Dany-Robert Dufour – L’obscénité des caniches géants (Extrait)

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L’art véritablement révolutionnaire, qui décompose le monde pour mieux le recomposer, ouvre à un rire salutaire, très précisément libérateur. L’art contemporain rit d’un tout autre rire, le rire nihiliste qui affirme qu’il se moque éperdument de toute valeur et qu’il n’y a rien à chercher: l’art n’existe que par la puissance d moment qui le connaît comme tel, et voilà tout.

Cet art « Narcynique », à la fois narcissique et cynique, est difficile à démasquer parce qu’il repose sur une prémisse « ultradémocratiste » très en vogue: il serait impossible de distinguer un objet réellement artistique d’un objet quelconque, parce qu’il faudrait alors introduire une hiérarchie. Or toute hiérarchie impose des valeurs, ce qui revient à faire preuve d’un penchant plus ou moins avoué pour l’ordre, tout ordre étant en puissance porteur de totalitarisme: banalités dignes des brèves de comptoir, on agite alors le spectre du fascisme ou du stalinisme, dans le champ politique, tandis que, dans le champ philosophique, le « totalitarisme » menacerait avec le criticisme, l’examen critique des fondements rationnels de la connaissance, hérité d’Emmanuel Kant par exemple.

L’acte « critique » sépare le principe du vrai et celui de l’illusion, ce qui suppose en effet toujours un « tribunal de la raison ». Donc, pour éviter le tribunal, la Terreur  et autres dictatures, on se refuse à toute hiérarchie critique, ce qui permet de donner à un tas d’excréments la dignité de l’objet artistique, puisqu’il est supposé avoir autant de valeur que n’importe quelle oeuvre – voire d’avantage, dans la mesure où, ayant renoncé à la re-présentation, qui implique une coupure nette entre ce qui est « présenté » et la réalité, cet art contemporain présente directement, sans mise à distance symbolique, la « provocante » pulsion, celle de l’artiste, ou celle par laquelle il a été investi comme objet d’art, ce qui est le rôle des collectionneurs, dont l’un des plus emblématiques est certainement M. François Pinault, ancien président du groupe Pinault-Printemps-Redoute, huitième fortune familiale française en 2015.

L’ironique création de l’artiste belge Wim Delvoye intitulée Cloaca (2000) présente « un tube digestif humain » impeccablement fonctionnel, et qui fonctionne effectivement, sous le contrôle d’ordinateurs: le produit des digestions, emballé sous vide, est vendu environ 1000 euros pièce. C’est la plus belle métaphore de ce système.

On voit comment la rhétorique perverse mène à l’obscénité: S’y affirme qu’on peut, qu’on doit pouvoir tout constituer en objet vendable. Si exhiber ce qu’on ne saurait montrer, ce que seule la pulsion justifie, fait de l’art et fait de l’argent, chacun est alors libre d’agir en fonction d’une intériorisation individuelle de la loi du marché, cette loi qui s’appuie sur la demande de satisfaction des pulsions, et ne se soucie que de la jouissance, directe, revendiquée, étant bien entendu qu’il est d’autres jouissances que sexuelles. C’est là ce qui se joue dans l’art en régime ultralibéral.

Cette tolérance de l’art contemporain pour le n’importe quoi n’est pas anodine. Puisque c’est au nom même de la liberté d’expression que les propositions les plus intolérables devront être tolérées, comment ne pas voir que cet ultradémocratisme est exactement, sur le plan politique, ce qui peut directement conduire à la tyrannie.

On a ainsi assisté à une sacralisation de l’acte fumiste, qui s’est longtemps justifié par référence au geste de Marcel Duchamp exposant, en 1917, le ready-made fontaine, un urinoir standard poétiquement rebaptisé. Mais la différence est cinglante. Cet acte était alors hautement subversif puisqu’il interrogeait tout: le statut de l’objet industriel, celui de la création, l’art aux états-unis, le sexe des objets, la fonction d’une exposition… Les nombreux artistes qui, à partir des années 1960, s’en sont réclamés, se sont contentés de reproduire ce geste: nous sommes entrés dans l’ère du « comme si », vide d’enjeu, qui ne pouvait conduire qu’à la « commédie » de la subversion (le mot est du romancier et essayiste Philippe Muray).

©Texte : Dany-Robert Dufour – L’obscénité des caniches géants [Manière de voir/Le Monde diplomatique // Août-septembre 2016]
Image: http://www.lesoir.be/1221716/article/soirmag/actu-soirmag/2016-05-26/il-pose-des-lunettes-au-sol-dans-un-musee-d-art-moderne-une-oeuvre-qui-fait-sens