Jacques Wergifosse – Nougé Socratique (ou la maïeutique de Paul Nougé) (extrait) [1989-1999]

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La maïeutique de Paul Nougé

J’entendis un jour, alors qu’ils ne pensaient pas que je pouvais entendre, Paul Nougé et Magritte s’entretenir du Savoir-Vivre (1946). Je ne fus pas peu étonné de découvrir que Paul Nougé considérait le résultat de cette enquête comme un échec. Pour lui, la plupart des réponses ne faisaient que répéter de vieille rengaines; elles n’apportaient rien de neuf, mais manquaient de véracité, d’efficacité, étaient au fond des réponses qui passaient à côté des questions. Je fus fort troublé par cet avis.

À peu de temps de là, me trouvant chez Nougé seul avec lui, je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il pensait de mes réponses au Savoir-Vivre que voici :

Quelles sont les choses que vous détestez le plus?

Les casques blancs, les casques noirs, les casques verts, les casques kalis, tous les casques, y compris les barrettes, les tiares, les couronnes, sans oublier la couronne d’épines et celle de laurier. Le bruit. La littérature. La presque totalité des hommes.

Quelles sont les choses que vous aimez le plus?

Ma femme. L’oubli. Le plaisir. La matière. Les objets. Certaines fautes d’orthographe du genre « Mouvelle ail française ». La danse rituelle du feu. Le film « Peter Ibbetson« . L’humour noir dans la vie. Les parfums les plus lourds. La propreté.

Quelles sont les choses que vous souhaitez le plus?

Le désir

Quelles sont les choses que vous redoutez le plus?

Rien excepté le malheur de qui j’aime et la fatigue.

Et Nougé me demanda :
« Vous détestez donc tellement l’objet casque? »
– Au fond non, ces objets me sont assez indifférents, lui répondis-je.
P.N. : mais vous écrivez qu’ils sont parmi les choses que vous détestez le plus…
– Oui, mais c’est symbolique, les casques verts et kalis représentent les armées…
P.N. : Je n’aurais pas osé le penser, semblez-vous croire. Donc vous détestez toutes les armées…
– Bien sûr…
P.N. : Sans l’armée rouge et quelques autres, vous marcheriez au pas de l’oie, et ce n’est pas ce que vous souhaitiez le plus, me paraît-il…
– Non, bien évidemment…Je n’y avais pas pensé…
P.N. : Dès lors, je dois penser que barrette, tiares et couronne d’épines représentent la religion chrétienne dans ses différentes formes que donc vous détestez. Mais que par contre, vous acceptez religions islamique, hindouiste, bouddhiste et cultes africains fétichistes.
– Non , au fond, je visais toutes les religions…
P.N. : Le moins que nous puissions dire, c’est que vous ne l’avez point dit, à moins que les prêtres et moines de ces différentes confessions ne portent casques ou couronnes de laurier…
– Vous vous moquez…
P.N. : Il y a de quoi, me semble-t-il…
– Vous avez raison…
P.N. : Qu’est-ce pour vous le bruit? La Tétralogie de Wagner et telles Symphonies de Mahler, sans oublier Le Sacre du Printemps – ce « sans oublier », pour vous imiter, bien entendu –  semblent fort bruyantes à certains. Serait-ce votre cas?
_ Je n’aime pas Wagner, mais ce n’était pas ce « genre de bruit » que je visais, mais les explosions, les avions en piqué, le grincement de certaines machines, le tumulte de certaines rues…
P.N. : Ceci me paraît éclairant. Pourquoi ne pas l’avoir écrit? Je passerai sur la littérature, nous y reviendront mais ce que vous visez par la presque totalité des hommes m’inquiète. Auriez-vous la chance de connaître tous ceux qui habitent la Chine, la Germanie, l’Inde, la Suisse, le Danemark, l’Arabie, et j’en passe…
– Non, bien évidemment.
P.N. : Alors qui visez-vous?
– Je ne sais plus, je me pose la question.

