Petit détail d’un livre d’occasion (6)

« Quand je pense que ces lignes sont publiées, commentées et prises au sérieux! »

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Texte : Extrait d’une lettre d’André Baillon citée par M. de Vivier, « Introduction à l’oeuvre d’A. Baillon » repris dans la préface de Frans De Haes pour le livre « Délires » d’André Baillon [Editions Jacques Antoine // 1981]

 

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Le titre qui tire la couverture à soie… (1)

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Claire Mousset – Et je rendais hommage…

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Et je rendais hommage aux cadastres aux plans
Hommage à ce décor très bleu de mappemonde
Que mesure l’accord chiffré des portulans

L’Atlas soudain s’ouvrait comme une poétique
Où je cherchais perdus dans l’azur stylisé
Les cyclones qui vont leurs démarches épiques

Et je rendais hommage aux branches du compas
Qui dessinent pour moi le ciel géographique
Qui retracent en clair l’horaire migrateur
Des mouettes et des lignes aériennes…
Crépitements… La pluie allait son contrepoint
Quand les moteurs chantaient leur dur travail nocturne
Et le repos dans les clairières balisées
d’Amsterdam. Caracas Fort de France Madrid
Tous les pays mouraient dans cet effort cabré
De avions musclés par la course quand prenait
Le virage sur l’autoroute des grands cercles Lire la suite

Fabrice Luchini – Comédie Française Ça a débuté comme ça… (Extraits) [2016]

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Six jours plus tard, je suis en train de me doucher et j’entends Maman crier : « On est pris! » Et là c’est le tourbillon. Les clientes aux jambes interminables qui se font épiler devant moi, les collègues homos qui veulent me faire entrer dans leur confrérie. Je fais attention à mes miches. Je porte des petits blazers de minets, des Weston que l’on s’achète avec des pourboires mirobolants. Les filles ont des cuissardes. La libido est du whisky et nous fait tourner la tête. Les coiffeuses se déloquent, les clientes se déloquent, Marlène Jobert se déloque… Dès que je peux me tirer sur la tige, je me précipite au toilettes. Une oppression homosexuelle m’entoure. Un des plus grands coiffeurs, Bernard, comme il me voit lire Freud pour plaire à ma fiancé, dit : « La Luchina, faute de se meubler  derche, elle se meuble l’esprit! »

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À propos de…(15) Jean Cocteau ( Par Robert Goffin)

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De même qu’il se renouvelle inlassablement, il faudra chercher inlassablement ses traces pour pénétrer au centre ensorcelé de son mystère. Ses chambres magiques ne communiquent avec le public que par l’équilibre d’un fil d’Ariane, rompu à divers endroits pour assurer l’impunité de sa solitude. Il faut toujours chercher le Sésame! Lire la suite

Le devoir de fonder une famille… un avis de 1937

« …Mais il faut reconnaître que les particuliers partagent avec L’Etat la responsabilité de ce fâcheux état de choses. Le remède à la dénatalité est aussi d’ordre moral. Il consisterait à se pénétrer non seulement de la nécessité de fonder un foyer mais encore de celle d’avoir une nombreuse famille; à se libérer de sophismes tels que la maxime absolutoire : « On n’a pas le droit d’avoir des enfants quand on n’a pas de quoi les élever », que beaucoup de ménages invoquent pour ne pas s’avouer leur manque de courage devant les difficultés de l’existence. Combien y en a-t-il qui éviteront ainsi de procréer ou qui concentreront sur un seul enfant leur légitime désir de voir s’élever la famille, alors que chacun d’eux devrait en avoir au moins trois pour parer aux risques de la mortalité. Ils ne se rendent pas compte, ces parents, de l’inanité de leurs calculs. Ils ne songent pas que leurs beaux projets sont bâtis sur la fragilité d’une vie humaine encore aggravée par les risques de guerre que fait naître la dénatalité ou sur l’hypothèse non moins incertaine que cet enfant leur sera reconnaissant. A quoi bon tous leurs efforts s’il meurt, s’il devint l’enfant gâté dont les caprices et les prodigalités les feront tomber dans la misère,  ou l’ingrat parvenu qui rougira d’eux et plongera leurs vieux jours dans une tristesse amère! Telles sont pourtant les dures leçons que l’existence inflige bien souvent à ces ingénieux calculateurs. Combien d’entre eux éprouveront les affres de la solitude à l’heure où l’on aime à sentir autour de soi une nombreuse et affectueuse sollicitude, où l’on peut avoir besoin d’un soutien? Combien d’entre eux regretteront alors de n’avoir pas compris la portée du devoir de fonder une famille et surtout de ne pas se voir revivre en leurs descendants? »

