Fernando Pessoa – Poète de la multitude

Fernando-Pessoa-cronoFernando Pesssoa – Le gardeur de troupeaux

IX

Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau ce sont mes pensées
et mes pensées sont toutes des sensations.
Je pense avec les yeux et avec les oreilles
et avec les mains et avec les pieds
et avec le nez et avec la bouche.

Penser une fleur c’est la voir et la respirer
et manger un fruit c’est en savoir le sens.

C’’est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
je me sens triste d’en jouir à ce point,
et couche de tout mon long dans l’herbe,
et ferme mes yeux brûlants,
je sens tout mon corps couché dans la réalité,
je sais la vérité et je suis heureux.

XI

Cette dame a un piano
qui est agréable mais qui n’est pas le cours des fleuves
ni le murmure que font les arbres…

Pourquoi faut-il qu’on ait un piano ?
Le mieux est qu’on ait des oreilles
et qu’on aime la Nature.

XXV

Les bulles de savon que cet enfant
s’amuse à tirer d’un chalumeau
sont dans leur translucidité toute une philosophie.
claires, inutiles et transitoires comme la Nature,
amies des yeux comme les choses,
elles sont ce qu’elle sont,
avec une précision rondelette et aérienne,
et nul, même pas l’enfant qui les abandonne,
ne prétend qu’elles sont plus que ce qu’elles paraissent.

Certaines se voient à peine dans l’air lumineux.
elles sont comme la brise qui passe et qui touche à peine les fleurs
et dont nous savont qu’elle passe, simplement
parce que quelque chose en nous s’allège
et accepte tout plus nettement.

Ecrits d’Alvaro de Campos

Je ne pense à rien,
et cette chose centrale, qui n’est rien,
m’est agréable comme l’aire de la nuit,
frais en contraste avec le jour caniculaire.

Je ne pense à rien, et que c’est bon !

Ne penser à rien,
c’est avoir une âme à soi et intégrale.
Ne penser à rien,
c’est vivre intimement
le flux et le reflux de la vie…
je ne pense à rien.
C’est comme si je m’étais appuyé
dans une fausse posture.
Un mal aux reins, ou d’un côté des reins,
mon âme a la bouche amère :
c’est que, tout bien compté,
je ne pense à rien,
mais vraiment à rien,
à rien…

 


J’allume ma cigarette pour ajourner le voyage,
pour ajourner tous les voyages,
pour ajourner l’univers entier.

Repasse demain, réalité !
Assez pour aujourd’hui, braves gens !
Ajourne-toi, présent absolu !
Mieux vaut n’être pas que d’être ainsi.

Qu’on achète des chocolats à l’enfant à qui j’ai succédé par erreur
et qu’on enlève l’enseigne parce que demain est infini.

Mais il me faut faire ma valise,
il faut absolument que je fasse ma valise,
ma valise.
Je ne puis emporter les chemises dans l’hypothèse et la valise dans la raison.
Oui, toute ma vie il m’a fallu faire une valise.
Mais aussi, toute ma vie, je suis resté assis dans le coin des chemises empiléées,
à ruminer, tel un bœuf qui n’a pas accompli sont destin, qui était d’être Apis.

Il me faut faire la valise de l’existence.
Il me faut exister pour faire des valises.
La cendre de la cigarette tombe sur la chemise du haut de la pile.
Regardant de côté, je constate que je suis endormi.

©Livre : Fernando Pessoa – Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro avec Poésies d’Alvaro de Campos [Gallimard // 2014]
©Image : Retrato de Fernando Pessoa, óleo sobre tela, 1954 (pormenor)

 

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