©Livre : Jacques Wergifosse – Oeuvre (presque) complète Tome 3 [Bruxelles // 2001]
©Image : Marcel Marïen [Muette et aveugle // 1945]
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Marcel Mariën -La chaise de sable (Extrait) [1938]

The Kiss Le Baiser, 1938

Dans le rapprochement que l’homme s’est plus à jeter entre la réalité et sa représentation, il s’en est le plus souvent tenu à ne reproduire de la réalité visible que sa forme superficielle, extérieure. Cette attitude décide de la part à réserver aux éléments latents, dont il s’autorise à proclamer la contingence. Ainsi le peintre qui ramène sur sa toile une image profonde à une surface, ne montrera d’une pêche que sa pelure, d’un arbre que son écorce, sans ressentir la moindre envie de peindre sous l’image supérieure, pour la première la chair et le noyaux, pour le second l’aubier et le cœur, qui ne se voient pas plus dans la réalité, mais que l’esprit nous dit s’y trouver. Le peintre s’essayera bien de suppléer à l’apparence plate de son tableau en soignant avec art la perspective géométrique de chaque élément par rapport aux autres, mais sans se soucier du contenu intime des objets, pas plus qu’il ne lui viendra à l’esprit de peindre derrière les horizons de ses paysages, le ciel, qui de par la convexité de notre globe, est sensé se continuer au-delà. Une exigence aussi folle présumerait des moyens et des fins de la peinture et il ne resterait bientôt plus d’autre besogne insensée pour notre peintre que d’entreprendre la reproduction de tout l’univers en grandeur naturelle! Si, désireux de représenter un fruit, le peintre procédait en superposant des surfaces légères de couleur, il construirait tranche par tranche un fruit de couleur, qui, le travail achevé, n’aurait plus qu’à se laisser cueillir sur la toile.Le peintre serait devenu sculpteur sans en avoir la volonté préparatoire. Il faut noter en plus que si ce fruit, élaboré tranche par tranche, finit par former le fruit entier, pour autant que les images intérieures du fruit aient été reproduites dans leur couleur respective, en coupant le fruit en deux on obtiendrai les mêmes apparences qu’à la section d’un fruit véritable. Cependant, pour que la vraisemblance de l’illusion soit parfaite, il faudrait que dans la couleur de chaque surface soit incluse une couleur transversale, car la nature l’a construit par circonférences superposées et nous ne pourrions sans cela trancher avec la même assurance de résultat le fruit perpendiculairement au tableau.

Le sculpteur de son côté n’a cure de telles manœuvres. Il évaluera le corps à reproduire d’après volume et commencera le modelage, alors que pour en agir naturellement, il lui aurait fallu partir d’un embryon: d’un point unique, infime, par une succession, une multiplication de points circulaires, il atteindrait son but. Cela suppose que la nature, à moins d’une loi préalable, puisse toujours nous faire croître, nous dilater et que pour autant que tout l’univers s’y prête, il faudrait bien qu’il occupe toute place existante.

(Extrait paru dans Cahiers d’art, Paris, Octobre 1938)

©Livre : Marcel Mariën – Apologies de Magritte 1938-1993 [Didier Devillez Éditeur // 1994]
©Image : René Magritte (Le baiser)

Bertrand Lacarelle – Jacques Vaché (Extrait) [2005]

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Certaines lettres offrent des passages où le langage umore apparaît dans toute sa force et sa démesure. C’est un langage de distorsion : les mots ont l’apparence des montres molles de Dali. La réalité dégouline, engourdie, hagarde et les images fondent dans un palais de glaces déformantes. Les objets, les sentiments tout comme les gens semblent chacun de leur côté grouiller d’une vie personnelle, insignifiante et absurde. Toujours ces « choses vivantes », cette réalité organique qui rampe le long des jambes de Jack  et pénétré par ses yeux, son nez, ses oreilles, pour regagner son cerveau hypersensible :

« Il fait bien brûlant, bien poussiéreux, et suant – mais que voulez-vous, ce doit être exprès – Les files dodelinantes des grands camions automobiles secouent la sécheresse et saupoudrent d’acide le soleil – […] – Tout de même du culot d’obus les lilas blancs qui suent et s’affalent de vielles voluptés solitaires m’ennuient beaucoup – des fleuristes estivales d’asphalte où des tuyaux d’arrosage pulvérisent les endimanchements – »

©Livre : Bertrand Lacarelle – Jacques Vaché [Editions Grasset // 2005]

Roland Breucker – Quand il pleut sur Queneau, il goutte sur Blavier ou inversement

P1280924.JPGOstende,

Blavier tète sa pipe comme un veau sous la mer, et zieute les jeux de plage par un tuba, pas un tuba de tubiste.

