Urmuz – In Abstracto (Extraits) [2017]

Miro carnaval d'arlequin

Après l’orage


Peu à peu calmé, puis ému aux larmes et saisi de frissons de repentir, il renonça pour toujours à tout plan de vengeance, et après avoir embrassé la poule sur le front et l’avoir mise de côté en lieu sûr, il s’attela à balayer toutes les cellules et à en frotter le plancher avec des gravats.

Ensuite, il compta son argent et monta dans un arbre pour attendre l’arrivée du matin.  » Quelle splendeur! Quelle grandeur! » s’exclama-t-il en extase devant la nature, toussant parfois explicitement et sautant de branche en branche, tout en prenant régulièrement soin , en cachette, de lancer dans l’atmosphère des mouches sous la queue desquelles il introduisait de longs rubans de papier vélin…

Son bonheur toutefois ne fut pas de longue durée… Trois voyageurs, qui se présentèrent d’abord comme des amis et qui en dernier lieu prétendirent avoir été envoyés là par le Fisc, se mirent à lui faire toutes sortes de misères, en commençant par lui contester le droit même de se tenir perché dans un arbre…

Soucieux de se montrer bien élevés et de ne pas user directement des rigueurs que la loi mettait à leur disposition, ils essayèrent par toutes sortes de moyens détournés de le forcer à quitter son arbre…, d’abord en lui promettant des lavages d’estomac réguliers, finalement en lui offrant des sacs de loyers, d’aphorismes et de sciures de bois.

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André Stas – Mal nommer les choses… [2019]

Texte écrit pour le colloque « L’art brut existe-t-il? », qui s’est déroulé en mars 2019, à la Maison John et Eugénie Bost et publié dans l’ouvrage collectif « L’art brut existe-t-il? » aux éditions Lienart.

Editions Lienart

Mal nommer les choses…

Dans les Fragments inédits de NIETZSCHE, on découvre cet avis : Ce qu’il y a d’original dans l’homme, c’est qu’il voit une chose que tous ne voient point. Affinant sa réflexion, il y revient dans Le Gai Savoir : Qu’est-ce que l’originalité ? C’est voir quelque chose qui n’a pas encore de nom, qui ne peut encore être nommé, bien que cela soit sous les yeux de tous. Tels sont les hommes habituellement qu’il leur faut d’abord un nom pour qu’une chose leur soit visible. Les originaux ont été le plus souvent ceux qui ont donné des noms aux choses. Comment ne pas penser à ÉLUARD qui par ces mots entama sa préface pour Anciennetés de Saint-Pol-Roux : Par l’honneur qu’il fait aux choses en les nommant, …  ou encore à cette inscription de l’immense Louis SCUTENAIRE : Il faut créer ce qui existe. ? Lire la suite

Alejandra Pizarnik & André Pieyre de Mandiargues – Correspondance Paris-Buenos Aires 1961/1972 (Extraits) [2018]

on-the-clothesline marcel dzama©Marcel Dzama

 

À André Pieyre de Mandiargues
Buenos Aires 4 avril [1964?]

Cher André, pardonnez-moi mon long silence de petit quai abandonné. Je suis à peine de rétour de Miramar, une plage d’ici, où je suis restée presque deux mois (sans rien faire sauf le vélo et le ramassage d’escargots et d’impossibles étoiles de mer mais au soir, sous la néfaste influence de la lune de Miramar qui est toujours jaune, rose ou rouge mais jamais normalement blanche). Je me changeais en fille-louve et le résultat, ce sont 50 poèmes un peu trop forts pour les enfants (j’avais emportée La marée qui est plus admirable chaque fois qu’on la relit). Ici c’est la bourrasque. Je ne fais que revoir des amis qui ne sont pas, malheureusement, des français, puisque toutes les réunions finissent à l’aube (quand la couleur du temps reste trop de temps sur un mur abandonné), et c’est comme ça que mes mains tremblent de dormir peu et j’ai un étrange nuage dans le lieu par où tout le monde pense. Mais j’écris beaucoup, pour n’est pas me laisser dévorer ou pour me visiter ou pour maudire comme je ne le pourrais jamais faire personnellement. Après Paris, Buenos Aires est si laide qu’on ne peut pas le croire. Une Pampa plein d’édifices en forme de caisses. On ne sait pas où abandonner le régard. La nouveauté « littéraire » de la saison c’est sont les prochaines fiançailles de J.L. Borges, qui malgré ses 64 ans devra lutter beaucoup pour obtenir la permission de sa maman. Un fait curieux: l’ancien fiancé de sa fiancée s’est suicidée il y a quelques années après avoir publié un livre sur Borges.