Extrait de texte tiré du « Grand Mémento encyclopédique Larousse » [Paul Augé // 1937]

Norman Mailer – Le Nègre blanc / Hipsters (Extraits) [1957]

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Une société totalitaire exige beaucoup du courage des hommes, et une société partiellement totalitaire en demande encore plus, car l’anxiété générale est plus grande encore. En effet, si l’on veut être un homme debout, un homme tout court, presque toute forme d’action non conventionnelle demande souvent un courage disproportionné. Ce n’est donc pas un accident si la source du Hip est le Nègre car celui-ci a vécu à la marge, entre totalitarisme et démocratie pendant deux siècles. Mais la présence du Hip en tant que philosophie fonctionnant dans les mondes souterrains de la vie américaine est probablement le jazz, qui y a fait son entrée en la pénétrant à la manière d’un couteau; elle est son influence subtile mais diffuse sur une génération d’avant garde – cette génération d’aventuriers d’après guerre qui (certains de façon consciente, d’autre par osmose) ont absorbé les leçons de la désillusion, du dégoût des années 1920, de la Grande Dépression et de la guerre.

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Joseph Delteil – Sur le fleuve amour (Extraits) [1927]

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Deux jeunes hommes tangoutes, nonchalants et purs, chantaient une chanson de neige, perchés sur un wagon de la compagnie internationale du port. Des femmes sartes, vêtues de peaux de loi, buvaient du lait de jument dans des gobelets de porcelaine. Des vieillards lolos se lissaient en silence les barbes.

Ludmilla a chu au beau milieu du filet, parmi les poissons. Elle les sent qui lui frôlent la chair avec une molle continuité, qui se coulent entre ses jambes, qui lui curent les oreilles, qui lui lèchent les joues et les organes de la génération. Il y en a de longs et fourbes, avec des ouïes équivoques en forme de ventouses; d’autres épais, avec d’informes nageoires dorsales indignes de l’époque quaternaire; d’autres encore, fins et goulus, qui s’insinuent à travers les cheveux; d’autres encore… Ils sont la multitude une et indivisible, avec des ventres sans nombre…

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À propos de…(14) André Stas ( Par Nadine Monfils)

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Le Cirques Divers, indissociable du génial André Stas, pataphysicien, poète, écrivain, collagiste, autodidacte. Un vrai artiste. Pas été pollué ou influencé par une école de mes deux qui formate des employés de l’art. Mon Dédé! Qu’est-ce que je l’aime aussi, celui-là, avec son éternel petit chapeau qui a l’air d’avoir pris la drache et sa tête de cancre.

©Extrait : Nadine Monfils – La 1ère fois que j’ai été au Cirque (Texte paru dans le n°232 de la revue C4 – C’est quoi ce Cirque?)

Hélène Prigogine – L’objet de cet objet (Extrait) [1983]

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le bras d’abord avant même que la main ne se raidisse ou ne s’ouvre ou ne se sente avant même

le bras souple celui de droite peut-être porté à droite montrant la droite en un geste non calculé celui de droite sans doute à droite

à plat et perpendiculaire

perpendiculaire au corps raide non assoupli avant même qu’il ne sente le mouvement une douleur à l’aisselle un picotement à la hanche une contraction de l’épaule avant même

qu’il n’avance jusqu’à la perpendiculaire qu’il monte en direction de la tête et s’arrête avant même la perpendiculaire à plat sur le drap sans doute sur le drap fripé et moite peut-être Lire la suite

Joël Lenfant – Compensation

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J’aime les trous du cul j’aime  les trous du con
Toujours sans défaillir je les ai vénérés –
Mais, dépourvu de femmes et privé de garçons,
Je laisse bien mes doigts aimer les trous de nez.

