Julio Cortazar – L’homme à l’affût (Extraits) [1963]

charlie parker big band

J’ai raconté ça une fois à Jim et il m’a dit que tout le monde éprouve la même chose dès qu’on commence à s’abstraire… C’est ce qu’il a dit : « Dès qu’on commence à s’abstraire. » Mais je ne m’abstrais pas moi, quand je joue. Je change simplement d’endroit. C’est comme dans l’ascenseur : tu es là, tu parles avec des gens, tu ne sens rien d’extraordinaire et pendant ce temps tu passes le premier étage, le dixième, le vingtième et la ville reste là-bas, dans le fond, et toi tu es en train de finir la phrase que tu avais commencée au rez-de-chaussée, et entre les premiers mots et les derniers il y a cinquante-deux étages. J’ai compris, quand j’ai commencé à jouer, que j’entrais dans un ascenseur mais c’était l’ascenseur du temps, tu saisis? Ne crois pas que j’en oubliais l’hypothèque ou la religion. Seulement, à ces moments-là, l’hypothèque et la religion, c’était comme les vêtements qu’on n’a pas sur le dos. Je sais que le costume est là, dans le placard, mais ne viens pas me dire qu’il existe quand je suis en pyjama. Le costume existe quand je le mets et l’hypothèque et la religion existaient quand je m’arrêtais de jouer et que la vieille arrivait avec ses cheveux dans la figure et se plaignait que je lui cassais la tête avec cette musique du diable

– Cette question du temps est compliquée, je n’arrive pas à m’en débarrasser. Je commence à comprendre que le temps n’est pas une bourse qu’on remplit à mesure qu’elle se vide. Il n’y a qu’une certaine somme de temps et après ça, adieu. Tu vois, Bruno? On peut y mettre deux costumes et deux paires de chaussures; eh bien imagine que tu les enlèves et qu’au moment de les remettre tu t’aperçoives qu’il n’y entre qu’un costume et qu’une paire de chaussures. Mais c’st pas ça le mieux, le mieux c’est quand tu comprends tout d’un coup que tu peux mettre une boutique entière dans la valise, des centaines et des centaines de costumes comme toute cette musique que je mets dans le temps, parfois, quand je joue: la musique et ce que je pense dans le métro.

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Frank Conroy – Corps et âme (Extraits) [1993]

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Fredericks se redressa, releva le menton, joua le même morceau. Claude ne savait pas à quoi s’attendre et fut un moment déconcerté lorsque Fredericks joua en mettant environ la moitié du volume que Claude avait donné. Au premier abord, cela semblait trop doux, et Claude se demanda s’il s’agissait d’un procédé pédagogique particulier. Mais soudain, tandis que les lignes s’écoulaient, Claude perçut le contrôle exquis avec lequel Fredericks libérait la musique dans l’air. C’était surnaturel. Le piano sembla disparaître, seules les lignes emplirent la conscience de l’enfant, l’architecture de la musique éclairée dans ses moindres détails, l’annonce entière scellée, flottant, se repliant sur elle-même. Puis le silence. Claude souffrit devant une telle beauté. Il eût voulu quitter son corps, suivre la musique là où elle s’en était allée, dans l’hyperespace, quel qu’il fût, qui l’avait avalée. Fredericks tourna la tête, l’enfant plongea ses yeux dans les siens et demeura immobile, le souffle coupé, comme si son regard pouvait ramener la musique.

« …N’oublie pas d’écouter Art Tatum. Il va vite, vite, et il swingue. Des mains comme des serpents, tu vois? Elles s’ouvrent grandes comme ça, comme  un serpent qui écarquille la gueule, tu sais, large, encore plus large, tellement large que c’est impossible. » Il se mit à tambouriner sur la boîte de son saxophone posée sur se genoux. « Va chez Minton et écoute… » Il s’arrêta subitement, la bouche ouverte.
La vision périphérique de Claude sembla se rétrécir jusqu’à ne plus voir que le visage figé de l’homme.
« Ah! Ah! Ah! » Les mains de Vinnie s’élevèrent à sa poitrine.
Claude ne comprenait pas ce qui se passait mais ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Les yeux de Vinnie étaient bloqués, rivés aux siens, et l’enfant vit le changement, la transformation brusque au moment où la vie le quittait.

