Louis Jouvet – Théâtre et Langage (Extrait) [1945]

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Ce qui est essentiel dans une phrase ou un vers ne relève ni de la grammaire, ni de la syntaxe, ni de la rhétorique […], mais des sensations et des sentiments que le poète a cristallisés dans ses mots en les écrivant et que ces mots éveillent ensuite au cœur de celui qui les écoutes.

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Pierre Desproges – Alors bon, qu’est ce qu’on fait? (1984)

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Alors bon, qu’est-ce qu’on fait? Et si je poussais une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure cinglante de mon humour ravageur?
Encore faudrait-il que je croie en un combat…Ah, bien sûr, si j’avais cette hargne mordante des artistes engagés qui osent critiquer Pinochet à moins de 10 000 km de Santiago…
Mais non. Je n’ai pas ce courage.
Je suis le contraire d’un artiste engagé? Je suis un artiste dégagé.
Je ne peux pas être engagé. A part la droite, il n’y a rien au monde que je méprise autant que la gauche.
Et d’abord quelle gauche? La gauche gluante d’humanisme sirupeux des eunuques à la rose?
Quelle droite? La droite des fumiers où la rose est éclose?
Quelle gauche? La gauche des cocos? Vous prêteriez votre peigne à Marchais, vous?… Marchais je ne l’accable pas, notez.
C’est un homme qui s’est fait tout seul, qui s’est hissé au premier plan, malgré une inculture et une pauvreté d’esprit qu’on ne rencontre plus guère que chez les animateurs de radios-libres.
Un homme qui a fait une carrière politique remarquable en restant persuadé toute sa vie que Marceau, Berthier et Périphérique étaient des maréchaux d’Empire.
Ne soyons pas anticommunistes primaires. D’autant qu’il suffit de lire Karl Marx pour devenir aussitôt anti-communiste secondaire. Vous avez essayé de lire Le Capital? C’est emmerdant. Le Capital? C’est comme l’annuaire: on tourne trois page et on décroche.
Quelle droite? Je ne prêterais pas mon peigne à Marchais, mais je ne donnerais pas non plus mes poux à Le Pen. Il serait capable de les torturer, ce con? Cet homme)là n’est pas humain.
Il y a plus d’humanité dans l’œil d’un chien quand il remue la queue que dans la queue de Le Pen quand il remue son œil.
Au fait, vous avez lu Minute? C’est avantageux. Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, achetez Minute: pour dix balles vous aurez à la fois la Nausée et les Mains sales. Et les aventures de Pinochet quand il était petit. Pinochet qui est resté un grand enfant: dans Pinochet, il y a Hochet…
Ni de droite ni de gauche.
Qu’on soit de droite ou de gauche on est hémiplégique. Disait Raymond Aron. Qui était de droite.
Je suis un artiste dégagé.
Ce qui ne veut pas dire que je ne ressens pas les problèmes de mon époque avec la même acuité de cœur que n’importe quel pourri de droite ou de gauche qui se précipite à la télé chaque fois qu’un drame social lui permet de montrer son émotion à tous les passants.
Dégagé oui, indifférent non.
Les injustices sociales me révoltent.
Ne changera-ce donc jamais, du verbe changer qui suit un trait d’union précédant le démonstratif ce?
Pourtant les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des riches.
Les riches, au fond, ne sont jamais qu’une minorité de pauvres qui ont réussi.
Les riches forment une grande famille, un peu fermée certes, mais les pauvres, pour peu qu’on les y pousse, ne demanderaient pas mieux que d’en faire partie.
Certes, il y a une certaine dignité, une certaine humilité dans le comportement revendicatif des pauvres qui les empêchent de s’exprimer ouvertement dans ce sens. Mais quand ils réclament du bout des lèvres une augmentation de salaire de 10%, qui nous dit qu’en réalité ils ne préféreraient pas 30,40, voir 50%?
Pour un pauvre qui exulte à Berck-Plage au-dessus d’une moule-frites, combien sont prêts à avouer qu’ils prendraient un plaisir plus grand encore à Tahiti devant une langouste flambée?
C’est à nous, les nantis (je parle aux gens des trois premiers rangs), c’est à nous les nantis, qu’il appartient d’aider nos frères les plus démunis à s’intégrer dans nos rangs.
La coupe est pleine. Prenons-y garde, frères riches. La colère gronde au sein des masses. C’est véritablement un scandale, et probablement une contrepèterie. (Cherchez pas. Y en a pas.)
Il y a des abus qui ne sont plus tolérables.
Moi-même, qui suis un nanti, et pas seulement un nanti sémite, quand j’analyse honnêtement mon propre cas, j’ai honte.
Quand je pense qu’en une soirée je gagne l’équivalent de trois mois de salaire d’un ouvrier qualifié alors que, dans le même temps, à trois pas d’ici, Guy Bedos gagne l’équivalent de six mois de salaire d’un cadre supérieur.
Il n’y a pas de justice sociale.
La solution?
Elle est simple: il suffit de prendre aux riches pour donner aux pauvres.
Et vice versa.
En temps de paix, par exemple, les riches auront le droit de prendre la sueur au front des pauvres. Et en temps de guerre, les pauvres auront le droit de prendre la place des riches. Au front également. Il me semble qu’avec mes idées généreuses, je ferais un excellent président de la République.
J’ai dit à ma femme: « Tu ne trouves pas que j’ai l’étoffe d’un chef d’Etat? Et puis j’ai le bras long… »
Elle m’a dit: « Si tu as l’étoffe et le bras long, tu coupes les manches, ça te fera un petit boléro. »

