Pierre Desproges – Alors bon, qu’est ce qu’on fait? (1984)

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Alors bon, qu’est-ce qu’on fait? Et si je poussais une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure cinglante de mon humour ravageur?
Encore faudrait-il que je croie en un combat…Ah, bien sûr, si j’avais cette hargne mordante des artistes engagés qui osent critiquer Pinochet à moins de 10 000 km de Santiago…
Mais non. Je n’ai pas ce courage.
Je suis le contraire d’un artiste engagé? Je suis un artiste dégagé.
Je ne peux pas être engagé. A part la droite, il n’y a rien au monde que je méprise autant que la gauche.
Et d’abord quelle gauche? La gauche gluante d’humanisme sirupeux des eunuques à la rose?
Quelle droite? La droite des fumiers où la rose est éclose?
Quelle gauche? La gauche des cocos? Vous prêteriez votre peigne à Marchais, vous?… Marchais je ne l’accable pas, notez.
C’est un homme qui s’est fait tout seul, qui s’est hissé au premier plan, malgré une inculture et une pauvreté d’esprit qu’on ne rencontre plus guère que chez les animateurs de radios-libres.
Un homme qui a fait une carrière politique remarquable en restant persuadé toute sa vie que Marceau, Berthier et Périphérique étaient des maréchaux d’Empire.
Ne soyons pas anticommunistes primaires. D’autant qu’il suffit de lire Karl Marx pour devenir aussitôt anti-communiste secondaire. Vous avez essayé de lire Le Capital? C’est emmerdant. Le Capital? C’est comme l’annuaire: on tourne trois page et on décroche.
Quelle droite? Je ne prêterais pas mon peigne à Marchais, mais je ne donnerais pas non plus mes poux à Le Pen. Il serait capable de les torturer, ce con? Cet homme)là n’est pas humain.
Il y a plus d’humanité dans l’œil d’un chien quand il remue la queue que dans la queue de Le Pen quand il remue son œil.
Au fait, vous avez lu Minute? C’est avantageux. Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, achetez Minute: pour dix balles vous aurez à la fois la Nausée et les Mains sales. Et les aventures de Pinochet quand il était petit. Pinochet qui est resté un grand enfant: dans Pinochet, il y a Hochet…
Ni de droite ni de gauche.
Qu’on soit de droite ou de gauche on est hémiplégique. Disait Raymond Aron. Qui était de droite.
Je suis un artiste dégagé.
Ce qui ne veut pas dire que je ne ressens pas les problèmes de mon époque avec la même acuité de cœur que n’importe quel pourri de droite ou de gauche qui se précipite à la télé chaque fois qu’un drame social lui permet de montrer son émotion à tous les passants.
Dégagé oui, indifférent non.
Les injustices sociales me révoltent.
Ne changera-ce donc jamais, du verbe changer qui suit un trait d’union précédant le démonstratif ce?
Pourtant les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des riches.
Les riches, au fond, ne sont jamais qu’une minorité de pauvres qui ont réussi.
Les riches forment une grande famille, un peu fermée certes, mais les pauvres, pour peu qu’on les y pousse, ne demanderaient pas mieux que d’en faire partie.
Certes, il y a une certaine dignité, une certaine humilité dans le comportement revendicatif des pauvres qui les empêchent de s’exprimer ouvertement dans ce sens. Mais quand ils réclament du bout des lèvres une augmentation de salaire de 10%, qui nous dit qu’en réalité ils ne préféreraient pas 30,40, voir 50%?
Pour un pauvre qui exulte à Berck-Plage au-dessus d’une moule-frites, combien sont prêts à avouer qu’ils prendraient un plaisir plus grand encore à Tahiti devant une langouste flambée?
C’est à nous, les nantis (je parle aux gens des trois premiers rangs), c’est à nous les nantis, qu’il appartient d’aider nos frères les plus démunis à s’intégrer dans nos rangs.
La coupe est pleine. Prenons-y garde, frères riches. La colère gronde au sein des masses. C’est véritablement un scandale, et probablement une contrepèterie. (Cherchez pas. Y en a pas.)
Il y a des abus qui ne sont plus tolérables.
Moi-même, qui suis un nanti, et pas seulement un nanti sémite, quand j’analyse honnêtement mon propre cas, j’ai honte.
Quand je pense qu’en une soirée je gagne l’équivalent de trois mois de salaire d’un ouvrier qualifié alors que, dans le même temps, à trois pas d’ici, Guy Bedos gagne l’équivalent de six mois de salaire d’un cadre supérieur.
Il n’y a pas de justice sociale.
La solution?
Elle est simple: il suffit de prendre aux riches pour donner aux pauvres.
Et vice versa.
En temps de paix, par exemple, les riches auront le droit de prendre la sueur au front des pauvres. Et en temps de guerre, les pauvres auront le droit de prendre la place des riches. Au front également. Il me semble qu’avec mes idées généreuses, je ferais un excellent président de la République.
J’ai dit à ma femme: « Tu ne trouves pas que j’ai l’étoffe d’un chef d’Etat? Et puis j’ai le bras long… »
Elle m’a dit: « Si tu as l’étoffe et le bras long, tu coupes les manches, ça te fera un petit boléro. »

(Noir.)

©Livre : Pierre Desproges – Textes de scène [Editions du Seuil // 1999]
©Image : Reiser