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J’inaugure cette nouvelle section du blog (Livres Tactiles) avec mon dernier achat littéraire d’une Grande Beauté

VILLA CAVROIS – Robert mallet-Stevens (Illustrations en relief et gaufré, illustrations constrastées et photographies couleur) [Editions du patrimoine-centre des monuments nationaux // 2018]

 

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Vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=-alkHNrENJM

« Ce volume propose de « lire avec les doigts » l’édifice le plus exceptionnel du mouvement moderne : la villa Cavrois construite en 1932 par l’architecte Robert Mallet-Stevens pour un riche industriel du Nord. Restaurée puis ouverte au public à partir de juin 2015, elle est aujourd’hui l’un des fleurons du réseau des sites du Centre des monuments nationaux. Lire la suite

Yves Simon – Jours ordinaires (Extraits) [1988]

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©John Turck [L’oeil du jardin]

 

J’ai gardé de mon enfance les cruautés simples et les imaginations désordonnées. J’ai erré à la recherche de sorcières, de déesses, de Christ buvant des demis pression aux comptoirs des gares terminales, et je n’ai trouvé que moi, avec cette cicatrice étrange dans le regard et ces mains qui tremblent quand il faut se quitter.

Nous n’avons pas de certitudes. Nous ne savons que caresser une peau, embrasser une bouche, aller et venir avec nos corps, jouir et, avec des kleenex à la main, dire comme après un match ou un concert : ce soir c’était super ! Nous savons dire bonjour, ça va et toi, dans les rues, à des gens que nous connaissons à peine, et c’est en France que nous habitons, pays où, paraît-il, tous les pouilleux de la terre sont venus se réfugier, ne pouvant aller plus loin à cause de l’Océan.
Nous avons peur de vivre et nous avons peur de mourir et, souvent, nous collons de vieux chewing-gums sous des banquettes ou des fauteuils de cinéma.

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Et puis voilà…et puis tant pis (4)

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Au début du 20ème siècle, Charles Felton Pidgin inventa un procédé pour afficher les dialogues dans les films muets. Une sorte de ballon que l’on gonfle et sur lequel se trouvent les mots du dialogue…

wikipédia : https://en.wikipedia.org/wiki/Charles_Felton_Pidgin

 

Paul Surgeres – N’ayez pas peur de la violence : Elle peut vous guérir! (1974)

Adam_Rabalais-A_Clockwork_Orange©Adam Rabalais

 

Vous avez vu « Orange Mécanique » ou « Dernier tango à Paris » et vous vous êtes prodigieusement ennuyé parce que ces films n’avaient, selon vous, rien de divertissant ? Rassurez-vous, vous n’avez pas perdu votre temps : des psychiatres viennent de révéler que des films comme ceux-là servent à une meilleure information et qu’ils possèdent d’authentiques vertus thérapeutiques. Ainsi, en dépit de tout ce que l’on a voulu lui faire endosser, « Orange Mécanique » constitue un document de première importance sur l’époque à laquelle nous vivons. Bien sûr, on l’avait deviné mais il est intéressant que des spécialistes nous le confirment officiellement…

Il est des réalisateurs qui utilisent la violence à seule fin de secouer le public. Sam Peckinpah (« La horde sauvage », « les chiens de pailles », « Pat Garrett et Billy le kid ») est l’un de ceux-là et il y réussit fort bien. Pour lui, la violence sert à distraire et le sang n’a jamais une couleur très vraie. Du spectacle donc, souvent saisissant, mais qui ne vise pas à l’authenticité.

