait jusqu’au plus infime détail de tout ce qui l’entourait, les paillettes de rouille sur les voies ferrées, les dents de scie des orties à côté du camion, le sol blanc qui portait l’empreinte de ses pneus usés. Il comptait les poils bleus hérissés autour des lèvres du soldat japonais qui les gardait et les globes de morve que cette sentinelle désœuvrée aspirait et chassait successivement de ses narines. Il regardait la tache humide s’élargir autour des fesses d’une des missionnaires couchées par terre, et les flammes qui tripotaient  le faitout posé sur le quai de la gare se refléter dans les canons luisants des fusils empilés.

Il émanait de ces files d’hommes en sueur, couverts d’ulcères et de piqûres de moustiques, une enivrante odeur d’agression, et Jim comprenait facilement que les Japonais se méfient d’eux. La plupart des obscénités qui constituaient leur langage lui passaient au-dessus de la tête, surtout la brutalité du vocabulaire grossier qu’ils employaient pour désigner le corps et les parties intimes des femmes, comme si ces mâles émaciés s’efforçaient de s’exciter en décrivant ce qu’ils ne pouvaient plus faire. Mais il y avait toujours des expressions à cataloguer et à savourer quand il se retrouvait allongé dans sa cellule.

Le coolie riait tout seul, à genoux par terre. Jim entendait dans le silence l’étrange mélopée que les Chinois se chantaient à eux-mêmes quand ils se savaient sur le point de se faire tuer.

©Livre : J.G Ballard – Empire du Soleil [Editions Denoël // 1985]
Photographie : Civils chinois obligés de se prosterner devant les soldats japonais
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San Antonio – Si « Queue d’âne » m’était conté ou la vie sexuelle de Berurier (Extrait) [1992]

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Elle portait un vison noir, et une robe encore plus noire par en dessous. Ell’ f’sait aussi veuve qu’la veuve.

Elle dégrafe sa fourrure, la r’cule en érrière, d’un joli mouv’ment des pôles, et prend une cigarette dans un étui d’or qu’avait ses initiales en brillants d’ssus. Ses gestes donnaient à miroiter à une quincaillerie médine place Vendôme. Rien qu’du balèze : des cailloux pareils à des reins-claudes, monture platine sioux-plaid. La peau d’ses pognes fripait vach’tement. Les morues, tu noteras, elles s’font tirer la pelure d’partout, sauf aux mains : la frite, les loloches, le prose, jamais les paluches, comme si ce n’serait pas la peine, alors qu’c’est ce qui se voye l’plus d’avantage. Enfin, ça les regarde pour ce que compte le résultat final. Même en s’rectifiant l’estrait d’naissance, leur sirop d’calendrier peut pas varier. T’as beau êt’ une v’dette acidulée des foules, le temps qu’tu passes sur c’te terre, y l’est inscrit dans ta carcasse, et personne peut faire descendre ce genre d’compteur, pas même mon grand éminent t’ami le professeur Fardeau, de Bruxelles, qui t’prend la mère Gold Amère et t’la déguise en miss Israël, juste ac’c un sclapel et d’la cire à cach’ter.

©Livre : San Antonio – Si « Queue d’âne » m’était conté ou la vie sexuelle de Berurier [Editions Fleuve Noir // 1992]
Photographie : John Ernest Joseph Bellocq
net: http://sobadsogood.com/2013/11/09/prostitutes-from-the-dark-side-of-new-orleans-in-1912-by-photographer-john-ernest-joseph-bellocq/

Russel Banks – De beaux lendemains (Extraits) [1994]

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Il avait un visage rond de bébé, couleur orange brûlée, avec un éternel sourire paisible, comme si on venait de lui raconter une blague formidable et qu’il était en train de se la répéter.

…on pourrait croire que si je bois, c’est pour endormir la douleur; ce n’est pas ça; c’est pour mieux la sentir.

Je me levais tôt et, plein d’une sensation étrange d’insoumission et de dislocation, je sortais sur la terrasse et contemplais, au-delà des montagnes, un croissant de mer argentée qui scintillait dans le soleil matinal. La brise m’apportait en pleine figure l’odeur des feux de bois sur lesquels les indigènes cuisinaient et celle de la fumée de marijuana et, exactement comme au Viêt-nam, je me disais : Quelle sacrément bonne idée de se défoncer dès l’aube et de continuer toute la journée et d’aller dormir comme ça. Alors, je me roulais un joint et je décollais. Ça donnait au rêve et à l’inquiétude liés au voyage et au fait de me retrouver entouré de gens de couleur, d’une pauvreté irrémédiable et dont le langage m’étai incompréhensible, un caractère à la fois rassurant et réel.

D’autres, comme moi, pour des raisons obscures, reconnaissent très tôt le mensonge pour ce qu’il est; ils jouent le jeu pendant quelque temps, puis ils deviennent amers, et puis ils passent au-delà de l’amertume, vers… vers quoi? Ceci, je suppose. La lâcheté. L’âge adulte.

Des femmes comme Wanda Otto sont déjà, en public, si près de la nudité et de l’extase que ce n’est pas très excitant de leur faire faire un pas de plus seul et en privé. En fait, ce qu’on imagine est une femme qu’on ne peut satisfaire – une vraie douche froide pour l’ardeur d’un homme, c’est bien connu.

Les fantômes ne s’engagent pas dans des procès en négligence.

Non, ce qu’il y a, c’est que nous, les gagnants, nous sommes en rogne permanente, et la pratique du droit est notre façon de nous rendre du même coup utiles socialement, voila tout. C’est comme une discipline; elle nous organise et nous contrôle; probable qu’elle nous évite d’en venir au meurtre. Une sorte de zen, voilà. Il y a des gens aussi en rogne que nous qui réussissent à cristalliser leur rage en se faisant flics ou soldats, ou moniteurs d’arts martiaux; ceux qui deviennent avocats, cependant, surtout les plaideurs de mon espèce, sont un peu trop intelligents, ou sans doute simplement trop intellectuels pour devenir flics.

Les fanatiques religieux et les superpatriotes, ils tentent de protéger leurs gosses en les rendant schizophrènes: les épiscopaliens et les juifs orthodoxes abandonnent progressivement les leurs à des pensionnats et divorcent afin de pouvoir baiser impunément; les classes moyennes attrapent ce qu’elles peuvent acheter et le transmettent, tels des bonbons de Halloween empoisonnés; et pendant ce temps, les Noirs au cœur des villes et les blancs pauvres au fond des cambrousses vendent leurs âmes par convoitise de ce qui tue les gosses de tous les autres en se demandant pourquoi les leurs prennent du crack.

Je commençais à aimer cet homme-là, Wendell Walker. Il avait l’air d’un mou, mais il ne manquait pas de tenue. Au milieu des ruines de sa vie, noyé dans le chagrin, il restait capable d’exprimer ses rancœurs. Sans doute les avait-il gardées enfouis au fond de lui depuis des années, avec un sentiment de culpabilité, et maintenant pour la première fois de sa vie il se sentait le droit de frapper en tous sens.

Certaines espèces domestiques, en particulier les chiens démesurément gros ou minuscules, mériteraient d’être frappées d’extinction. Les chevaux aussi, maintenant qu’on a des tracteurs.