A Liège,

Blavier fricasse un copieux plat d’Ubu qu’il embrase d’alcool de bon grain et d’ivresse.

A Verviers,

Blavier dépose ses empreintes, des pieds et des mains, dans le ciment frais de Sunset boulevard à Woollywood, pour l’éthernité.

A Sèvres-Babylone,

Blavier et Queneau, quand il pleut sur l’un, il goutte sur l’autre. Et inversement.

©Livre : Queneau/Blavier – Traveaux en cours [Les amis des musées (Verviers) // 2003]
©Image : Roland Breucker

Achille Chavée – …Quand ayant arraché ses yeux

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« …Quand ayant arraché ses yeux

Les ayant déposés sur la table

On se regarde de l’extérieur

Et que l’on n’a plus d’autres ressources

Que de hausser les épaules

Que de se laisser métamorphoser

En morceau de matière première

Pour que n’importe quoi sous la  main

Se transforme en vous à son tour

En stalactite d’authenticité

En ayant l’air de dire

Vous voyez bien que je suis un peu là

Pour tout échange profitable à nos destins »

©image : Marcel Mariën (Sans titre // vers 1955)

Louis Scutenaire – La cinquième Saison (extrait)

P1280467.JPGFinir de se lamenter, de s’en prendre à la sottise et au tragique de l’existence ! Il y a beaucoup trop à dire et cela sert à quoi ? N’ouvrir plus l’œil que sur les filles, les oiseaux, la lumière, les couleurs joyeuses, la propreté, une petite maison de l’ancien temps, les arbres en feuilles, les beaux buissons, quelques livres, des fruits, un plat de bon goût, un verre de vin, et si on y tient des plantes, la violette des bois par exemple, la renoncule des marais, les giroflées, la joubarde. Les hommes de bonne violence sont trop éphémères. Concluons tout de même avec Villiers de l’Isle Adam : « On s’en souviendra de cette planète ».

Je me force donc à rire, même jaune ; à sourire, même de travers ; à chanter, même faux ; à danser, même sur les pieds du partenaire ; à plaisanter, même sottement.

©Livre : Louis Scutenaire (Illustration : Olivier O. Olivier) – La cinquième Saison [La Pierre d’Alun // 1983]
©Image : Olivier O. Olivier

 

Philippe Soupault – Georgia

117276473897481Je ne dors pas Georgia
Je lance des flèches dans la nuit Georgia
j’attends Georgia
Le feu est comme la neige Georgia
La nuit est ma voisine Georgia J’écoute les bruits tous sans exception Georgia
je vois la fumée qui monte et qui fuit Georgia
je marche à pas de loup dans l’ombre Georgia
je cours voici la rue les faubourgs Georgia
Voici une ville qui est la même
et que je ne connais pas Georgia
je me hâte voici le vent Georgia
et le froid et le silence et la peur Georgia
je fuis Georgia
je cours Georgia
Les nuages sont bas il vont tomber Georgia
j’étends les bras Georgia
je ne ferme pas les yeux Georgia
j’appelle Georgia
je t’appelle Georgia
Est-ce que tu viendras Georgia
bientôt Georgia
Georgia Georgia Georgia
Georgia
je ne dors pas Georgia
je t’attends Georgia

Philippe Soupault, 1926

Image : Philippe Soupault – Dessin automatique

Fulgurance (1) : Marcel Havrenne

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« Dans le langage ordinaire des hommes, les mots sont à peine prononcés – à peine entendus – qu’ils s’évanouissent ; ils ne reprendront tous leurs sens que dans les dictionnaires, les poèmes et les rêves. »