Tout au contraire, un réalisateur comme Stanley Kubrick (« 2001 Odyssée de l’espace », « Orange Mécanique ») veut montrer la violence pour la violence. Il la veut réaliste et brutale voire insupportable. Pour lui, un personnage frappé d’une balle est frappé d’une vraie balle, un coup de poing est un véritable direct du droit et le sang n’a rien de commun avec l’hémoglobine. C’est pourquoi certains psychiatres considèrent qu’un film comme « Orange Mécanique » devrait être vu par un public aussi vaste que possible. Lire la suite

Eric Fourez – Conversation avec Baudouin Oosterlynck (Extraits) [2013]

éric fourez
Eric Fourez [Le même, infiniment]

 

(Baudouin Oosterlynck) Voila donc un peintre – c’est ce que tout le monde pense – qui se dit photographe parce que cinéaste ruiné et qui fut d’abord un comédien jouant Prévert et Becket dans les années soixante. Sans compter qu’il était d’abord électronicien pour gagner sa vie!
Puis aussi un des acteurs principaux de la vie culturelle à Tournai!
Moi non plus, je n’ai pas de problème de vivre avec tout ça! Chaque rencontre et chacune de nos expériences aussi diverses soient-elles nourrissent l’oeuvre et surtout la lisibilité de l’oeuvre. Mais la peinture tout de même… quand commences-tu à peindre en plus d’être photographe? J’avais vu dans l’atelier des peintures anciennes qui te rattacheraient bien un peu aux photos réalistes des années soixante? Lire la suite

À propos de…(17) Jean-Luc Godard ( Par François Musy)

Film Director, Critic Jean-Luc Godard 1930 -Jean-Luc Godard en 1960. © Keyston Pictures USA / Zumapress / MaxPPP

 

Un jour, il a fait une très jolie blague sur le tournage de Je vous salue, Marie à Genève. Il est arrivé avec un magnifique manteau en cachemire, un cigare, et a dit : « Vous voyez, ceci est un stylo pour écrire. Sur ce film, personne n’écrit sauf moi. Personne ne se jette à l’eau sauf moi. » Et il s’est jeté dans le port tout habillé, en plein hiver! Et en sortant, il a dit : « Bon, maintenant je suis mouillé, je rentre à la maison. De toute façon je n’ai pas d’idée pour aujourd’hui. »

©Extrait tiré de l’article « Qu’est-ce que tu veux entendre? » entretien avec François Musy [Cahier du Cinéma / Ecouter le cinéma / Novembre 2018]

Jean Cocteau – Montmartre (1935)

jean cocteauJean Cocteau [La folie de Montmartre]

 

Tragiquement accoudé sur son genoux droit; le pied verni posé sur le dôme du Sacré-Cœur, le visage masqué d’un loup noir, en frac, tube et cape romanesque, Fantômas promène sur Paris le regard de Rastignac et se propose d’en presser l’or comme le jus d’une orange. Il est difficile, en 1935, d’imaginer un vampire de cette sorte et de se représenter un jeune dandy montant les marches de la Butte à seule fin de menacer la capitale et de lui crier : « A nous deux! » Lire la suite

Dans la maison, Place à l’homme… un avis de 1957

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On dit que, dans la vie d’intérieur, l’homme est dépourvu de sens pratique… Telle est du moins l’opinion de la majorité des femmes, qui sont, elles, les grandes organisatrices de l’appartement d’aujourd’hui et dont le rôle est d’imposer un ordre : leur ordre. C’est pour elles que l’architecte groupe les pièces, élimine les espaces inutiles; pour elles que se développe une technique qui a la prétention de devenir un art – art ménager. C’est pour leur éviter des gestes et des pas que l’appartement se simplifie, se plastifie.

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L’agenda des mots : « JE VOUS REGARDE » – Tracés des lettres belges [04 Décembre 2018 – 03 mars 2019 au Bozar/Bruxelles]

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Croiser Verhaeren, Dotremont, Plisnier ou Michaux, Nougé ou Crommelynck au hasard d’une flânerie autour de la salle Henry Le Boeuf, à travers des reproductions de manuscrits, des photographies, des poèmes, des affiches de théâtre, et même quelques bustes.