Une centaine de personnes composaient l’assistance, une foule triste et misérable en habits du dimanche, en majeure partie des jeunes gens sombres aux pommes d’Adam protubérantes, des femmes trop grosses et au teint brouillé, en larmes, et des tas de gosses et de bébés vêtus de nippes d’occasion, avec des nez rouges morveux et des bouches baveuses. Le genre de foule que le pape aime.

Je lui ai fait un pâle petit sourire, mais il n’a pas pu me sourire en retour. D’un coup, j’ai vu qu’il ne serait plus jamais capable de sourire. Plus jamais. Et alors j’ai compris que j’étais parvenue exactement au résultat que je voulais.

Abbott a tourné la tête et regardé en face le visage barbu de Billy, où il voyait sans doute des choses tristes que personne d’autre n’apercevait.

Par toute la ville, il y avait des maisons vides et des mobile-homes à vendre qui , l’hiver précédent, avaient été des foyers où vivaient des familles. Un village à besoin de ses enfants, tout autant et de la même façon qu’une famille. Sans eux, elle dépérit, la communauté se disperse en individus isolés, éparpillés au gré du vent.

©Livre : Russell Banks – De beaux lendemains [Actes Sud // 1994]
©Photographie : Dewitz Photography
net: http://www.dewitzphotography.com/

Régis Messac – Quinzinzinzili (Extraits) [1935]

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Ils ont en effet déformé leurs noms, comme tout le reste. D’une manière générale, leur langage est fortement nasalisé, simplifié aussi, et tient du charabia enfantin. Il semble que l’atmosphère actuelle ne soit plus tout à fait la même qu’autrefois. J’en ai vaguement conscience moi-même en respirant. Il doit rester des traces de gaz. Ou bien, le rapport des gaz composants à changé. Peut-être les membranes du nez et de la gorge en ont été affectées. En tout cas, c’est un fait, l’humanité nouvelle tout entière parle fortement du nez.

De plus, sous l’influence de leur vie nouvelle, le cercle de leurs préoccupations s’est rétrécie, leur vocabulaire s’est appauvri; leur organes vocaux ont aussi changé. Ainsi, ils ont fini par se forger une langue à eux, dont leurs noms nouveaux peuvent donner une idée, et dont il serait impossible de voir les rapports avec le français, si l’on n’en était averti.

Nous sommes tous avec le torse nu et quelques haillons autour des reins. Combien de temps nous sépare de la catastrophe? des années, sûrement. Quand j’essaie de bien concentrer ma pensée, il me semble qu’il y a quatre ou cinq ans. J’ai encore conscience du retour des saisons, bien que le climat soit très doux, ici, plus doux qu’il n’était avant… Mais je ne compte même pas les hivers. A quoi bon?

Le prestige de Manibal a reçu un coup mortel, grâce à une invention de Lanroubin. Cette invention constitue une étape décisive dans l’histoire de l’humanité nouvelle, et montre que cette humanité ne vaudra pas beaucoup plus cher que l’autre.
Je m’en doutais.
Et je m’en fous.

Mais j’ai tort. Entièrement tort. Je suis mort, et mes idées, mes goûts, mon idéal esthétique sont morts aussi. Je ne fais que me survivre, survivre à tout ce qui était moi. Je suis un survivant des époques préhistoriques, littéralement un fossile vivant. Cette Ilayne que je trouve affreuse, odieuse, hideuse, cette Ilayne qui n’est pas belle, est en train de créer sous mes yeux, devant moi et malgré moi, un nouvel idéal de beauté. Ses fesses molles, ses tétines basses et son ventre en chaudron seront désormais les modèles de la beauté future. Je prévois que, dans l’avenir, des poètes inspirés et des amants élégiaques rêveront sans fin aux vastes dimensions de ses pieds plats et à la rougeur éclatante de son visage.

Ils n’ont pas l’habitude d’être étourdis par mille bruits divers, distraits par mille pensées; alors, ils peuvent absorber une foule de petits détails négligés jadis par l’homme des villes. Un enfant comme celui-ci peut décomposer le silence – ce qui paraît être le silence –  en mille petites perceptions.

©Livre : Régis Messac -Quinzinzinzili [Réédition La Table Ronde // 2017]
net: http://www.editionslatableronde.fr/
©Illustration : Edith Carron
net: http://edithcarron.net/

Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre (Extraits) [1900]

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D’ailleurs, j’avertis charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n’employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J’entends y mettre au contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture.

Je ne suis pas une sainte… j’ai connu bien des hommes et je sais, par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont capables… Mais un homme comme Monsieur? Ah! vrai!… Est-ce rigolo, tout de même, qu’il existe des types comme ça?… Et où vont-ils chercher toutes leurs imaginations, quand c’est si simple, quand c’est si bon de s’aimer gentiment… comme tout le monde…

– Toc, toc!
– Qui est là?
Ah! cette voix aigre, glapissante, qu’on aimerait à faire rentrer, dans la bouche, d’un coup de poing…

Ma toilette de dame les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette et pimpante que j’ai de la porter. Elles se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d’un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie froissée… Qu’est-ce que vous voulez?… Moi je suis contente qu’on m’admire.

Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvais éclater. Monsieur Georges n’était pas sorti, même  sur la terrasse et nous étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d’habitude, d’une nervosité due sans doute aux influences électriques de l’atmosphère, il avait même refusé que je lui lise des vers.

Et comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette chacune de ces pierres, chacun de ses débris, et, l’un après l’autre, il les lance dans le jardin, en criant très fort:
– Tiens cochon!… Tiens, misérable!…

j’ai toujours eu un faible pour les canailles… Ils ont un imprévu qui fouette le sang… une odeur particulière qui grise, quelque chose de fort et d’âpre qui vous prend par le sexe.

©Livre : Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre [Gallimard // 1984]
©Photographie : Gregory Crewdson

Tonino Benacquista – Saga (Extraits) [1997]

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Je ne me suis jamais posé la question du silence. Les scénaristes sont porteurs de bruit et de fureur mais leur travail commence bien  avant le big bang, quand tout est vide est paisible.

– Je croyais que Séguret était le genre de type à apprécier une phrase comme : « j’ai vu ton père, Jonas, il était ivre mort et faisait des gestes désordonnés, comme s’il clouait un cercueil fantaisie. »

Il y aura une douzaine d’insomniaques qui ont fondé une secte secrète pour fomenter des tentatives de putsch chez les bienheureux dormeurs.Il y aura un suicidaire qui a laissé la télé allumée pour garder un peu de lumière dans la rétine avant le grand saut. Il y aura « l’homme qui vie à l’envers », il prendra son apéritif et jettera un œil sur l’écran par-dessus son journal. Il y aura une vieille dame qui attendra son petit-fils de seize ans, bien trop heureux pour vouloir rentrer. Il y aura un type qui regardera, nerveux, la télé sans le son, des infirmières qui s’occuperont de la parturiente. Il y aura cette femme qui, les larmes aux yeux, attendra le coup de fil de 16 heures de son mari, coincé dans une geôle de Kuala-Lumpur. Il y en aura peut-être quelques autres, qui sait.

Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. Porter un chapeau grotesque et agir comme s’il était invisible.

