Bernard Legros – La Boétie XXIe siècle (Extrait)

26_riso

LE RÔLE DES TYRANNEAUX, COURROIE DE TRANSMISSION DU TYRAN

Un autre aspect mis en évidence par la Boétie joue toujours pleinement: dans la bureaucratie moderne, le tyran a su multiplier les niveaux hiérarchiques comme jamais auparavant, au point de les rendre très peu lisibles. Entre l’actionnaire et l’esclave salarié, le nombre de « responsables » qui exécutent des ordres en cascade est élevé. Idem dans les administrations. Ainsi à la SNCB, pas moins de 17 niveaux hiérarchiques séparent le cheminot de base du CEO, sans compter les interventions/intrusions de multiples consultants qui compliquent encore les choses. J’avais bien remarqué, dans un de mes emplois précédents, qu’un nombre certain de salariés aiment se retrouver quelque part dans l’organigramme où ils peuvent à la fois commander et être commandés. En psychiatrie de comptoir, cela s’appelle du sado-masochisme. A nouveau, la Boétie l’avait repéré : « […]ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont contents d’endurer le mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait mais à ceux qui endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais. » Il appelait ces intermédiaires les « tyranneaux », qui, en s’identifiant au tyran, sont indispensables au maintien de son pouvoir. Dans la recherche du pouvoir se trouverait la vrai motivation à travailler, une étude datant d’une quinzaine d’années ayant montré que les salariés belges convoitaient les responsabilités avant une rémunération confortable. Le plaisir de décider est encore plus fort que celui de gagner de l’argent. Des technoptimistes comme Nicholas Negroponte, Michel Puech, Bernard Stiegler, Toni Negri ou Jean Zin feront remarquer qu’Internet bouleverse la donne, puisque les individus sont mis en réseaus dans une horizontalité égalitaire. De là à prophetiser la fin de la domination…Effectivement, il y a là un paradoxe, car remarquons à notre tour que la connectivité généralisée n’a pas encore relégué les tyranneaux aux aoubliettes; au contraire, il paraissent encore avoir de beaux jours devant eux, notamment dans le milieu du travail où le harcèlement moral et sexuel se porte bien, diable merci!

J’FAIS C’QUE J’VEUX…MAIS DANS LA SERVITUDE VOLONTAIRE

La servitude volontaire se reconnaît aussi dans l’individualisme contemporain, où les agents se laissent assujettir moralement et politiquement, et son incapables de renoncer à l’immédiateté de la jouissance présent en vue d’un bien supérieur, la liberté. Le DSV nous exhorte à la désirer, puis à la conquérir en ne craignant ni le danger ni la peine. Pour nous aider à enfin « vivre franc », La Boétie nous donne sa recette: cesser de soutenir le tyran, et le voilà qui s’écroule. Aujourd’hui, c’est par leurs représentations illusoires et leurs désirs projectifs que les masses (« le gros populas », écrit-il) renforcent le pourvoir et donc leur servitude, plus encore que par leur travail et leur consommation, instances en voie de raréfaction. En les changeant, elles auraient d’abord l’impression de se mettre dans l’inconfort, alors quelles ne risquent qu’une chose; se libérer immédiatement. Mais rien n’est gagné, prévient La Boétie, car « […]les gens asservis[…] perdent aussi en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol et incapables de toutes choses grandes.« . Quatre siècles plus tard, Orwell avait pressenti le danger: « Il se pourrait tout autant que l’on parvienne à créer une race d’homme n’aspirant pas à la liberté, comme on pourrait créer une race de vaches sans cornes. » En 2016, alors que l’exigence de « sécurité » l’emporte sur le désir de liberté, nous sommes plus proches que jamais de cette sombre prédiction. se débarrasser de la servitude volontaire, soit lutter contre nous-mêmes, est une affaire de symbolique; se débarrasser de la servitude volontaire, soit lutter contre nos adversaires de classe, est une entreprise politique. Soyons pragmatiques et commençons donc par le plus facile, le symbolique, qui néanmoins passe par des micro-actions concrètes. Par exemple, ignorer la publicité d’une compagnie aérienne à bas coût nous incitant à aller déguster une pizza à Naples, en aller-retour la même journée, et préférer se rendre à une réunion militante; dédaigner les ascenseurs et prendre l’escalier; fuir la ville au moment des soldes, ou encore cesser d’exhiber en permanence son smartphone en public (quand on en possède un) pour refuser d’abonder dans le consensus mou de la connectivité-source-de-bonheur-pour-tous. Ces micro-actions rendent le monde plus habitable et redonnent de la dignité à ceux qui les portent (en opérant aussi chez eux une soustraction de jouissance). Le philosophe Michel Puech le résume par cette belle formule: « Tu dois faire ce qui dépend de toi, sans prendre prétexte de ce qui ne dépend pas de toi pour t’en dispenser, fournissant ainsi aux autres le même prétexte. »

©Article : Bernard Legros : La Boétie XXIe Siècle [ http://www.kairospresse.be/ ]
©Image : Amina Bouajila
net: http://www.aminabouajila.com/
Publicités