Plus d’infos : https://www.bozar.be/fr/activities/148805-je-vous-regarde

Camille Goemans : Réflexions

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Grand comme une image.

L’on ne joue qu’avec le feu.

Tirez toujours, il en mourra l’un ou l’autre.

Tel qui n’est pas impuissant, ne cesse de se défendre. Il use tous les coups, mais ce sont les siens.

Qui veut trop est plus riche qu’on ne pense. Lire la suite

Colette – Pour un herbier (Extraits) [1948]

47110621_2304633743090752_5926004800515735552_o(collage « Automne de la vue ! »  ©Robert Varlez)

 

Monologue du gardénia

Six heures… Du moins c’est ce qu’affirme le tabac blanc. Mais le tabac blanc est sujet à erreur. Il sera six heures quand j’aurai décrété qu’il est six heures. Alors seulement, la terrasse, le jardin, et l’univers entier suffoqueront de mon parfum.

Si heures, à peine… Je ne fais que m’éveiller, et j’ai le réveil lent. Je tarde à proclamer la certitude, la lucidité qui assurent mon règne, de la nuit close au petit matin , noir, à peine blessé sur l’Est d’une plaie brune et pourprée.

Le jour qui s’achève fut long. Tout le temps qu’il dura j’ai retenu mon haleine, le souffle qui m’environne au crépuscule et fait trébucher dans leur premier vol les papillons de la nuit. Je dormais. Je dormais, dans mes pétales pulpeux, lâchement noués, juste assez désordonnés pour qu’on ne me confonde pas avec la fade régularité du camélia. Je dors, en plein jour, comme dort ce qui est blanc et riche d’un secret d’odeur. Pour nous autres floraisons blanches, chargées de troubler la créature humaine, le milieu du jour est une traîtrise dont nous ne nous lassons pas. C’est alors que l’ingénue, l’ignorant, l’amante distraite cassent de l’ongle une de nos tiges qui porte fleur et l’épinglent, toute froide et sans plus d’expression qu’une renoncule, entre leurs tresses, à leur ceinture. Là, je dors inodore. Mais à l’heure dite, « six heures ! », j’exhale mon fiévreux et muet discours. Une fleur d’oranger imaginaire, un mousseron crû en une heure, s’unissent en moi, dirait-on, pour la perdition des âmes et des corps. L’ingénue se change en chèvre, l’amante distraite s’échauffe et s’enfuit – mais point seule ! – l’ignorant se jette vers une science que je lui enseigne, et la ronde terre compte une nuit folle de plus.

Il est six heures. Le blanc verdissant de mes pétales tolère encore, dans un reste de clarté, qu’auprès de lui se devinent le tabac blanc, le terne pittosporum et l’oléafragrans, le bouvardia délicieux mais qui retarde, les œufs démesurés et vulnérables du magnolia – ce n’est certes pas sa chair que Swimburne renomme « plus belle pour une tache » ! – la pluie légère du catalpa, le lys des sables qui boit, faute de mieux, l’eau marine, et le jasmin presque aussi lumineux que l’étoile. J’accepte tous ces humbles détenteurs de baumes nocturne, sûr que je suis de n’avoir pas de rivaux, hormis, je l’avoue, une rivale… devant qui je fais parfois pis que d’avouer, j’abdique. Certaines nuits méridionales sont prometteuses de pluie, certains après-midi grondants de foudre nonchalante, alors ma rivale ineffable n’a qu’à paraître, et tout gardénia que je suis-je faiblis, je me prosterne devant la tubéreuse.

Elle ne m’en a pas de gratitude. Sa fraîcheur, qui est celle d’un jeune bout de sein, dure plus que la mienne. Elle en abuse pour insinuer que je vieillis mal, et que dès le troisième jour de mon épanouissement, j’ai l’air d’un gant de bal tombé dans le ruisseau. Lire la suite