Jacques Sternberg – Vivre en survivant / Démission, démerde, dérive (Extraits) [1977]

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Qui donc a affirmé que l’esclavage avait été aboli sur cette terre ? Et sur quoi se base-t-on pour affirmer cela ? Que sont ces milliards de salariés à bas prix, condamnés au silence forcé, au zèle à perpétuité, à la réclusion durant huit heures par jour, sinon des esclaves ? On dit que l’esclavage n’a plus cours pour truquer les cartes, créer du mirage, ne pas éclabousser le système, ce qui entraverait la bonne marche des affaires, donc la marche triomphale du monde. Tout ce qui fait la gloire et la puissance, la fierté de l’insolence des patries – ces gros patrons – découle en effet de l’efficience, du fric, du rendement, du bénéfice, donc du travail. Pas pour rien que ce mythe sacré est celui qui est le mieux protégé. Le plus sûrement aspergé de guirlandes et de sucre candi par la morale, la religion, la justice, le bon sens et l’ordre social. Pas pour rien non plus que les employeurs, tout en les méprisant et en les exploitant, craignent leurs salariés comme la peste noire : eux seuls, en cessant de travailler, en déposant la pelle, le tampon ou la truelle, peuvent provoquer l’écroulement de tout un monde, l’explosion de tout un échafaudage. Même les révolutions ne peuvent pas dynamiter le mythe du travail : quand elles réussissent, on change simplement de patron, l’Etat tout-puissant remplace le rapace patron privé, on travaille aussi dur pour un salaire de famine sous la bannière sacrée du prolétariat divin, et il faut la boucler sous prétexte que tout écart de langage peut nuire au Bien du Peuple.
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Cioran – Ecartèlement (extraits)

P1280468 » Dans les heures de veille, chaque instant est si plein et si vacant, qu’il se pose en rival du Temps. »

« Les seuls instants qui mériteraient de survivre à l’écroulement de notre mémoire sont ceux où nous ne pouvions nous pardonner de n’être pas le Premier ou le Dernier. »

« Le pire, ce n’est pas le cafard ni le désespoir mais leur rencontre, leur collision. Etre broyé entre les deux! »

« Durant toute la matinée je n’ai fait que répéter : – L’homme est un abîme, l’homme est un abîme.
Il m’a été hélas! Impossible de trouver mieux. »

« Malheur au livre qu’on peut lire sans s’interroger tout le temps sur l’auteur! »

« Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait à l’aise entre assassins »

« Ne plus concevoir que des choses sur lesquelles on se plairait à ruminer dans un tombeau »

« On ne peut être content de soi que lorsqu’on se rappelle ces instants où, selon un mot japonais, on a perçu le ah! des choses. »

©Livre : Cioran – Œuvres [Quarto Gallimard // 1995]
©photo : Edouard Boubat