Circonlocutions, ambages, périphrases, métaphores protocolaires, et au bout de tout ça, on n’est même pas sûr d’avoir fait passer son message. Pendant quelques instants, je me mets à rêver d’une langue sans voiles et sans fard. Une langue interdite aux courtisans et aux patelins.
– Au lieu de noyer le poisson dans un flot de palabres, dis-je, il suffirait de quatre phrases très précises et très sincères pour dire exactement ce qu’on pense.
– Ce serait la fin du monde.
Mathilde a sans doute raison, mais une choses est sûre: la sincérité est bien plus amusante que la fourberie.
– Juste quatre phrases…
– Quatre phrases nues.

– Et cette Dune, elle doit lancer le boomerang?
– Parce que, forcément, vous savez lancer le boomerang.
– Vous ne le répéterez pas?
– Juré.
– J’ai prétendu que je savais et j’ai appris entre temps, pour les besoins du rôles.
– …
– Je ne regrette pas, du reste. C’est un geste très sensuel et une superbe parabole de la solitude.
– …

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.

– Disons que… Disons qu’en un an j’ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J’ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m’y suis penché et ça m’a fait peur. J’ai repoussé les limites jusqu’à ce qu’elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m’a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J’ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l’italienne et le drame bourgeois, j’ai foulé Hollywood de mes pieds, et j’ai été, l’espace d’un soir, l’invité des princes. J’ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d’âmes. Mais tout ça est rentré dans l’ordre.

– Un personnage ne doit jamais être le même à la fin qu’au début, dis-je. Sinon on se demande à quoi ça a servi qu’il vive tout ce bordel.

Nous cherchons chacun quelque chose à dire mais un petit rien nous en empêche. Un précepte de Louis: « Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence. »

©Livre : Tonino Benacquista – Saga [Gallimard // 1997]
©Image : Pawel Kuczynski

Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait (Extraits) [2016]

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Angela ne se redressa pas. Elle écoutait les paroles de Fulvio, questionnait, échangeait des lieux, des dates. Soudain, elle explosa en sanglots, rattrapée par une lame de chagrin qui lui ouvrait le torse et l’estomac, lui cisaillait le cerveau. Puis elle pleura à petits cris, des cris de rage lorsque la douleur devenait à nouveau insupportable. A travers les branchages, portant dans sa voix une douceur qui semblait infinie, Fulvio lui raconta à mi-voix l’histoire de leur ami commun aujourd’hui disparu. Lorsqu’ils sont murmurés, les mots espagnols chantent comme une eau de source, à laquelle s’ajoutait ce soir-là l’écho d’une fontaine de sanglots nés du torrent d’une haute montagne de peine. Quelques mots scintillaient dans cette vasque de chagrin, reconstituant derrière le rideau de larmes l’image liquide et trouble d’un homme jeune encore, beau, emprisonné à la prison central de Bogotá, puis torturé, longuement torturé.

– Mais vous êtes en paix, en Europe. Pourris de paix même. Non? Depuis quand la population belge n’a-t-elle plus pris les armes? Je ne vous parle pas des militaires de carrière, je vous parle des civils. Ceux qui, comme nous, se sont levés pour défendre leur ferme, leur village. Les derniers à s’en souvenir doivent être morts à l’heure actuelle, non? C’est celea que j’appelle « pourris de paix ». Vous ne savez même plus ce que cette paix a coûté.

– Mais tu n’as jamais eu de fille! Parce que tu n’as jamais envisagé de mettre en péril la guérilla pour avoir des enfants. Voila la vérité. Parce que la guerre dispense les types comme toi de paternité, et que cela les empêche de vieillir. Alors, ne viens pas nous vanter le charme des vies paisibles. Nous non plus, nous ne voulons pas vieillir…

– Retiens ceci, Blanco, avait dit Eduardo. Tu ne devrais jamais manger davantage à chaque repas que le volume de ton poing serré. Cela t’aidera à rester toi-même aussi serré, aussi noueux que ce point…
Théo avait observé la densité du poing que lui montrait Eduardo.
– Et pour les intellectuels, c’est une bonne leçon. Cela leur rappelle aussi qu’ils ne méritent parfois pas davantage de nourriture que la masse de leurs petits poings délicats.

C’était une nuit de poudre noire, parsemée des taches de soufre et de salpêtre des étoiles, une nuit de nouvelle lune qui ne demandait qu’à s’embrasser. L’eau glacée de la rivière entra à seaux à l’intérieur des bottes de Théo et lui inonda les chevilles, saisissant l’interstice des orteils avant de se chauffer pour ne plus former qu’un jus déplaisant dans lequel le pied se perdait.

A mesure qu’il s’habituait à la pénombre, Théo reconnut la robe brune des soeurs clarisses. Elle s’appelait Alba, comme l’aube qui se levait sur le village, mais cinq longue minutes lui furent nécessaires pour comprendre ce que ce visage avait d’exceptionnellement attrayant. En parlant aux assaillants, même à mi-voix, la religieuse semblait accompagner chacun de ses mots d’un torrent de vie sauvage que contredisait la rigueur de l’habit.

La mort s’invitait dans la discussion en images grivoises et mots d’argot, comme une pulsion de vulgarité nécessaire à l’enterrement des peurs, à l’exorcisme de l’effroi. Un peu de boue pour maquiller le péché. Les mots sordides glissaient au-dessus de Théo et, sur le moment, il crut qu’il ne les retiendrait pas, au pire qu’il s’en rappellerait comme d’une curiosité sémantique. Mais ces mots étaient un crachat au ciel, toute la noblesse de l’homme et des ces combats en était profanée. La perception de qu’avait Théo d’un corps sans vie en fut à jamais dégradée.

Sa révolte s’estompait que pour laisser monter une douleur complexe et infinie, un long enfer de désespérance intérieure où il s’enfonça comme les autres sans possibilité de retour, sans larmes ni cris, saoul de douleur mais avec la froide détermination d’une mère prête à donner la vie et qui sait qu’il est trop tard, bien trop tard pour reporter l’épreuve engagée par le corps. L’esprit se déconnecte alors pour éviter qu’une rage inutile vienne s’ajouter aux supplices du corps.

Nous prendrions tous le temps qu’il faut pour être heureux. Mais je ne veux pas de ton Europe. Trop grise, trop triste pour moi. Je pourrais me faire à la pluie, au confort scandaleux, aux complexités de votre vie et même aux séries télés scandinaves, mais pas à la morosité permanente, à l’absence de sourires. L’Europe est gavée de luxe et, sous le coup de l’indigestion, elle tire la gueule. Votre seul problème est que vous ne croyez plus dans le futur.

©Livre : Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait [Editions Luce Wilquin // 2016]
©Image : Keisuke Yamamoto

François Cérésa – Poupe (Extraits) [2016]

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Mon père en prince Salina, version Lampedusa. Le comte Cérésa? Pourquoi pas. Je m’en tamponne. Mais mon père, aristocrate et prolo, superbe et impulsif, étranger à la vulgarité, était un lion, un tigre, un guépard, tendre et dément, émerveillé de rien, aux mille expressions argotiques. Avec lui, ça tourbillonnait. Il maniait la truelle comme d’Artagnan maniait la rapière. Je l’ai vu couché sur un nœud de poutres d’une charpente, agile et précis, enduire l’intérieur du cul pointu d’une tour. Il aurait pu être Meilleur Ouvrier de France. D’Artagnan est devenu Athos en vieillissant. Solaire et nostalgique. Large et téméraire. Seul et magnanime.