(Noir.)

©Livre : Pierre Desproges – Textes de scène [Editions du Seuil // 1999]
©Image : Reiser

 

Jacques De Decker – Fitness / comédie solo (Extrait) [1994]

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Des fois je me dis qu’on n’est qu’une tripe.
Une tripe à la mode de Caen.
Avec plein de choses à l’intérieur, bourrées à la hâte, dans une espèce de gaine de peau?
Un sac de peau, en somme, avec tout un attirail à l’intérieur.
Sans la peau, ça se rependrait partout, ça ferait désordre. Dur, dur! heureusement elle y veille, la peau, à envelopper tout ça, à empêcher la dispersion des troupes.
C’est pour ça qu’on l’aime, qu’on la câline, qu’on la caresse. C’est la moindre des choses.
D’autant qu’elle nous le rend bien. La peau, ça se donne sans compter.
Voyez les femmes enceintes: avec la même pièce de peau, elles protègent leur locataire, son casse-croûte et ses effets personnels? C’est qu’il vient de nulle par, mais qu’il ne voyage pas sans bagages!
La peau, c’est la générosité même. A certains endroits, il suffit qu’elle soit touchée pour que les frissons nous parcourent.
Ailleurs elle est chatouilleuse. Parfois, elle se grumelle comme une chair de poule.
La peau reçoit tout, la gifle et le baiser, la bourrasque et la canicule.
Elle se dore au soleil ou se crispe sous le froid.
Elle est toujours la première à nous informer d’une sympathie. Deux mains se serrent, et elles en disent long à leurs maîtres sur celui ou celle à qui ils ont affaire.
Un simple contact de peaux et deux vies n’en font plus qu’une.
Une question de chaleur, de toucher, de consistance, de répondant.
Une peau en dit plus à l’autre que leurs propriétaires ne pourraient s’en conter.
Cela se passe de mots, de commentaires, des peaux se parlent, et le reste est silence.
Mais il n’y a pas qu’elles.
Quand deux peaux s’aiment, les corps ne sont plus que d’immenses mains qui s’étreignent.
Un bras est un doigt, un torse une paume. Et les mains font office de bouts de doigts infiniment sensibles, éclaireurs téméraires au pays de l’autre.
Et les lèvres, ourlées d’une peau plus savante encore, vont, souveraines, distillant le plaisir à petits coups, bondissants et mouillés, comme de jeunes chiots qui viennent de surgir des vagues.
Pour mieux s’entendre confier leurs secrets, les corps se mettent tout entier à l’écoute.
Rien ne leur est impossible dans ces ajustements qui viens à abolir ces parois qui nous rassemblent.
L’amour, c’est le rêve de l’abolition des peaux par le pouvoir de ces peaux elles-mêmes.
Et c’est comme si les contenant se vidaient, que les peaux n’étaient plus qu’elles-mêmes, mises à plat, collées pore à pore l’une à l’autre, se gorgeant de tout ce que l’autre sécrète, mêlant leurs huiles, leurs parfums, leurs chaleurs.
L’on est tellement soi que l’on croit ne plus s’appartenir, l’on est tellement livré que l’on est délivré comme jamais.
Que sont ces millimètres imperceptibles qui font toute la différence, qui font que nous sommes nous et certainement pas l’autre, que l’autre est autre et certainement pas nous?
Et en même temps, que tout communique?
Au point que l’on se sent comme électrisés et que des ondes nous traversent, gagnent l’autre et nous reviennent. Car la peau fait obstacle à tout, sauf à l’essentiel.

