À propos de…(13) André Frédérique ( Par Alexandre Vialatte)

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« Son amitié, son rire étaient indifférence, détachement. Il est mort de distance, à force d’être déjà loin et de s’en donner les plaisirs. Il est mort du besoin d’être absent, de ne plus faire semblant d’être là. De se procurer la poésie d’une perspective lointaine; jusqu’au vertige. Détaché, détaché. Comme un chien qui a rompu sa laisse. Ensuite, comme un bateau qui a brisé son amarre; enfin comme un ballon qui a jeté son dernier lest.

Qui sait combien de temps il s’est servi sa mort, comme un banquet à un satrape? Combien de temps il en a profité? L’histoire était intéressante; elle renouvelait l’aspect des choses; il a dû longtemps se la raconter… »

Alexandre Vialatte cité par Hubert Juin dans « Poètes maudits d’aujourd’hui 1946/1977 » [Seghers // 1979]
Peinture : James McNaught
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Alexandre Vialatte – Bestiaire (Extrait)

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Le chat

Les chats sont de sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s’établir sur les genoux d’une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d’élèves, une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l’avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu’on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d’une paroisse distinguée. À un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames? Elles disent: « Minou, minou, minou. » On voit par là combien le mal est profond. Les chats montent ensuite sur les toits où ils font le sabbat toute la nuit avec des cris affreux d’enfants qu’on assassine. Quand le pharmacien les attrape, il les pèle et garde la peau. Dieu la fait, dans sa grande bonté, pour que l’homme puisse caresser le tigre : le chat est un tigre d’appartement. Il est élastique et feutré, soyeux, griffu, plein d’électricité statique. Il se compose, assure un écolier, de deux pattes de devant, de deux pattes de derrière et deux pattes de chaque côté. Derrière lui, ajoute cet enfant, il y a une queue qui devient de plus en plus petite, et puis au bout il n’y a plus rien.  On ne saurait mieux peindre le chat. À condition d’ajouter la moustache. Elle est sensible aux infrasons, à l’infrarouge et à l’ultraviolet. C’est avec elle qu’il détecte le monde, la température de la soupe, la présence des esprits, l’approche de Lucifer. Les sorcières l’amènent au sabbat.

Les chats perdus se réunissent dans Montmartre. Une demoiselle âgée leur apporte à goûter. Devant le Sacré-Cœur. Ils mangent, ils regardent Paris avec sa brume et ses cheminées; puis ils s’en vont et reviennent pour le dîner. On voit par là qu’ils aiment les grands panoramas. Mais ils adorent pas moins les caves. Sur les bateaux, ils voyagent dans les soutes.

©Livre : Alexandre Vialatte [ Arlea // 2007]
Image: http://thecatscan.tumblr.com

Extraits du hasard (4)

(Des extraits trouvés au hasard d’un site internet, d’un partage sur Facebook, d’une citation dans un livre, une référence dans un film…)

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L’homme rentre chez lui découragé. Par la fenêtre de sa cuisine il voit défiler les saisons. Elles passent avec un bruit de pluie fine. (…) L’homme achète la télévision. Il y voit des hommes qui galopent, des chevaux qui courent, des femmes qui plongent, des bonzes qui brûlent, des Arabes qui crient, et le général De Gaulle qui répond point par point à la question qu’on a oublié de lui poser. Entre-temps, des messieurs hirsutes se contorsionnent, des femmes nues poussent des hurlements, des nègres dansent dans une clairière, et on enterre des chefs d’État illustres, dont le cercueil est posé sur un affût de canon au milieu de marins, de cuirassiers et d’hommes célèbres en habit noir. Ces images lui brouillent l’entendement. Il ne voit pas bien ce qu’il fait au milieu de toutes ces choses, avec sa femme, son chat et sa maladie de foie. Le train de ce monde lui paraît triste, grimaçant et frénétique. Il en meurt de chagrin à l’automne, conformément aux statistiques et au théorème de Buffon. Le mois de novembre est arrivé. Il n’y a plus, dans le jardin, que trois ou quatre pieds de chou et une odeur froide de céleri. 