Je te vois, papa. Ce qui comptait pour toi était d’apparaître à mes yeux non pas comme ces pères « copains » avec leur fils, adeptes du prêt-à-penser et farcis de démagogie, mais plutôt tel un héros antique face à son destin, tel que tu étais et que tu souhaitais que je fusse, c’est-à-dire juste, fort, tolérant, travailleur, le cœur gros comme ça. Tu m’as rêvé ainsi et j’en rêve encore. Achille sans talon, Ulysse sans Odyssée, Hector sans Pâris. La passe de Troie. Une Iliade sans faille.

Tout est sur la photo. Signée Martine, une fidèle d’Antibes, épouse d’Olivier Cambé, qui écrira plus tard un livre sur la Chine avec Jules Roy. Je l’ai affichée à Mailly, juste avant ma chambre. Maousse. Un mètre cinquante sur deux. Il s’en dégage un parfum de Gatsby. Sauf que les acteurs immobiles de ce bromure n’avaient pas un flèche. Ils sont attablés en chemise blanche, immortels et divins, en contre-plongée. Au premier plan, on reconnaît le Maciste  d’Antibes, sa femme Mercédès, qui jouait du violon sur les remparts, le potier de Vallauris, le dentiste FFI, la jolie Marie-Claire, Philippe Cambé, qui fut déporté à Buchenwald, la belle Yannick, épouse de Dominique, au second plan, on aperçoit une blonde aux seins lourds, sosie d’Elke Sommer; Dominique Cambé, juvénile et anguleux, toujours un peu absent; Marie-Lys, la femme du dentiste, la tête penchée, en admiration devant le potier de Valluris; ma mère, fine et légère, avec ses lunettes noires et son sourire de perles; mon père qui lève son verre.
Tous morts.

Poupe m’a souvent reproché de changer d’avis comme de chemise. Quand je lui répondais que changer d’avis comme de chemise est la condition même d’un avis propre et bien repassé, il riait.

Mon père. Ce mot si beau. Lorsque je te croisait tôt le matin et tard le soir, je me demandais qui était cet inconnu si proche. Ta peine, ton chagrin, ta détresse, les ai-je sentis, perçus un tant soit peu? L’enfance est égoïste. On la préserve pour qu’elle devienne cruelle.

A l’instar des hussards, comme le magnifique général Dumas, père d’Alexandre, tu prônais une façon de se tenir droit, d’aller jusqu’au bout de son destin, de mépriser les compromissions, de rire de ses illusions, de s’inventer une cause à sa mesure et de la défendre, quitte à y passer. Plus qu’une morale : une attitude.

©Livre : François Cérésa – Poupe [Editions du Rocher // 2016]
©Image : Francis Montillaud [Hommage à François Simard, sérigraphie, 17’’x 12’’, support monté, bois, 2003]
net: http://www.francismontillaud.com/

Jacques Sternberg – Le navigateur (Extrait) [1977]

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C’est un café où jamais je n’ai mis les pieds, où jamais je n’aurais eu l’idée d’entrer si je n’avais pas eu aussi soif. Je viens de vider mon verre d’eau sans reprendre mon souffle et soudain Algue me remplit le regard pour me couper ce souffle. Ce n’est pas simplement sa beauté qui me frappe, son visage hâlé de louve qui sourit avec l’air de découvrir les babines ou son corps dur, musclé et nerveux, mais plus précisément cette impression qu’elle appartient au même monde que moi et que nous devons avoir les mêmes hantises, les mêmes fièvres et le même langage. Algue, de toute évidence, sent la mer, la voile, la houle, la marée, le large et le largue.
– Oui, me dit-elle en souriant alors que je ne lui ai encore rien demandé.
– Moi aussi, je lui dis pour répondre à ce qu’elle sait déjà.
je vais m’asseoir à sa table, en face d’elle et , les yeux dans les prunelles, main contre main, désir contre désir, de fil en délire, par sous-entendus et par mots souterrains, nous commençons à dialoguer. Et chaque regard d’Algue, chaque phrase, chaque syllabe de sa voix rauque et voilée me disent que c’est la première fois que je parle vraiment à quelqu’un, que tous les mots en entraînent tout naturellement d’autres, absurdes, logiques, essentiels, saoulants, salins, salés, salaces, marins, marinés.
– Tu es là, me dit Algue.
– Je suis là, lui dis-je.
– Je buvais en t’attendant.
– Je suis venu boire pour ne plus t’attendre.
– C’était long avant.
– Ce sera long entre nous.
– J’aime la mer bleu brume qu’il y a dans tes yeux.
– J’aime ton regard qui donne sur des hauts-fonds trop verts pour être honnêtes.
– J’aime tes mains qui ont l’air de se refermer sur une barre invisible.
– J’aime tes seins qui on l’air de deux étraves naviguant bord à bord.
– Mes mains seront la tempête pour te faire perdre ton cap et la tête.
– Ton sexe sera mon grappin croché en moi.
– Ton cul sera ma poupe de toutes les nuits.
– Je te garde mon cul depuis le fond des mers et des âges.
– Je te ferai passer du calme plat au grand frais en passant par tous les caps de Bonne-Espérance, lui dis-je.
– Je t’amènerai de la bourrasque à l’embellie en te forçant à oublier toutes tes désespérances.
– Tu seras mon seul mouillage.
– Je serai ton seul con où jeter l’ancre.
– Jamais je ne te laisserai à sec, au jusant, à marée basse.
– Pour toi je n’aurai que marées montantes, pleine mer de vive eau.
– Je ferai de la petite croisière de tes fesses à tes seins, de tes criques à tes grands gouffres.
– Je m’ouvrirai de partout, je ferai eau de toutes parts pour mieux t’engloutir et te noyer en moi.
– Nous ferons escale dans toutes les rades du plaisir.
– Nous tanguerons et roulerons dans toutes les vagues du désir.
– Avec tes cuisses serrées tu raidiras toutes mes drisses.
– Avec ton safran tu me barreras au près serré.
– Je te prendrai entre ciel et eau, par-devant et par derrière, de tous les côtés à la fois, par vent debout et au travers, je te ferai passer de la brisette de force 1 au vent tempête de force 10.
– Je serai ton étrave et ton épave, je gîterai jusqu’à mouiller toutes mes viles, je larguerai mes amarres, je virerai de bord dans mon délire pour chavirer sous rafales impossibles à étaler.
– Je serai ta déferlante venant se briser pour mieux te briser.
– Tu seras ma lame de fond m’emportant tout entière au plus profond de mon con.
– Tu me feras l’amour par tribord armures.
– Tu me feras hurler par bâbord amour.
– Je remonterai au plus près les courants contraires de tes remous furieux.
– Je te laisserai contrer la montante en ouvrant de si loin toutes mes écluses.
– Je te ferai grincer toutes tes poulies et crier tous tes palans.
– J’épuiserai toutes tes drisses et ramollirai ta barre franche.
– Je te ferai venir l’écume aux lèvres.
– Je t’arracherai la vague  du fond du sexe.
– Tu es belle comme un 6 m remontant au vent bordé à plat.
– Tu as la force d’un empannage en catastrophe par gros temps.
– Nous jouirons à la dérive sous le vent.
– Nous jouirons déventés sans dérive.
– Je te lécherai tout entière comme le clapot lèche la coque.
– Je te sucerai tout entier avec la force d’un avaleur de spi.
– Tu seras ma girouette m’indiquant d’où vient le plaisir.
– Tu en seras mon gouvernail creusant le sillage de mon plaisir.
– Nous irons de tempêtes en chavirages.
– Nous irons de rafales en dessalages.
– Tu me serviras de bouée.
– Tu seras ma balise.
– Je godillerai en toi.
– Je sombrerai sous toi.
– Je serai ta sonde de pleine mer.
– Je serai ton loch à compter les nœuds.
– Je n’aurai que toi comme seul havre.
– Je serai ton estuaire, ton goulet, ton fjord.
– Nous serons un éternel flux des flots.
– Suivi d’un éternel reflux des eaux.
– Nous vivrons dans les embruns.
– Nous nous embrumerons dans nos virées.
-J’ai envie de toi.
– Moi aussi j’ai envie de toi.
– Je t’aime.
– Moi aussi je t’aime.

