Fabrice Luchini – Comédie Française Ça a débuté comme ça… (Extraits) [2016]

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Six jours plus tard, je suis en train de me doucher et j’entends Maman crier : « On est pris! » Et là c’est le tourbillon. Les clientes aux jambes interminables qui se font épiler devant moi, les collègues homos qui veulent me faire entrer dans leur confrérie. Je fais attention à mes miches. Je porte des petits blazers de minets, des Weston que l’on s’achète avec des pourboires mirobolants. Les filles ont des cuissardes. La libido est du whisky et nous fait tourner la tête. Les coiffeuses se déloquent, les clientes se déloquent, Marlène Jobert se déloque… Dès que je peux me tirer sur la tige, je me précipite au toilettes. Une oppression homosexuelle m’entoure. Un des plus grands coiffeurs, Bernard, comme il me voit lire Freud pour plaire à ma fiancé, dit : « La Luchina, faute de se meubler  derche, elle se meuble l’esprit! »

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Louis Ferdinand Céline – Voyage au bout de la nuit (Extrait) [1932]

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La tante à Bébert rentrait des commissions, elle avait déjà pris le petit verre, il faut bien dire également qu’elle reniflait un peu l’éther, habitude contractée alors qu’elle servait chez un médecin et qu’elle avait eu si mal aux dents de sagesse. Il ne lui en restait plus que deux des dents par-devant, mais elle ne manquait jamais de les brosser. « Quand on est comme moi, qu’on a servi chez un médecin, on connaît l’hygiène. » Elle donnait des consultations médicales dans le voisinage et même assez loin jusque sur Bezons.
Il m’aurait intéressé de savoir si elle pensait quelque fois à quelque chose la tante à Bébert. Non, elle ne pensait à rien. Elle parlait énormément sans jamais penser. Quand nous étions seuls, sans indiscrets alentour, elle me tapait à son tour d’une consultation. C’était flatteur dans un sens.
« Bébert, Docteur, faut que je vous dise, parce que vous êtes médecin, c’est un petit saligaud !… Il se “touche” ! Je m’en suis aperçue depuis deux mois et je me demande qui est-ce qui a pu lui apprendre ces saletés-là ?… Je l’ai pourtant bien élevé moi ! Je lui défends… Mais il recommence…
– Dites-lui qu’il en deviendra fou », conseillai-je, classique. Bébert, qui nous entendait, n’était pas content.
« J’ me touche pas, c’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé…
– Voyez-vous, j’ m’en doutais, fit la tante, dans la famille Gagat, vous savez, ceux du cinquième ?… C’est tous des vicieux. Le grand-père, il paraît qu’il courait après les dompteuses… Hein, j’ vous le demande, des dompteuses ?… Dites-moi, Docteur, pendant qu’on est là, vous pourriez pas lui faire un sirop pour l’empêcher de se toucher ?… »