Alexandre Galand – Le terril (Extraits) [2017]

gravure - Jérôme EECKHOUT (livre - Le terril - Alexandre Galand)©Jérôme EECKHOUT (https://jerome-eeckhout.ultra-book.com/)

 

Seule la marche y mène et c’est une constellation de clôtures mêlée de ronces hostiles qui fait office d’accueil. En connaître l’accès, sachant qu’on peut passer à côté des années sans le remarquer, relève de l’initiation. Comme rite de passage, hélas, il n’y aura pas de tente à sudation, pas de chasse légendaire, pas d’agenouillement et d’épée sur l’épaule. Il n’y aura pas de douleur, il n’y aura pas souffrance. Il n’y aura donc probablement pas de mémoire. Non, ici, pour entrer la première fois, il suffit de donner un grand coup de pied dans une poubelle. Dans mon cas, le sac explose et c’est comme si le temps et l’espace étaient défoncés. Des pièces de puzzle de toutes les couleurs s’envolent, énoncent dans le ciel leur question (« Qui est le coupable ? ») et, runes défaites, prennent un certain temps pour s’étaler au sol. Que celui qui n’a jamais vu le monde se morceler en jette la première pièce !

Des bruits de motos au loin. Et la boue. Penser à jeter des clous ? Sur le bord du sentier, le puzzle offre une image réduite du terril qui est un peu le monde : usé et composite. Mais ses pièces n’épousent-elles pas parfaitement les feuilles mortes et le gravier ? Cette apparente disharmonie se mue progressivement en autre chose. Et réconforte finalement plus qu’elle n’abat : le Jeu est partout.

En avant.

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Interview (3) Sing Sing (Arlt) – Extraits d’interview

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Thomas a complètement inversé son rapport habituel, par exemple en divisant sa frappe herculéenne en une multitude de polyrythmies naines qui fourmillent dans le fond du bordel, dans une espèce d’arrière-monde de la chanson. De temps en temps, plutôt que fondre comme un aigle et s’abattre sur nous, il intoxique les chansons depuis leurs sous-sols en y ouvrant des caisses de termites radioactives. D’autres fois, il suggère un orchestre à corde avec un orgue à bouche souffreteux dans le lointain. D’autres fois encore, il répond au banjo aux phrases des guitares, comme si on se passait la balle les uns les autres. Il varie ses volumes, ses intensités, se démultiplie. Mocke, avec son jeu supra-déployé, harmoniquement pas mal riche, forme avec Thomas une sorte de réduction d’orchestre. Avec trois fois rien (des guitares, un concertina, un banjo, des perdus de fortunes, et puis les contrepoints vocaux d’Eloïse, on croirait entendre des faux violons, des cuivres, des bois, mais qui sonneraient très étrangement). Ce qui donne cette impression de cohérence, je pense que c’est la disposition de chacun dans l’espace, la production très pointilleuse d’Adrian Riffo, et, mais ce fut une surprise, que les chansons se soient mises à rimer les unes avec les autres et former un tout, une narration mystérieuse et secrète.

Jouer une note c’est aussi remplir le silence suivant de l’écho de cette note, de l’ombre portée de cette note, de la mémoire de cette note. Jouer de la musique c’est aussi renseigner l’auditeur sur la qualité du silence, qui se révèle comme à l’encre sympathique. Jouer de la musique, c’est peut-être moins remplir le silence qu’essayer de le sculpter.

Leur enfance, on n’a pas eu d’autre choix que de la saisir telle quelle, avec sa joie pleine, ses coups de blues terribles, ses moments de trouille et d’angoisses, sa cruauté, sa brutalité, sa tendresse et ses turbulences. Tu leur apportes ta propre matière et tu les laisses se l’approprier, te la rendre modifiée par eux. L’enfance chez Arlt était tout de même assez théorique avant l’apparition de ces gosses. D’ailleurs eux, ils ne débarquent pas pour te parler d’enfance, hein, ils s’en foutent de l’enfance, tu peux pas te servir d’eux pour idéaliser le sujet. Ils ne se considèrent pas comme des mômes eux. C’est pourquoi on les a soumis aux bestiaires, au masque, au fantastique. Leur enfance y a surgi naturellement, je veux dire les restes d’enfance encore brûlants dans l’adolescence qui vient. Mais ce qu’ils voulaient c’était écrire de la poésie, chanter, jouer, pas parler de l’enfance.

Si tu viens pour parler de l’enfance avec des gosses du haut de l’idée que toi tu t’en fais, tu finis avec un machin mièvre, des petits singes apprivoisés. Tu viens pour reformer les enfants perdus de Peter Pan et tu finis avec les petits chanteurs à la croix de bois. Des enfants qui singent l’enfance. Là, on est contents parce que je crois qu’on en entend pas mal des impuretés, des torsions, la mue, jusque dans les déraillements des voix. Il y a du déséquilibre, une ferveur sans inhibition, une certaine maladresse mais aussi une très grande musicalité, un vrai sens instinctif du rythme, de la mélodie, du phrasé, de la langue.

©Texte : Interview de Sing Sing (Arlt) par Alexandre Galand pour le site « Les Maîtres Fous » (2016)
Net : L’interview complète
©Image : Marco d’Amico et Laura Ioro – Le coeur de l’ombre [Dargaud // 2016]