©Livre : Jacques Sternberg – Le navigateur [Albin Michel // 1977]
©Illustration : Adara Sanchez Anguiano
net: http://adarasanchez.tumblr.com/

Julien Delmaire – Frère des astres (Extraits) [2016]

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Le soir venu, elle profite de cet astre tombé au milieu des terrils, dont le mutisme est porteur d’une si douce mélopée. Benoît se tait. LE MONDE REMUE DANS SON SILENCE.

Au milieu de la place, posée entre deux bandes blanches sur le parking, exhalant un nuage de fumée grasse, la caravane aménagée cristallise la faim de tous. Le curé a exhorté le marchand de frites à ne pas vendre d’alcool le dimanche, anticipant tout débordement. Les villageois ont la parade: les coffres des voitures sont remplis de bières presque fraîches, Jupiler pour le commun, Westmalle Triple ou Chimay pour les fines gueules.

ROSAIRE DES RUINES. bénies soient la terre d’Artois, la terre gluante du Hainaut, la terre sucrée du Cambrésis. Bénis les cieux de Flandres. Bénies la Côte d’Opale, les falaises scalpées par le vent. Bénie la Picardie mentale qui recueille les lueurs orphelines. Bénis soient les houillères, les pétales silicosés, les cokeries muettes, les fosses à purin, les cages à la pins. Bénis les femmes et les hommes d’ici, leurs bonheurs et leurs peines.

Il s’agenouille et prononce les plus beaux mots qu’il connaisse, il dit: calanque, rivage, apothéose…Il retrouve une mère parmi les gravats, une épouse au bord du précipice. Rien n’existe plus que ce morceau de stuc, où le devenir du monde est suspendu comme un bout de tissu à un barbelé.

Le pèlerin se saoule au goulot du vent. Il s’exile, entraîné par un souffle qui porte loin, plus loin que les yeux morts des hommes. Benoît le délabré. Perdu sur la route, mort aux yeux des hommes. VOICI LA TERRE. L’oreiller de celui qui marche au-delà de lui-même, le refuge d’un bestiaire invisible: dytiques, bousiers, scarabées évadés d’un cauchemar égyptien. La terre est un continent blessé, une friche incontinente qui ne cesse de ruisseler. La terre mouille, ouvre ses lymphes, ses lèvres. Benoît ressent les contractions, les sécrétions intimes; il résiste aux secousses, lutte contre le désir des profondeurs. Il raisonne la terre. Il la voudrait chaste, elle qui n’est que trouble, gluances et parfums. Les dieux anciens sont aux abois, ils excitent la belle convulsive, recueillent son suc. Benoît bâillonne les idoles; sa bouche se colle à l’humus, sa prière s’écoule à travers strates. Il ne menace pas, il affirme une puissance qu’aucune bête, aucune idole n’est en mesure de contester. La terre se tait, assèche ses sources. Benoît n’apporte pas la paix, il brandit le glaive et le tumulte, avant de s’endormir sur un lit de séisme.

Dire qu’il empeste n’est pas suffisant. Son parfum est complexe, dense, feuilleté de strates olfactives. D’abord une senteur de gravier, d’humus, décorces poussiéreuses. La fragrance se prolonge sur un cœur floral: colchique décomposé, armoise, sauge, amère, une nuance de sainfoin ou d’orge humide. Ensuite, le suint, le musc se mêlent à des effluves sucrés; spéculoos écrasé, canne à sucre trop mûre. La sueur apporte sa touche d’acidité, aussitôt confondue dans les miasmes de tourbe et de lichen. Enfin, une persistance iodée, une note saline, fumet de laminaires abandonnées sur la grève. Benoît se hume comme un single malt, fleuron d’Islay, un breuvage endeuillé, que les Écossais boivent les yeux clos, en songeant aux marins engloutis.

« Cet homme-là, mesdames et messieurs, c’est une pile éternelle, l’alcaline du Seigneur, son cœur y disjoncte pour que les plombs pètent pas au-dessus de nos pauvres têtes. »

©Livre : Julien Delamaire – Frère des astres [Grasset // 2016]
©Illustration : Tony Demuro
net: http://tonidemuro.blogspot.be/

Jean-Marie Laclavetine – En douceur (Extrait) [1991]

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Artus et Sémione s’étaient liés, depuis des années, d’une affection à base de thé et de silence. Ils étaient comme deux chiens ayant depuis longtemps cessé de japper après le temps qui passe, deux bâtards fatigués louchant sur leur truffe, avec dans la gorge un ancien goût de viande. Tout de suite, ils s’étaient reconnus comme appartenant à la même non-race, partageant les mêmes non-croyances, guettant avec la même patience sceptique les progrès de l’humanité à travers les vitres sales d’un dispensaire du treizième arrondissement, dans un crépuscule de goudron. Ils avaient la même façon de tâter, en fermant les yeux, des membres grêles, des ganglions bouffis, des ventres mous, plutôt que les fesses musclées au Vitatop des jeunes mémères du huitième, ou la couenne brunie de managers cocaïnomanes. Ils n’ignoraient pas que ce choix, qui les avait conduits à renoncer à tout espoir de prospérité financière, n’était pas l’effet d’une profonde bonté d’âme, ou d’un sens aigu de la dignité et de la justice, mais du simple constat que l’existence est suffisamment compliquée, avec ses problèmes d’horaires, de sentiments et de factures, sans que viennent s’y ajouter les fastidieux déchirements de la conscience. Ainsi, confortablement installés dans leur abnégation, ils observaient leur train de vie rouler au pas sur une ligne à voie étroite.

©Livre : Jean-Marie Laclavetine – En douceur [Gallimard // 1991]
©Image : Le tampographe Sardon
net: http://letampographe.bigcartel.com/

Pablo Katchadjian – Merci (Extrait) [2015]

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Puis je me levai, pris le saucisson et le dévorai à grandes bouchées, sans enlever la peau. Je vis alors un message. Il était d’Hannibal. Il me chargeait d’un travail « un peu plus dur que les précédents », et me faisait savoir qu’il y avait bottes, gants et casques à ma disposition pour que « rien de mauvais » ne m’arrive. Je trouvai un bâton et me proposai de me rendre à la chambre de Ninive afin d’y frapper Hannibal jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais une fois la porte ouverte, dans le couloir, je me mis à trembler. Je m’assis par terre et restai ainsi un bon moment, le bâton en main. Ensuite je me levai, entrai dans ma chambre, laissai le bâton, pris le message d’Hannibal, passai chercher le casque, les gants, les bottes et passai la nuit entière dans un hangar énorme à exécuter un travail plus répugnant et humiliant qu’aucune imagination ne saurait imaginer; quelque chose d’absolument indescriptible, impossible à comprendre pour celui qui ne l’a pas vu et impossible à ressentir pour celui qui ne l’a pas vécu. A peine rentré au château, je me lavai pour me défaire de la saleté qui collait à tout mon corps. J’eus beau frotter mes mains avec une éponge, elles restèrent noires; par-dessus le marché, une dégoûtante odeur de poisson pourri et de mort restait imprégnée à mes cheveux. C’était l’odeur de l’humiliation et de la vie obscurcie. Je me sentis l’esclave le plus esclave du monde. Je me couchai et, avant même de m’endormir, rêvai de variations autour de la mort d’Hannibal.