©Livre : Ivar Ch’Vavar et camarades – CADAVRE GRAND M’A RACONTÉ  /Anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le nord de la France ( Editions le corridor bleu)
©Image : Grégroire Guillemin
net: http://www.greg-guillemin.com/

 

TOM GUTT – Droit d’asile pour les barbares (Extraits)

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DROIT D’ASILE POUR LES BARBARES

NE PASSONS JAMAIS A L’ACTION. J. A. Dupont

J’ENTENDS ME FORMALISER PEU
DES CONTRADICTIONS APPARENTES. Tom Gutt.

Je préviens dès l’abord le lecteur que je le considère quel qu’il soit, comme un crétin, un cuistre et un lâche. Ceci posé, qu’il n’a pas chercher ici un raisonnement mené avec la rigueur qu’y pourrait déployer un logicien. Je déteste m’ennuyer lorsque j’écris, mais ennuyer le lecteur m’apparaît alléchant. Je ne doute pas que, à cet égard, pareille affirmation se prête à toutes les facilités relativement aux jeux de mots qu’elle pourrait susciter. Il s’agit donc de notes groupées avec un semblant de cohésion, puisque aussi bien la foule risquerait de mal interpréter les insultes portées à son compte dans l’occurrence où j’userais ici d’un langage irrationnel.
Lorsqu’il est écrit je, on peut parfois lire nous, ce qui, bien entendu, ne change rien à l’affaire.

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Jean Genet – Lettres à Roger Blin (Extraits) [1966]

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Vous aurez peut-être des théâtres de dix mille places, ressemblant probablement aux théâtres grecs, où le public sera discret, et placé selon la chance, ou l’agilité, ou la ruse spontanée, non selon la fortune ni le rang. Le spectacle de la scène s’adressera donc à ce qu’il y a de plus nu et de plus pur dans le spectateur. Que les costumes des spectateurs soient bariolés ou non, couverts de bijoux ou de n’importe quoi, cela n’aura aucun inconvénient pour la probité du spectacle donné sur la scène. Au contraire même, il serait bien qu’une espèce de folie, un culot, pousse les spectateurs à s’accoutrer bizarrement pour aller au théâtre – à  condition de ne rien porter d’aveuglant : broches trop longues, épées, cannes, piolets, lampes allumées dans le chapeau, pies apprivoisées… ni rien d’assourdissant : tintamarre de breloques, transistors, pétards, etc., mais que chacun se pare comme il veut afin de mieux recevoir le spectacle donné sur la scène : la salle à le droit d’être folle. Plus le spectacle de la scène sera grave et plus les spectateurs éprouveront peut-être le besoin de l’affronter parés, et même masqués.

On doit pouvoir entrer et sortir en pleine représentation, sans gêner personne. Et rester debout aussi, et même s’approcher de la scène si l’on en a envie, comme on s’approche ou qu’on s’éloigne d’un tableau. Ainsi, si l’on jouait alors les Paravents, il faudrait qu’un certain espace fût réservé directement sur la scène, pour un certain nombre de figurant –  silencieux et immobiles – qui seraient des spectateurs, ayant revêtu un costume dessiné par le décorateur; – d’un côté de la scène, les notables, de l’autre côté, des détenus de droit commun, masqués et enchaînés, gardés par des gendarmes armés.

