Léo Lipski – Piotruś (Extraits) [1960]

abbie rabinowitz

NUIT VIOLETTE. Chacals dans les faubourgs. Leur rire qui rappelle un lamento. Fleurissent les fleurs de l’oranger, épouvantable. Au crépuscule, leur odeur sort dans la rue comme un loup affamé et circule comme le sang dans vos artères. Les chats miaulent et crient. Leurs histoires de printemps, ils les expédient en toute saison. Ils font plier la tôle du toit de l’usine toute proche. Les coqs chantent. Je me demande comment Jésus a pu se débrouiller avec. « Le troisième chant du coq » concept bien arbitraire : ces oiseaux-là chantent toute la nuit ! Tout près et au loin.
Et il y a les putains. Dans la cour, debout. Parfois, si on l’exige, elles se couchent. Puis secouent les aiguilles de pin et les feuilles. Cette nuit, elles sont deux. L’une est sourde, encore jeune. L’autre, apercevant mon visage derrière la vitre sombre, s’approche puis s’en va. La paix jusqu’à minuit.
Après minuit, la dispute éclate. Le minet se reboutonne en vitesse et file. Les deux femmes demeurent. L’autre, la non-sourde, injurie la sourde. Lui souhaite que sept milliers de cadavres la besognent, et pas à la normale. Et s’il y en a par hasard un de vivant, aussitôt qu’il lui introduira son honoré membre ici ou là, sous l’aisselle ou dans le cul, il faut que sur-le-champ il mollisse, flétrisse, périsse à jamais. Pour finir, elle ajoute : – Putain, va ! Comprend même pas ce qu’on lui cause…
Elle s’en va. La sourde s’étrangle, hurle, articule « aba, aba, bababba, bababba », reprend ses hurlements. Une fois calmée, elle vient jusqu’à ma fenêtre et, du poing, des doigts, se met à me faire des gestes éloquents. À mon grand regret, je lui fais de la tête signe que non, que ce n’est pas possible, non, vraiment pas, car n’est-ce pas là, tout près, ma patronne… Au milieu des cocoricos, je m’endors.
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