©Livre : Pablo Katchadjian – Merci [Vies Parallèles // 2015]
©Image : Stéphane Blanquet

Pierre Mertens – Perasma (Extrait) [2001]

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Qu’espèrent-ils donc, ceux qui se mettent en marche, le dimanche, vêtus de blanc ou porteurs de ballons de la même couleur? Ils ne se sont pas trompés: ainsi ils ressemblent déjà un peu à des fantômes…Et, à la dislocation du cortèges, tant de caoutchouc traîne encore dans le ciel, au-dessus des têtes, que la lumière ne passe plus au travers. Ils défilent pour se convaincre qu’ils existent encore: « Je marche donc je suis. » Il ont inventé le jogging de la pitié. Ils sont sans voix: peut-être ont-ils raison?

©Livre : Pierre Mertens – Perasma [Editions du Seuil // 2001]

Frank Conroy – Corps et âme (Extraits) [1993]

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Fredericks se redressa, releva le menton, joua le même morceau. Claude ne savait pas à quoi s’attendre et fut un moment déconcerté lorsque Fredericks joua en mettant environ la moitié du volume que Claude avait donné. Au premier abord, cela semblait trop doux, et Claude se demanda s’il s’agissait d’un procédé pédagogique particulier. Mais soudain, tandis que les lignes s’écoulaient, Claude perçut le contrôle exquis avec lequel Fredericks libérait la musique dans l’air. C’était surnaturel. Le piano sembla disparaître, seules les lignes emplirent la conscience de l’enfant, l’architecture de la musique éclairée dans ses moindres détails, l’annonce entière scellée, flottant, se repliant sur elle-même. Puis le silence. Claude souffrit devant une telle beauté. Il eût voulu quitter son corps, suivre la musique là où elle s’en était allée, dans l’hyperespace, quel qu’il fût, qui l’avait avalée. Fredericks tourna la tête, l’enfant plongea ses yeux dans les siens et demeura immobile, le souffle coupé, comme si son regard pouvait ramener la musique.

« …N’oublie pas d’écouter Art Tatum. Il va vite, vite, et il swingue. Des mains comme des serpents, tu vois? Elles s’ouvrent grandes comme ça, comme  un serpent qui écarquille la gueule, tu sais, large, encore plus large, tellement large que c’est impossible. » Il se mit à tambouriner sur la boîte de son saxophone posée sur se genoux. « Va chez Minton et écoute… » Il s’arrêta subitement, la bouche ouverte.
La vision périphérique de Claude sembla se rétrécir jusqu’à ne plus voir que le visage figé de l’homme.
« Ah! Ah! Ah! » Les mains de Vinnie s’élevèrent à sa poitrine.
Claude ne comprenait pas ce qui se passait mais ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Les yeux de Vinnie étaient bloqués, rivés aux siens, et l’enfant vit le changement, la transformation brusque au moment où la vie le quittait.

Claude ouvrit, ils entrèrent. Dans la pénombre ils distinguèrent les tas de journaux, les caisses de dossiers, les piles de livres pris à la bibliothèque. Un terrier, avec des sentiers jonché de vieux magazines, d’enveloppes, de papiers de toute sorte. L’air sentait le moisi comme dans une caverne. Emma était assise au comptoir de la cuisine, sous une ampoule électrique coiffée d’un abat-jour de plastique en forme de collerette hollandaise. Une paire de ciseaux brillant à la main, elle découpait le Daily News. Elle ne leva les yeux que lorsque Claude fut devant elle. Claude posa la clef sur le comptoir.
« Al a réparé le taxi. »
Elle déplaça sont regard. « Al », fit-elle sans expression. A présent, il lui arrivait de parler d’une voix plate, atone, comme si elle s’exprimait sans l’intervention de sa volonté. D’autres fois, elle hurlait, ou débitait des mots à une allure incroyable, comme dans un film à vitesse accélérée. « Ouais, Al, dit-elle. D’accord. »
L’homme inclina sa mince silhouette et la regarda. « J’ai été très, très occupée. » Elle posa les ciseaux. « Hum…hum… » Il tira un tabouret, s’assit en face d’elle, les bras sur le comptoir, les mains croisées.
« C’est dur, de mettre de l’ordre dans tout ça, reprit-elle. Faut faire gaffe à tout. La plupart du temps, ce sont des mensonges, un tas de mensonges compliqués qu’ils mettent bout à bout. Mais si on s’accroche, on finit par voir le dessin. Les gens ne comprennent pas.
– Je comprends, dit Al.
– La plupart s’en foutent.
– C’est un fait, dit il. Y s’en foutent. »
Un silence spécial s’installa. Claude sentit une absence de tension, tandis que sa mère et Al restaient là, comme deux vieilles personnes assises sur un banc dans un parc, qui peuvent parler aussi bien que se taire. Quelque chose sembla se ralentir, une curieuse impression de paix s’installa.
 » Le taxi marche au poil, fil Al.
– Ils m’ont collé une suspension, il y a quelque temps. Un coup monté. De la politique. De la politique et des mensonges.
– Claude m’a dit que vous avez arrêté d’travailler. »
Elle regarda le garçon, et, une fois de plus, Claude eut la sensation étrange qu’elle ne le voyait pas vraiment. « Sûr, qu’il sait jouer. Vous l’avez entendu?
– Oui, m’dame. Je l’ai entendu.
– Appelez-moi Emma.
– Très bien
– Il l’a en lui, reprit-elle, ils l’aident parce qu’ils le savent.
– Ouais. Mais… bon, il aura toujours besoin de sa maman. »
Claude s’empourpra.
Emma eut un sourire imperceptible et hocha la tête. Claude ne sut comment interpréter ce geste. Ce pouvait être une dénégation, mais aussi une stupéfiante acceptation. Il regarda Al, dont les yeux ne quittaient pas le visage de la femme. « Vous avez des problèmes », dit Al.

Cette fois, Claude joua une série d’accords de substitution, un motif de septième majeure descendant vers la sous-dominante, puis un cycle de quintes partant du mineur et revenant vers la tonique. Bien qu’il eût joué deux accords par mesure, soit vingt-quatre au lieu des trois traditionnels, tout s’ajustait parfaitement à la mélodie, produisant une harmonie riche, pleine de couleurs variées, d’énergie propulsive.
« Seigneur! s’écria Ivan. Comment fais-tu? C’est merveilleux. Recommence. »
Ils rejouèrent ensemble. « Tu vois comme ça colle? fit Claude.
– C’est magique, dit Yvan
– Le plus étonnant, c’est que ça marche avec toutes les lignes de blues. Toutes. Les plus simples et les plus compliqués. » Il joua les accords de Parker sur une mélodie de blues non répétitive appelée The Swinging Shepard Blues, puis sur une mélodie plutôt difficile, de Parker lui-même. « Ça marche à tous les coups, répéta-t-il. Au lieu d’attendre sur la tonique pendant quatre mesures avant d’aller à la sous-dominante, il nous trace le chemin, il nous porte là-bas. Et j’adore le changement du majeur au mineur. Ils appellent ça le be-bop.

