Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe (Extrait) [1975]

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Ils sont beaux, les vieux du village, ils sont heureux, ils sont gais. Ce ne sont pas les occasions qui manquent pour se divertir, les mariages, les naissances, les enterrements, les cars de touristes, les hippies… Lorsqu’on tue le cochon, tout le monde est invité à la fête, « La matanza », il n’y a même plus personne pour distribuer le courrier. Manana! manana!

Ce qui compte surtout, c’est la famille et quand les enfants viennent déjeuner le dimanche, ce n’est jamais sous la contrainte des obligations familiales. Tout le monde est heureux de se retrouver. On mange bien, on boit bien!… Et lorsque les vieux sont trop vieux on ne les expédie pas dans les asiles de vieillards. On les soigne à la maison pour qu’ils puissent finir leurs jours en paix, chez eux, au milieu de tout ce qui symbolise leur existence. Parmi les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants.

Il y a toujours eu les riches et les pauvres, comme partout, mais ici la fortune a changé de mains. Ceux qui avaient des fermes sur la côte, des hectares de terre  qui ne valaient pas grand-chose, juste de quoi faire paître quelques moutons faméliques. Ces paysans-là ont vendu leurs terres à prix d’or.

Pepito, c’était le plus pauvre de tous. Il vivait seul sur la plus mauvaise terre de l’île. Les vêtements en loques, les chaussures rafistolées…

…Un jour, un promoteur est venu lui offrir un pont d’or pour les 12 hectares les plus arides de son patrimoine, là où l’herbe ne pousse jamais… Il n’a rien compris mais il a accepté. Maintenant il est riche. Il est allé a Barcelone « en avion » et on l’a vu revenir entièrement habillé de neuf, un superbe pull noir en cachemire, un cigare coincé entre deux magnifiques rangées de dents neuves d’une blancheur immaculée.

Alors les autres, les propriétaires des fermes les plus riches, dans la vallée, au centre de l’île, ceux qui n’ont pas la vue sur mer, il leur faudrait vendre une tonne d’oranges pour pouvoir se payer un pull en cachemire et mille douzaines d’œufs pour se payer des dents neuves.

Peu importe, peut-être que certains se laissent prendre par le jeu de l’argent mais les besoins réels de chacun n’ont pas beaucoup changé.

Ils s’achètent parfois un réfrigérateur mais ils ne s’en servent pas. Ça épate le voisin mais ça n’est pas très sérieux.

Que peut-on mettre dans un réfrigérateur? L’eau du puits est toujours fraîche, ici on n’utilise pas de beurre, on fait la cuisine à l’huile d’olive. Les œufs, on les mange dès qu’ils sortent de la poule, les légumes, on les arraches au fur et à mesure des besoins, les poulets, les lapins, on les tue juste avant de les manger.

Finalement, la vie n’est-elle pas le meilleur des conservateurs!

Le réfrigérateur n’est-il pas une sorte de morgue pour cadavre de légumes, d’animaux et autres matières vivantes!

Ils sont bien les vieux du village, mais après eux, il y a les enfants qui ne résistent guère à la poudre aux yeux.

©Livre : Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe [ Albin Michel // 1975]
©Photographie : Bernard Mignault
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Jacques Sternberg – Le navigateur (Extrait) [1977]