© Livre : Alexandre Vialatte – Dernières nouvelles de l’homme (Chronique des nourritures et des occupations) [Julliard // 1998]
©Image : 6Col
net: http://6col.fr/

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Les badauds qui ont l’habitude de s’extasier devant toutes les transformations de la vie moderne, qu’ils appellent pompeusement : « le Progrès », devant toutes les innovations qui ne font, en réalité, que rendre la vie plus fiévreuse, plus active, plus superficielle, nous pardonneront de jeter un peu d’eau froide sur leur enthousiasme.
Tout d’abord, nous relèverons cette observation, que presque tous les admirateurs du progrès sont précisément ceux qui ont le plus à en souffrir. Tandis que des vieillards qui ont accumulé toutes les connaissances humaines, qui plient sous le poids de la science, vous déclarent à la fin de leur carrière qu’après tout la science est bien vaine, que l’homme ne sait encore rien, que malgré tout ce monceau de découvertes le bazar scientifique est parfaitement inutile au bonheur de l’humanité, que la question des origines est toujours enveloppée d’aussi épaisses ténèbres, que toutes les questions qui intéressent les hommes, soit sur la famille, la religion, la patrie, l’organisation sociale, etc. sont toujours au point où elles étaient il y a six mille ans, vous voyez de pauvres diables qui peinent toute une journée dans une raffinerie ou dans une verrerie pour gagner 2 fr. 50 ou 3 fr. par jour, vanter le progrès scientifique et surtout l’amélioration du sort de l’ouvrier depuis la Révolution.
Quelle amère ironie !
Et pourtant cet ouvrier, qui reste tout le jour devant les fours par une température de 40 à 60 degrés, qui l’a anémié, qui l’a mis dans cet état déplorable ?
La Science !
Qui a apporté l’usage des toxiques, que l’on ne trouve dans la nature qu’à l’état neutre, c’est-à-dire à l’état de corps simple ?
La Science !
Qui a apporté l’usage de la céruse, du phosphore qui donne la nécrose, des acides nombreux, et de tant d’autres choses qui chaque année font une si effroyable consommation d’humains ?
La Science !
Qui a embrigadé l’homme pour le faire descendre dans les mines où il ne reçoit ni lumière, ni air respirable ?
La Science !
Qui a apporté l’usage de la lumière artificielle qui atrophie la vue ?
La Science !
Qui a construit ces lourds vaisseaux chargés d’hommes qui si souvent s’abîment sous les flots et dont les victimes ne peuvent plus se compter ?
La Science !
Au lieu d’accuser faussement la nature, qui nulle part cependant ne nous oblige à braver les éléments, pourquoi l’homme devant ces grandes catastrophes, ne songe-t-il pas à en accuser son imprudence, c’est-à-dire :
La Science !
Et les chemins de fer ?
C’est l’invention qui a peut-être fait le plus de mal a l’humanité, et, au lieu de lui apporter ce qu’il était en droit d’en attendre, l’ouvrier, au contraire, n’a vu que s’accroître sa misère et son esclavage, les chemins de fer ayant surtout favorisé la spéculation, l’agiotage et particulièrement la concurrence. C’est donc encore un méfait de la science ! Nous ne parlerons que pour mémoire des milliers de victimes écrasées chaque année.
Les partisans quand même du progrès font grand tapage quand leur science a découvert quelque remède à nos maux ; mais ils s’abstiennent de nous dire que c’est cette même science qui nous a apporté nos maladies, puisque dans l’état primitif la maladie y est pour ainsi dire inconnue.
Au point de vue moral, je ne vois pas que la science nous soit très profitable ! au contraire : en pénétrant l’individu de son rationalisme outrancier, elle a incontestablement tué chez lui tout idéal. Ce n’est peut-être pas une chance.

©Texte : Emile Bisson – La science c’est le mal [publié en 1897 dans « L’État Naturel. Et la part du prolétaire dans la civilisation »]
©Image : Exobiotanica
net: http://exobiotanica.com/