©Livre : Frank Conroy – Corps et âme [Gallimard // 1993]
©Image : Adolf Wolfli

John P. Barrywell – Et que l’ongle soit réincarné! (Extraits) [2015]

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Les frites se vendent, les gens décontractés contractent les autres, les instruments souffrent et s’expriment comme des citrons pressés, les musiciens se retournent dans leur tombe, des chiens qui ne feraient pas de mal à une mouche, mordent cependant tous les autres. Tout se passe donc comme à l’accoutumée dans ce bas monde.

Dans un sifflement imperceptible, l’OVI, l’objet volant identifié, se stabilise au-dessus de la colline. Un grand coup de klaxon lâche les premières notes de la Cucaracha et l’engin se pose enfin au milieu d’une foule muette.Une porte s’ouvre, un escalier roulant télescopique surgit… Puis, plus rien… Les secondes passent, elles semblent une éternité… Lorsqu’un « Hooo » étouffé se dégage de la foule. Un grand homme élancé au visage fin et glabre, aux longs cheveux blonds, aux yeux bleus étincelants, en combinaison orange, jaune et vert agrémentée d’impressions de têtes d’éléphants, apparaît dans l’ouverture illuminée, à son cou se balance une amulette, car comme dans un grand opéra l’amulette se porte ici.

– Que la Grande Ingurgitation commence et que l’Ongle soit réincarné!

– C’est donc pour cela qu’ils ont reconnu les lieux, mais n’ont pas reconnu Denise.

– Ben ouais, nous on connaît pas Denise, nous on a fait connaissance avec Paulette, hein Shirson.

– Ben ouais, Ashock… Même que je disais toujours « Hé Paulette, après ce coup-là, tu vas prendre du galon! »… Mff, mff, mff…

C’est pourquoi, en son honneur, je déclare officiellement instaurer sur terre, en ce jour de Fête Nationale d’Astérope, la « Journée de la Flemme ». Merci à tous.

©Livre : John P. Barrywell – Et que l’ongle soit réincarné! (Traduction : Jean-Paul verstraeten) [Cactus inébranlable édition // 2015]
Image : Monty Python (Flying Circus)

Alain Berenboom – La position du missionnaire roux (Extraits) [1990]

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Il n’y a pas de plus beau spectacle au monde que celui d’une femme endormie, presque dévêtue, à demi cachée par un drap. Son corps semble offert et en même temps inaccessible. Il palpite. Sa peau vibre, légèrement humide dans la lumière rose de la lune, les yeux fermés comme dans l’amour. Le soupir qui s’échappe de ses lèvres entrouvertes évoque les mystères du désir partagé. La femme pirate dormait devant moi dans la cabine de pilotage, cette splendide créature à qui j’avais arraché un rire quelques instants auparavant, le premier vrai rire de notre épopée. Pendant que nous parlions, son chef et moi, elle s’était étendue sur un matelas coincé contre le fauteuil du copilote en dessous de la tablette du navigateur. À cause de l’étroitesse du lieu, elle s’était mise en chien de fusil en nous tournant le dos. Son chemisier ôté, sans honte, elle reposait en soutien-gorge. Sa peau ambrée faisait une tache obscène et provocante au milieu de tous ces appareils métalliques, face à son complice. Sa chevelure, enfin libérée du bandeau rouge, s’était répandue sur le sol en corolle comme une tulipe noire. Son pantalon avait glissé un peu, laissant deviner la naissance de ses fesses. En cet instant où se jouait ma vie, rien d’autre n’existait plus que cette image de la beauté absolue.

Et voila qu’à mon tour, je laissais tomber les bras ! Au moment crucial, alors que ma vie était en danger, j’acceptais, sans révolte, d’en rester là. Simplement parce qu’une femme, belle et sauvage, s’offrait à moi. À moi ? oui ! Guère de doute à ce sujet. Sinon, pourquoi serait-elle venue s’étendre dans la cabine de pilotage alors que, quelques instants auparavant, bien en éveil, elle tenait la carlingue sous la menace de sa mitraillette ? Qui va croire que la fatigue l’avait brusquement vaincue ou que l’indifférence l’avait gagnée à un moment dramatique ? Comme si elle pouvait piquer un petit somme pendant que ses complices passaient à l’action en se préparant à abattre de sang-froid leurs otages ! Non ! Il n’y avait qu’une explication à son attitude : elle me donnait son corps, du moins tout ce qu’elle pouvait donner, vu les circonstances. Elle me tendait l’arrondi de ses fesses légèrement découvertes, son dos au galbe parfait. Elle me permettait de rêver aux mystères de sa peau palpitante. Elle guidait mon regard là où elle voulait qu’il se pose, écartant ses vêtement jusqu’à l’extrême limite du supportable. »

©Texte: Alain Berenboom – La position du missionnaire roux [éditions Labor-Espace Nord // 200]
©Image : David Hamilton

David Toscana – Un train pour Tula (Extraits) [2010]

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Je me rappelle très bien de cette date. Un 17 avril. C’était l’un de ces jours où le soleil vous cuit et où l’ombre glacée cous engourdit. De nombreuses gelées avaient marqué l’hiver. Les arbres étaient encore dégarnis. La fraîcheur qu’ils offraient était rare, à l’ombre de quelques squelettes au bord de routes poussiéreuses dans un air sec. Secs aussi, les visages des gens qui défilaient devant moi . Je m’étais appuyé contre un noyer, regardant Tula se saigner de ses habitants sur les routes. Sur celle qui allait à Victoria, celle de Carmen, passaient des familles au grand complet, tristes mais décidées à fuir, car les maisons qu’elles abandonnaient seraient bientôt envahies par la solitude, l’immobilité et le délabrement comme par un fléau. La désolation du cimetière allait gagner la place, l’école et l’église, les entrepôts, les haciendas, l’hôtel et le casino, toutes les maisons, mais aussi la sienne. Moi je l’attendais sous le noyer, disposé à risquer toutes ces années pour une lettre qui n’avait plus aucune valeur. J’ai aperçu sa voiture tirée par un alezan dès qu’elle a tourné dans l’allée de peupliers. Elle allait à bonne allure malgré les roues qui semblaient ne pas tourner. Pour la première fois, elle n’était pas vêtue de noir. J’ai posé la main sur le coffret et l’ai ouvert pour montrer toutes les fleurs que, chaque mois, j’y avais accumulées. « Oui…par pitié. » Par pitié, Carmen me dirait : « Monte, allons-nous-en d’ici. » Elle est passée devant moi et s’est retournée pour me regarder. J’ai maladroitement glissé la main dans le coffret pour retourner les fleurs. Elle m’a regardé avec le chagrin de celle qui voit un mort. Elle ne s’est pas arrêtée pour ramasser le cadavre, pour le mettre avec les bagages. La voiture s’est éloignée, des pleurs dans les roues. Je suis resté appuyé contre le noyer jusqu’à m’effondrer sur le sol, jusqu’à voir de plus bas, mes jambes cédant, le reste des gens passer à côté de moi en faisant ce qui ne voyaient pas.