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C’est un café où jamais je n’ai mis les pieds, où jamais je n’aurais eu l’idée d’entrer si je n’avais pas eu aussi soif. Je viens de vider mon verre d’eau sans reprendre mon souffle et soudain Algue me remplit le regard pour me couper ce souffle. Ce n’est pas simplement sa beauté qui me frappe, son visage hâlé de louve qui sourit avec l’air de découvrir les babines ou son corps dur, musclé et nerveux, mais plus précisément cette impression qu’elle appartient au même monde que moi et que nous devons avoir les mêmes hantises, les mêmes fièvres et le même langage. Algue, de toute évidence, sent la mer, la voile, la houle, la marée, le large et le largue.
– Oui, me dit-elle en souriant alors que je ne lui ai encore rien demandé.
– Moi aussi, je lui dis pour répondre à ce qu’elle sait déjà.
je vais m’asseoir à sa table, en face d’elle et , les yeux dans les prunelles, main contre main, désir contre désir, de fil en délire, par sous-entendus et par mots souterrains, nous commençons à dialoguer. Et chaque regard d’Algue, chaque phrase, chaque syllabe de sa voix rauque et voilée me disent que c’est la première fois que je parle vraiment à quelqu’un, que tous les mots en entraînent tout naturellement d’autres, absurdes, logiques, essentiels, saoulants, salins, salés, salaces, marins, marinés.
– Tu es là, me dit Algue.
– Je suis là, lui dis-je.
– Je buvais en t’attendant.
– Je suis venu boire pour ne plus t’attendre.
– C’était long avant.
– Ce sera long entre nous.
– J’aime la mer bleu brume qu’il y a dans tes yeux.
– J’aime ton regard qui donne sur des hauts-fonds trop verts pour être honnêtes.
– J’aime tes mains qui ont l’air de se refermer sur une barre invisible.
– J’aime tes seins qui on l’air de deux étraves naviguant bord à bord.
– Mes mains seront la tempête pour te faire perdre ton cap et la tête.
– Ton sexe sera mon grappin croché en moi.
– Ton cul sera ma poupe de toutes les nuits.
– Je te garde mon cul depuis le fond des mers et des âges.
– Je te ferai passer du calme plat au grand frais en passant par tous les caps de Bonne-Espérance, lui dis-je.
– Je t’amènerai de la bourrasque à l’embellie en te forçant à oublier toutes tes désespérances.
– Tu seras mon seul mouillage.
– Je serai ton seul con où jeter l’ancre.
– Jamais je ne te laisserai à sec, au jusant, à marée basse.
– Pour toi je n’aurai que marées montantes, pleine mer de vive eau.
– Je ferai de la petite croisière de tes fesses à tes seins, de tes criques à tes grands gouffres.
– Je m’ouvrirai de partout, je ferai eau de toutes parts pour mieux t’engloutir et te noyer en moi.
– Nous ferons escale dans toutes les rades du plaisir.
– Nous tanguerons et roulerons dans toutes les vagues du désir.
– Avec tes cuisses serrées tu raidiras toutes mes drisses.
– Avec ton safran tu me barreras au près serré.
– Je te prendrai entre ciel et eau, par-devant et par derrière, de tous les côtés à la fois, par vent debout et au travers, je te ferai passer de la brisette de force 1 au vent tempête de force 10.
– Je serai ton étrave et ton épave, je gîterai jusqu’à mouiller toutes mes viles, je larguerai mes amarres, je virerai de bord dans mon délire pour chavirer sous rafales impossibles à étaler.
– Je serai ta déferlante venant se briser pour mieux te briser.
– Tu seras ma lame de fond m’emportant tout entière au plus profond de mon con.
– Tu me feras l’amour par tribord armures.
– Tu me feras hurler par bâbord amour.
– Je remonterai au plus près les courants contraires de tes remous furieux.
– Je te laisserai contrer la montante en ouvrant de si loin toutes mes écluses.
– Je te ferai grincer toutes tes poulies et crier tous tes palans.
– J’épuiserai toutes tes drisses et ramollirai ta barre franche.
– Je te ferai venir l’écume aux lèvres.
– Je t’arracherai la vague  du fond du sexe.
– Tu es belle comme un 6 m remontant au vent bordé à plat.
– Tu as la force d’un empannage en catastrophe par gros temps.
– Nous jouirons à la dérive sous le vent.
– Nous jouirons déventés sans dérive.
– Je te lécherai tout entière comme le clapot lèche la coque.
– Je te sucerai tout entier avec la force d’un avaleur de spi.
– Tu seras ma girouette m’indiquant d’où vient le plaisir.
– Tu en seras mon gouvernail creusant le sillage de mon plaisir.
– Nous irons de tempêtes en chavirages.
– Nous irons de rafales en dessalages.
– Tu me serviras de bouée.
– Tu seras ma balise.
– Je godillerai en toi.
– Je sombrerai sous toi.
– Je serai ta sonde de pleine mer.
– Je serai ton loch à compter les nœuds.
– Je n’aurai que toi comme seul havre.
– Je serai ton estuaire, ton goulet, ton fjord.
– Nous serons un éternel flux des flots.
– Suivi d’un éternel reflux des eaux.
– Nous vivrons dans les embruns.
– Nous nous embrumerons dans nos virées.
-J’ai envie de toi.
– Moi aussi j’ai envie de toi.
– Je t’aime.
– Moi aussi je t’aime.

©Livre : Jacques Sternberg – Le navigateur [Albin Michel // 1977]
©Illustration : Adara Sanchez Anguiano
net: http://adarasanchez.tumblr.com/

Gérard Mordillat – La brigade du rire (extrait) [2015]

12507458_10207756162449497_8694551882951049396_nTu les as tous lus ? demanda Victoria quand Kol la surprit en train de ranger sa bibliothèque par ordre alphabétique.
-Oui, admit Kol, tous. Et je les relis…
-Tu n’en achètes pas d’autres ?
-Si, parfois, j’aime beaucoup Philip Roth ou John McGahem, par exemple. Mais j’ai toujours en tête ce que m’a dit un vieil Arabe qui travaillait à l’imprimerie : « Si tu avais vraiment lu un seul de tes livres, tu n’aurais plus besoin d’en lire d’autres. »
-Qu’est-ce que ça veut dire ?
-Je crois que ça veut dire qu’il y a dans un livre tout ce qu’un homme peut attendre de l’esprit mais que nous ne savons par le lire.
-Dans n’importe quel livre ?
La question était redoutable.
-Tu vois, dit Kol avec prudence, d’abord j’ai pensé que seul un très petit nombre de livres méritait que l’on s’y plonge jusqu’à s’y perdre ou s’y trouver. À la réflexion, je crois que cela vaut pour tous les livres. Parce que le livre en n’est rien, il n’est que le support du mot. Et, que ce soit dans un roman de gare, un traité de géographie ou « Le Capital », la vérité de ce que nous sommes peut sortir de n’importe quel mot lu dans n’importe quel livre.

©Livre : Gérard Mordillat – La brigrade du rire [Albin Michel // 2015]