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Jean Ray – Malpertuis (Extraits) [1943]

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– Et l’on dit que les affaires reprennent! ricane le vieux. Mais qu’à cela ne tienne, ma toute belle. Retourne à la boutique, prends la petite échelle qui compte sept marches et monte sur la septième. Ne le fais pas en présence d’un client qui ne te dit rien, car tu portes les jupes bien courtes. Grande comme tu es, et juchée sur la septième marche, tu peux atteindre la boîte en fer-blanc qui porte l’étiquette « terre de Sienne ». Enfonce tes belles mains blanches dans cette poudre sans promesses, ma douceur, et tu finiras par découvrir quatre ou cinq rouleaux bien lourds pour leur taille. Attends, ne te presse pas, ta présence m’est agréable. Si la terre de Sienne te glisse sous les ongles, tu en auras pour des heures à te faire les mains. Va, va, ma splendeur, et si dans l’obscurité de l’escalier Mathias Krook te pince les fesses, il est inutiles de crier, je ne viendrai pas.

Sa figure est toutes rides et coutures, le nez excepté qui jaillit hors de cette miniature chiffonnée, comme un cap de chair rose.

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Exposition universelle 1958 (Bruxelles) : Le pavillon Philips

(1ère partie)

En février 1956, Louis Kalff, alors directeur artistique de la firme hollandaise Philips Gloeilampenfabreiken NV. contacte Le Corbusier et lui demande de créer, pour sa société, un pavillon distinct (et non intégré au pavillon hollandais) pour l’Exposition universelle prévue à Bruxelles en 1958, la belle idée de Kalff est d’offrir à l’architecte la possibilité d’explorer les potentialités tant sur le plan sonore que lumineux des produits de la firme. Sans l’ombre d’une hésitation, Le Corbusier donne son accord; il trouve-là, enfin, l’occasion rêvée d’exprimer une part des préoccupations artistiques qui l’animent depuis le début de sa vie créatrice. Il se consacre alors à son Poème électronique, un spectacle d’une durée de 8mn, nourri de lumière, de son, d’images, mais encore de couleurs et de rythmes – en fait la cristallisation de son concept d’une synthèse organique de tous les arts.

Après avoir fixé la forme générale du pavillon (un « estomac » vide et obscur ou une « bouteille »), doté d’une entrée et d’une sortie, et pouvant contenir environ 500 spectateurs par séance de 10 mn, Le Corbusier délègue intégralement la conception et le dessin du pavillon à Xénakis. Il avait également commandé à Edgar Varèse une oeuvre électroacoustique de 8 mn totalement indépendante de son « scénario » visuel, et avait souhaité que Xenakis composât un « interlude » de 2 mn, exécuté lors des entrées et sortie des groupes de spectateurs.

Se fondant sur le croquis très rudimentaire de Le Corbusier, Xenakis commence à travailler sur ce projet en octobre 1956 et termine son premier jeu de plans avant la fin de l’année.

Jamais ingénieurs et entrepreneurs n’avaient eu à se charger d’une construction composée exclusivement de paraboloïdes hyperboliques, de surfaces gauches autoportantes, le projet de Xenakis ne comportant aucun appui intérieur ni d’élément de support à l’extérieur.  Il pousse à l’extrême les limites de son matériau de prédilection, le béton armé, alors qu’à l’époque, il ne disposait pas d’outils de modélisation autres que les tâtonnements et les essais parfois conclus par des échecs.

La société belge Strabed est choisie pour réaliser ce pavillon. Le chantier démarre en juin 1957. L’ingénieur en chef de Strabed H. C. Duyster et Xenakis collaborent étroitement et développent ensemble quelques procédés innovants puisque rien de comparable n’avait jamais existé. Ainsi, les coques extérieures furent préfabriquées au sol par module d’environ 1.50 m d’envergure pour une épaisseur de seulement 5 cm, en béton précontraint. Les différents éléments furent assemblés et raidis par un double réseau de câbles en acier de 8 mm de diamètre (3000 câbles furent nécessaires pour l’ensemble de la structure). Le point le plus haut atteignait 20.5 m pour une longueur de 40 m et une largeur de 24 pour une structure de 7500 m³ couvrant 500 m²