Plus tard, Buenaventura, ayant reçu la lettre, est revenue pour trouver la vielle morte et, une fois de plus, agenouillée devant mon tombeau vide, au milieu de cette grande tombe qu’était devenue Tula, elle a pleuré jusqu’à tomber de sommeil, à bout de forces, sans nulle envie de se réveiller.

©Texte : David Toscana – Un train pour Tula [Zulma // 2010]
©Image : Frederico Infante
net: http://www.federicoinfante.com/

Eugène Savitzkaya – Fraudeur (Extrait) [2015]

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Quand, debout sur le muret qui entourait la fosse, dans la blancheur et l’acidité de l’aube, préférant ce lieu à nul autre pour passer dans le jour, le fou urinait, scrutant par dessus la haie d’aubépine proprement taillée par son père les neuf rangées de peupliers dans les prairies voisines et, au-delà des champs, le long de la route qui va à la ville et dans le lointain où ces hauts arbres semblaient comme un léger plumage vert, jaune doré ou gris ardoise d’où émergeait le clocher de l’église bâtie sur les ruines du château médiéval, lui parvenait, mêlée aux effluves de châtaigne cuite apportés par le vent depuis la sucrerie, l’odeur douce et musquée, légèrement ammoniaquée, des lapins dans leurs clapiers dans cette cabane à lapins à laquelle, dans sa position sur le muret, il tournait le dos. Et dans cet instant d’extrême sensibilité, d’éveil, d’acidité féconde, il percevait l’agitation des lapines s’affairant autour des nids de poils dévastés par les progénitures, une portée de douze lapereaux, une autre de dix et une troisième de huit advenues en trois jours, ainsi que les grattements du mâle dans un clapier distinct déchirant la botte de chicorées fraîches. Et, à cette heure précise du matin, l’humidité de l’air, agissant comme un conducteur parfait d’odeurs et de sons ténus, diffusait, dispersait, amplifiait au point que même les vapeurs de fumier en paraissaient fades, froides, comme éteintes, le fumet de la cabane envahissait le ciel, s’accrochait aux arbres, habitait les champs, les chemins, l’herbe des prés, les maisons du village, le bitume de la route et le corps entier du fou dont un trait d’urine chaude et dorée constellait de bulles le jus couleur tabac de la paille fermentée des litières entassées dans la fosse rectangulaire avec les fanes, les épluchures non comestibles et les fèces du cabinet familial formant une île sur le purin qui s’écoulait peu à peu vers la citerne à purin fermée d’un lourd couvercle de béton armé qui, soit qu’il fût de forme un peu irrégulière, soit que l’ouverture de la citerne fût mal cimentée, balançait produisant un son en deux temps répercuté par le vide chaque fois qu’on marchait dessus pour prendre pied sur le muret des parfaites mictions.

©Livre : Eugène Savitzkaya – Fraudeur [Les éditions de minuit // 2015]
©Image : Eric Pickersgill
net : http://www.ericpickersgill.com

Ian Soliane – Pater Laïus (Extrait) [2008]

Autopsy Theater, St. Elizabeth's Hospital Washington, D.C., 2005© Christopher Payne

À ton arrivée, tu seras déloquée, douchée, blanchie, relookée, grâce aux conseils d’un coach. Un numéro de lit te sera attribué. Dans le cadre de la prévention du suicide, tu recevras un recueil d’histoires drôles et une paire de bongos.

Tu procèderas à l’examen des lieux (grands murs de plexiglas, onze cents micros, cent dix webs, ceux qui meurent à Sarreguemines sont enterrés sous le terrain de foot qui jouxte l’institution spécialement conçue pour protéger la race humaine). Ce n’est pas dire que tu seras livrée au chaos, bien au contraire ,tu écriras ton nom en bas d’une liste de cobayes punaisées au-dessus du frigo.

Pour gérer le centre, la production s’adjoindra les services d’une congrégation religieuse tirée à quatre épingles, laquelle s’occupera de la cuisine, de la lingerie et de l’infirmerie. Tu entendras nettement une voix te dire : « le scotch à l’eau, ça me rend cinglé ». Il sera voté que, du point de vue des probabilités, tu auras très peu de chances de survivre.

Tu te surprendras à passer la première semaine sans ôter tes lunettes. Tu chanteras en play-back sur Fack. On ne te verra jamais sans ton iPod. Tu auras, à ce moment-là, le côlon dilaté.

Réunis à la même table, vous jouerez au Monopoly. Un psychopathe hallucinatoire chronique possèdera Rue de la Paix. Un junky, affligé du syndrome de Klinefelter, la Compagnie des eaux. Il y aura trente-cinq mâles et une femelle, aveugle, dont beaucoup douteront qu’elle soit vraiment folle. Cède-lui pour des raisons humanitaires ou par simple calcul économique, Gare de Lyon.

©Livre : Ian Soliane – Pater Laïus [Editions ère // 2008]
©Image : Christopher Payne (Autopsy Theater, St. Elizabeth’s Hospital Washington)

 

Thomas Pynchon – Vente à la criée du lot 49 (Extrait) [1966]

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Quelque part dans la bande sonore de cette nuit elle se dit soudain qu’elle ne risquait rien, que quelque chose (peut-être seulement son ivresse, qui se dissipait lentement) la protégeait. La ville était à elle, comme, ville maquillée et plâtrée de mots et d’images conventionnelles (cosmopolite, la culture, les tramways), elle ne l’avait jamais été : Oedipa bénéficiait d’un sauf-conduit pour s’enfoncer au plus profond des capillaires de la cité, même les plus minuscules où l’on pouvait juste risquer un œil, mêmes les vaisseaux écrasés en bâtiments municipaux, à fleur de peau, à la vue de tout le monde, sauf des touristes. Rien dans cette nuit ne pouvait la blesser, et d’ailleurs rien ne la blessa. La répétition des symboles devait suffire, sans choc plus profond pour l’atténuer ou même l’arracher à sa mémoire, son rôle était qu’elle s’en souvînt. Elle contemplait cette possibilité comme elle l’aurait fait pour une rue (qui, vue d’un balcon, auraiet l’air d’un jouet), un tour de montagnes russes, ou à l’heure de la nourriture des bêtes au zoo – le genre d’instinct moride qu’il suffit du moindre geste pour consommer. Elle effleurait la lisière d’un monde voluptueux, elle savait qu’il serait délicieux de s’y abandonner ; que rien, ni la force de la gravitation, ni les lois de la balistique, ni la voracité des bêtes sauvages, ne promettait plus de délices. Elle réfléchit à cette hypothèse en frissonnant ; je suis censée me rappeler. Tous les indices qui me parviennet sont censés posséder une clarté propre, une chance d’éternité. Elle se demanda alors si ces indices, comme des pières précieuses, n’étaient pas simplement une forme de compensation pour la consoler d’avoir perdu la Parole directe, épileptique, le cri qui pourrait abolir la nuit.

©Livre: Thomas Pynchon – Vente à la crié du lot 19 [Points // 2000]
©Image : Wasashi Wakui