©Livre : Jacques De Decker – Fitness / comédie-solo [Editions de l’ambedui // 1994]
©Illustration : Roland Breucker (tirée du livre précité)

Valère Novarina – Le Monologue d’Adramélech (Extrait)

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En ce temps-là il faisait beau. Trou du fond, cessez-vous, tu nous scies l’appareil! Mais un jour midi sonna soudain l’hiver brutal et je dus fuir en forêt dense chercher où foutre mon corps visible hors de la vue d’tous les oiseaux. Déjà ces noires salope épiaient les mers, guignaient d’en haut nos agitats. C’est sous du buis et bien caché que j’échappa à leur mangeage. Vrillantes et penchant l’aile affamée, elles gueulaient: « On recherche Illico, où est sa tête, qu’il sorte! » Ces bêtes s’en allèrent au printemps et je les vis voler à reculons. Elles passèrent l’horizon un soir à sept heures, navrées de leur mauvaise chasse.

©Texte : Valère Novarina – Le Monologue d’Adramélech [P.O.L. // 2001]
©Image : Yoshinori Kobayashi

Heiner Müller – Hamlet-Machine (Extrait)

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Ma place, si mon drame avait encore lieu, serait des deux cotés du front, entre les fronts, au-dessus. Je me tiens dans l’odeur de transpiration de la foule et jette des pierres sur policiers soldats chars vitres blindées. Je regarde à travers la porte à deux battants en verre blindé la foule qui afflue et je sens ma sueur froide. J’agite, étranglé par l’envie de vomir, mon poing contre moi-même qui suis derrière le verre blindé. Je me vois, agité de crainte et de mépris, dans la foule qui afflue, l’écume à la bouche, agiter mon poing contre moi-même. Je pends par les pieds ma viande en uniforme. Je suis le soldat dans la tourelle du char, ma tête est vide sous le casque, le cri étouffé sous le chenilles. Je suis la machine à écrire. Je fais le noeud coulant quand les meneurs vont être pendus, enlève le tabouret, me brise la nuque. Je suis mon prisonnier. J’alimente les ordinateurs en informations sur moi. Mes rôles sont salive et crachoir couteau et plaie dent et gorge cou et corde. Je suis la banque informatique. Sanglant dans la foule. Respirant derrière la porte à deux battants. Secrétant une bave de mots dans ma bulle insonorisée au-dessus de la bataille. Mon drame n’a pas eu lieu.

©Livre : Heiner Müller – Hamlet-Machine / Horace / Mauser / Heracles 5 et autres pièces [Les éditions de minuit // 1979]
©Image : Jorge Miguel Blazquez