Seule une maîtrise parfaite du matériau choisi – le béton armé – , acquise après des années d’études et d’expérience, a permis à Xenakis de réaliser ce véritable tour de force. S’il n’avait passé d’interminables heures à inventer, à réviser des procédures de calcul pour l’Unité d’habitation de Marseille, ou s’il n’avait pas développé (avec Bernard Laffaille) les structures en « boîtes à chaussures » pour Rezé, les entrepreneurs engagés pour le projet du Pavillon Philips auraient rapidement pur le convaincre que tout cela était tout simplement irréalisable. Certes, sa formation d’ingénieur avait déjà orienté quelques productions de l’Atelier, mais cette tentative-là, considérée alors comme une révolution structurale, semblait défier tout esprit cartésien. Bien que pendant cette période Le Corbusier se trouve très souvent à Chandigarh, focalisant toute son énergie créatrice sur son scénario du Poème électronique, il soutient totalement Xenakis, quand il ne balaie pas le défaitisme ambiant et l’encourage à démontrer la faisabilité de son projet. En fait, il s’avéra que non seulement c’était faisable, mais que, lorsque la structure dut être démolie en janvier 1959, à la fin de l’Exposition universelle (malgré de nombreux efforts déployés pour la préserver), les ouvriers furent stupéfaits par la résistance de cette coque de 5 cm d’épaisseur.

©Texte et photos tiré du livre : Iannis Xenakis – Musique de l’architecture / Textes, réalisation et projets architecturaux choisi, présentés et commentés par Sharon Kanach. [Editions Parenthèses // 2006]

Patrick Eudeline – Les Variations « Nador »

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Je me souviens de cet après-midi au Golf Drouot où Jo Leb est revenu. Nous devions être en 1970 ou 1971. Il avait quitté le groupe une fois encore… Marc Tobaly assurait donc les vocaux en plus de la guitare. Et puis, et puis… Jo Leb, qui piaffait sur place, du fond de la salle a bondi et est monté sur scène juste alors que résonnait le riff de « Come Along ». A ce moment précis, les filles, toutes les filles, ont hurlé. Jo était ce genre de chanteur. Lire la suite

Le jazz de Robert Goffin (2) – King Porter

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King Porter chantait la bagatelle aux créoles de Floride
Avec des glissandos élastiques et des écluses de contretemps
Ses mains noires couraient sur le clavier désossé du piano
Les œufs sans oiseau des alligators dormaient dans les lagunes
King Porter en positon de tir devant les femmes de safran
Ébréchait les  blues plaintifs qu’électrise la danse du ventre
Et les hautes jaunes déposaient la nuit aux creux de sa sébille

Les sirènes du port chantaient l’aube du rythme en pleine nuit
Avec des irisations arc-en-ciel, dans les moires grasses du mazout
King aux lèvres de foie cuit dérapait en mesure sur les temps forts
Dans un coin du salon les planteurs tout cru jouaient à la passe
Les jardiniers flamands de Saint Antonio buvaient des doubles bourbons
On ne voyait pas le côté pile de ses paumes d’amadou clair
Et les vagabonds spéciaux frémissaient de cette musique neuve
Qui se refusait à la calligraphie à force d’être piétinée par les couples
Vers le petit-jour il y avait le rendez-vous de l’alcool et du piano
Les octorones d’un coup sec dénudaient leurs poitrines café au lait
Et faisaient le guet au chemin de ronde de l’embrasement

C’est ainsi que le ragtime naquit à bout portant sans bavure
Et soudain on l’entendît dans les maisons closes de Biloxi
Il passa comme une comète dans le ghetto de Memphis à Beale Street
Puis sur la levée du Mississippi où l’on déchargeait des bananes
Il apparut comme un loup-garou dans le quartier de l’Entrecote
Où King Porter livra le mot de passe à l’ombre des magnolias

Maintenant le blues a colonisé l’Europe à coup de nègres tendres
Avec des têtes de pont mélodiques dans les capitales de la luxure
Déjà les marchands de musique interdite ont épousé des millionnaires
Et ce refrain de frénésie est si vieux qu’il doit porter la barbiche
Hourra! le grand commerce du contretemps se livre en tuxédo blanc
Et nul ne se souvient plus de King Porter le père du jazz
Enseveli vivant dans un air de Jelly Roll Morton

©Livre : Robert Goffin – Le temps sans rives [Editions de Paris // 1958]