Henri Joyeux // Dominique Vialard – Tous savoir pour éviter Alzheimer et Parkinson (Extrait) [2015]

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L’industrie pharmaceutique, un marketing terriblement efficace.

Dans une conversation, il n’est pas rare d’entendre quelqu’un s’étonner de l’ampleur d’une maladie comme Alzheimer et de trouver cela bizarre. On a tous des arrière-grands-parents ou arrière-arrière qui ont fini leurs jours séniles. On parlait du gâtisme, on les disais « gâteux ». Alors pourquoi ce battage médical?

N’en ferait-on pas trop? N’y aurait-il pas sur-diagnostique, excès de zèle? C’est à se demander si Alzheimer n’est pas qu’un nouveau nom pour désigner le naufrage de la vieillesse. Les détracteurs de la médicalisation des phases normales de la vie (TDAH chez l’enfant à l’Alzheimer chez le vieillard en passant par la bipolarité chez l’ado, la ménopause ou l’andropause plus tard…) nous répondent par l’affirmative.

Et de nous expliquer qu’au jeu de la « marchandisation » de la santé, la peur est un ressort que les labos ont tout intérêt à actionner. Et actionnent sans gêne…De plus en plus de sommités de la médecine n’hésitent d’ailleurs plus à affirmer que l’industrie pharmaceutique ne crée pas des traitements mais d’abord des consommateurs.

En effet, on ne peut ignorer l’essor du marketing médical. L’influence des labos se traduit souvent par l’élargissement des critères-diagnostics qui augmentent de facto le nombre de malades. Et les maladies dégénératives, comme bien des maladies chroniques que l’on ne sait pas guérir, sont des aubaines pour l’industrie pharmaceutique dont les traitements, s’ils peuvent tout au plus améliorer l’état des malades (parfois), les maintiennent surtout dans une dépendance chimique au long cours fort rentable. Des traitements de masse très coûteux pour la société et pour des personnes de constitutions forcément différentes, aux vécus et aux habitudes diverses, qui n’ont rien en commun sinon des symptômes.

On ne peut évidemment négliger ces dérives qui aboutissent à des constats cinglants du type: « Les médecins donnent des médicaments dont ils méconnaissent les effets secondaires pour des maladies dont ils connaissent de moins en moins les causes, à des hommes et des femmes dont ils ignorent tout. » Nous l’avons entendu de la bouche d’un patient las de ses traitements. C’est encore trop souvent vrai, tout particulièrement faces aux maladies chroniques de l’époque.

On ne peut pour autant tout rejeter et nier l’évidente progression de ces maladies ou réduire à néant le travail des médecins sur le terrain et les recherches auxquelles se livrent des équipes scientifiques dans le monde entier depuis une trentaine d’années.

Mieux vaut donc se poser les bonnes questions, savoir de quoi on parle, mesurer la réalité avec le recul qui s’impose et, plus que jamais, prendre ses précautions. Prévenir, plutôt que ne pas pouvoir guérir. Sereinement, sans céder à la dictature de la peur qui nous ferait avaler n’importe quoi, et qui concourt si bien à nos maladies par le stress collectif qu’elle engendre.

« La peur est le plus grand fléau du monde », aurait dit Bouddha. Rien n’a changé. Alors s’il vous arrive d’égarer vos clefs de voiture ou de ne plus vous souvenir de l’endroit où vous l’avez garée, ne paniquez pas et attendez avant de vous inquiéter et de courir chez le médecin!

©Livre : Henri Joyeux // Dominique Vialard – Tous savoir pour éviter Alzheimer et Parkinson [Edition du Rocher // 2015]
©Image : Jacob Kuch

 

 

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Christian Bobin – La présence pure (Extrait) [1999]

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Un peu avant six heures du soir, je raccompagne mon père dans le réfectoire de la maison de long séjour. La plupart des pensionnaires ont déjà été rassemblés dans cette pièce, certains depuis une demi-heure. Ils se font face, à quatre ou six par table. Leurs yeux sont éteints. Il ne se parlent pas. Quelques-uns ont le corps recourbé sur leur assiette vide, comme des poupées à la tête cassée. Le mot « enfer » plane dans cette pièce. C’est un mot très précis. C’est le seul qui puisse dire ce lieu, cette heure et ces gens. Deux biens sont pour nous aussi précieux que l’eau ou la lumière pour les arbres : la solitude et les échanges. L’enfer est le lieu où ces deux biens sont perdus. Mon père entame parfois une colère au seuil du réfectoire. Il refuse d’avancer comme s’il pressentait que plus rien ne le détachera de cette communauté morte – que sa mort personnelle. Sa colère tombe quand il découvre les visages de ceux qui partagent sa table, toujours les mêmes. Il les a côtoyés toute la journée et il leur serre longuement la main, chaque soir avant de se mettre à table, comme s’il les retrouvait après une longue absence. Ils répondent à sa poignée de main en souriant faiblement : même en en enfer la vie peut ressurgir une seconde, venue on ne sait d’où, intacte. Il suffit d’un geste.

©Livre : Christian Bobin – La présence pure et autres texte [Gallimard/Poésie // 2014]