Extraits du hasard (6)

(Des extraits trouvés au hasard d’un site internet, d’un partage sur Facebook, d’une citation dans un livre, une référence dans un film…)

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« J’écoute le jazz, je regarde la danse, je bois du whisky; je commence à aimer le whisky. Je me sens bien. Le Savoy est le plus grand dancing de New York, c’est-à-dire le plus grand du monde : il y a dans cette affirmation quelque chose qui satisfait l’esprit. Et ce jazz est peut-être le meilleur du monde : en tout cas, en aucun endroit il ne peut trouver plus pleinement sa vérité ; il la trouve dans la danse, dans le cœur, dans toute la vie des gens qui sont rassemblés là. Quand j’entendais du jazz à Paris, quand je voyais danser des noirs, l’instant ne se suffisait pas tout à fait à lui même : il m’annonçait autre chose, une réalité plus achevée dont il n’était qu’un incertain reflet. C’était juste cette nuit qu’il m’annonçait. Ici, je touche à quelque chose qui ne ramène à rien d’autre que soi : je suis sortie de la caverne. De temps à autre j’ai connu à New York cette plénitude que donne à l’âme délivrée la contemplation d’une pure Idée : c’est là le plus grand miracle de ce voyage et jamais il n’a été plus éblouissant qu’aujourd’hui. »

©Livre : Simone de Beauvoir – L’Amérique au jour le jour  [1947]

wilder-mann-charles-freger-196-32829502-data (1)Nous vîmes arriver une douzaine de masques de la vieille sorte, des pauvres diables qui avaient passé sur leurs habits de miséreux des chemises blanches, rapiécées de lambeaux multicolores ; ils portaient sur la tête de hauts bonnets de papier coniques, barbouillés de figures grotesques, et, sur le visage, un morceau de toile percé de trous. Ce costume était autrefois le déguisement universel en temps de carnaval, et se prêtait à toutes sortes de farces ; d’ailleurs ces pauvres fantoches n’aimaient pas les jeux nouveaux, parce qu’ils avaient coutume, dans cette tenue bizarre, de recueillir des dons, et tenaient fort à conserver l’ancien usage. Ils représentaient en quelque sorte le rétrograde et le désuet ; ils se livraient maintenant à des gambades assez bizarres, avec leurs bottes et leurs balais. Deux d’entre eux surtout troublèrent le spectacle ; juste au moment où c’était mon tour de parler, ils se mirent à se tirailler par les pans de leurs chemises enduites de moutarde. Chacun avait une saucisse à la main, et avant d’en manger une bouchée il la frottait contre la chemise de l’autre ; et, ce faisant, ils tournaient continuellement en rond, comme deux chiens qui cherchent à s’attraper la queue

©Gottfried Keller – Henri le Vert [1855]
©Photographie : Charles Fréger

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On peut pleurer tout seul, dans son lit, pour une raison personnelle, bien sûr. On peut aussi verser des larmes-alibi, des larmes de crocodile. Mais il arrive qu’on laisse simplement, sans l’avoir prévu, éclater ses sanglots devant autrui. Pleurer est intime – les larmes ne viennent-elles pas du dedans ? – mais pleurer, c’est aussi une façon de s’adresser à l’autre, de s’ouvrir à l’autre, puisque les larmes sortent de nos yeux et deviennent comme des petits éclats de cristal sur notre visage vu par l’autre. Pleurer nous défigure peut-être. Mais, en même temps, celui qui «perd contenance» en pleurant s’adresse à l’autre comme si ses larmes étaient les «amers» – vous savez, c’est le mot qui désigne, chez les marins, des points de repère dans la mer – de nos pensées, de nos désirs. La pure intimité, cela n’existe pas. On s’adresse toujours plus ou moins à un autre.
©Texte : Georges Didi-Huberman.
©Image : Puuung
net: http://www.grafolio.com/story/351

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Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance.” Cette description n’est qu’une longue métaphore du comportement du poète selon le cœur de Baudelaire. Chiffonnier ou poète — le rebut leur importe à tous les deux.

©Livre : Walter Benjamin – Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme [Editions Payot // 200]
©Peinture : Patricia Neveux
  

Charles Fréger – Wilder Mann ou la figure du sauvage (extrait) [2012]

P1280471Mascarade Zoomorphe en Roumanie (Le jeu de l’ours)

Le jeu de l’Ours, trouverait ses origines dans les montreurs d’ours, qui, jusque dans les années 1940, parcouraient les villages roumains du début du printemps jusqu’au milieu de l’automne. L’animal était alors investi, selon la tradition populaire, d’une série de pouvoirs. C’est ainsi que la danse de l’Ours, dirigée par son Montreur, était supposée être favorable aux récoltes et aux jeunes filles. Les poils de l’Ours étaient censés protéger celui qui les arrachait et détenir des pouvoirs prophylactiques. Les malades espéraient, quant à eux, que la bête les piétine pour chasser la maladie ou la douleur. Aujourd’hui l’animal semble avoir gardé son aura sacrée et tout son attrait.

©Livre : Charles Fréger – Wilder Mann ou la figure du sauvage [Thames & Hudson // 2012]
©photo : Charles Fréger ( Ursul, Boroaia, Roumanie)