Colette – Pour un herbier (Extraits) [1948]

47110621_2304633743090752_5926004800515735552_o(collage « Automne de la vue ! »  ©Robert Varlez)

 

Monologue du gardénia

Six heures… Du moins c’est ce qu’affirme le tabac blanc. Mais le tabac blanc est sujet à erreur. Il sera six heures quand j’aurai décrété qu’il est six heures. Alors seulement, la terrasse, le jardin, et l’univers entier suffoqueront de mon parfum.

Si heures, à peine… Je ne fais que m’éveiller, et j’ai le réveil lent. Je tarde à proclamer la certitude, la lucidité qui assurent mon règne, de la nuit close au petit matin , noir, à peine blessé sur l’Est d’une plaie brune et pourprée.

Le jour qui s’achève fut long. Tout le temps qu’il dura j’ai retenu mon haleine, le souffle qui m’environne au crépuscule et fait trébucher dans leur premier vol les papillons de la nuit. Je dormais. Je dormais, dans mes pétales pulpeux, lâchement noués, juste assez désordonnés pour qu’on ne me confonde pas avec la fade régularité du camélia. Je dors, en plein jour, comme dort ce qui est blanc et riche d’un secret d’odeur. Pour nous autres floraisons blanches, chargées de troubler la créature humaine, le milieu du jour est une traîtrise dont nous ne nous lassons pas. C’est alors que l’ingénue, l’ignorant, l’amante distraite cassent de l’ongle une de nos tiges qui porte fleur et l’épinglent, toute froide et sans plus d’expression qu’une renoncule, entre leurs tresses, à leur ceinture. Là, je dors inodore. Mais à l’heure dite, « six heures ! », j’exhale mon fiévreux et muet discours. Une fleur d’oranger imaginaire, un mousseron crû en une heure, s’unissent en moi, dirait-on, pour la perdition des âmes et des corps. L’ingénue se change en chèvre, l’amante distraite s’échauffe et s’enfuit – mais point seule ! – l’ignorant se jette vers une science que je lui enseigne, et la ronde terre compte une nuit folle de plus.

Il est six heures. Le blanc verdissant de mes pétales tolère encore, dans un reste de clarté, qu’auprès de lui se devinent le tabac blanc, le terne pittosporum et l’oléafragrans, le bouvardia délicieux mais qui retarde, les œufs démesurés et vulnérables du magnolia – ce n’est certes pas sa chair que Swimburne renomme « plus belle pour une tache » ! – la pluie légère du catalpa, le lys des sables qui boit, faute de mieux, l’eau marine, et le jasmin presque aussi lumineux que l’étoile. J’accepte tous ces humbles détenteurs de baumes nocturne, sûr que je suis de n’avoir pas de rivaux, hormis, je l’avoue, une rivale… devant qui je fais parfois pis que d’avouer, j’abdique. Certaines nuits méridionales sont prometteuses de pluie, certains après-midi grondants de foudre nonchalante, alors ma rivale ineffable n’a qu’à paraître, et tout gardénia que je suis-je faiblis, je me prosterne devant la tubéreuse.

Elle ne m’en a pas de gratitude. Sa fraîcheur, qui est celle d’un jeune bout de sein, dure plus que la mienne. Elle en abuse pour insinuer que je vieillis mal, et que dès le troisième jour de mon épanouissement, j’ai l’air d’un gant de bal tombé dans le ruisseau. Lire la suite

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