Claude ouvrit, ils entrèrent. Dans la pénombre ils distinguèrent les tas de journaux, les caisses de dossiers, les piles de livres pris à la bibliothèque. Un terrier, avec des sentiers jonché de vieux magazines, d’enveloppes, de papiers de toute sorte. L’air sentait le moisi comme dans une caverne. Emma était assise au comptoir de la cuisine, sous une ampoule électrique coiffée d’un abat-jour de plastique en forme de collerette hollandaise. Une paire de ciseaux brillant à la main, elle découpait le Daily News. Elle ne leva les yeux que lorsque Claude fut devant elle. Claude posa la clef sur le comptoir.
« Al a réparé le taxi. »
Elle déplaça sont regard. « Al », fit-elle sans expression. A présent, il lui arrivait de parler d’une voix plate, atone, comme si elle s’exprimait sans l’intervention de sa volonté. D’autres fois, elle hurlait, ou débitait des mots à une allure incroyable, comme dans un film à vitesse accélérée. « Ouais, Al, dit-elle. D’accord. »
L’homme inclina sa mince silhouette et la regarda. « J’ai été très, très occupée. » Elle posa les ciseaux. « Hum…hum… » Il tira un tabouret, s’assit en face d’elle, les bras sur le comptoir, les mains croisées.
« C’est dur, de mettre de l’ordre dans tout ça, reprit-elle. Faut faire gaffe à tout. La plupart du temps, ce sont des mensonges, un tas de mensonges compliqués qu’ils mettent bout à bout. Mais si on s’accroche, on finit par voir le dessin. Les gens ne comprennent pas.
– Je comprends, dit Al.
– La plupart s’en foutent.
– C’est un fait, dit il. Y s’en foutent. »
Un silence spécial s’installa. Claude sentit une absence de tension, tandis que sa mère et Al restaient là, comme deux vieilles personnes assises sur un banc dans un parc, qui peuvent parler aussi bien que se taire. Quelque chose sembla se ralentir, une curieuse impression de paix s’installa.
 » Le taxi marche au poil, fil Al.
– Ils m’ont collé une suspension, il y a quelque temps. Un coup monté. De la politique. De la politique et des mensonges.
– Claude m’a dit que vous avez arrêté d’travailler. »
Elle regarda le garçon, et, une fois de plus, Claude eut la sensation étrange qu’elle ne le voyait pas vraiment. « Sûr, qu’il sait jouer. Vous l’avez entendu?
– Oui, m’dame. Je l’ai entendu.
– Appelez-moi Emma.
– Très bien
– Il l’a en lui, reprit-elle, ils l’aident parce qu’ils le savent.
– Ouais. Mais… bon, il aura toujours besoin de sa maman. »
Claude s’empourpra.
Emma eut un sourire imperceptible et hocha la tête. Claude ne sut comment interpréter ce geste. Ce pouvait être une dénégation, mais aussi une stupéfiante acceptation. Il regarda Al, dont les yeux ne quittaient pas le visage de la femme. « Vous avez des problèmes », dit Al.

Cette fois, Claude joua une série d’accords de substitution, un motif de septième majeure descendant vers la sous-dominante, puis un cycle de quintes partant du mineur et revenant vers la tonique. Bien qu’il eût joué deux accords par mesure, soit vingt-quatre au lieu des trois traditionnels, tout s’ajustait parfaitement à la mélodie, produisant une harmonie riche, pleine de couleurs variées, d’énergie propulsive.
« Seigneur! s’écria Ivan. Comment fais-tu? C’est merveilleux. Recommence. »
Ils rejouèrent ensemble. « Tu vois comme ça colle? fit Claude.
– C’est magique, dit Yvan
– Le plus étonnant, c’est que ça marche avec toutes les lignes de blues. Toutes. Les plus simples et les plus compliqués. » Il joua les accords de Parker sur une mélodie de blues non répétitive appelée The Swinging Shepard Blues, puis sur une mélodie plutôt difficile, de Parker lui-même. « Ça marche à tous les coups, répéta-t-il. Au lieu d’attendre sur la tonique pendant quatre mesures avant d’aller à la sous-dominante, il nous trace le chemin, il nous porte là-bas. Et j’adore le changement du majeur au mineur. Ils appellent ça le be-bop.

©Livre : Frank Conroy – Corps et âme [Gallimard // 1993]
©Image : Adolf Wolfli