Mohammed Khair-eddine – Le soleil atroce des rêves… (Poésie)

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à Jean DUFOIR

le soleil atroce des rêves
le cadavre gluant des lunes et du désert
quand la mer basculée par une intoxication d’algues amères
met un trait d’union entre le ciel flexible et ton visage
de gazelle noire
sont sous l’aisselle moite du passeur
plus nombreux que le les oiseaux de toute la terre

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

il fallut une arme: ma langue sèche ma langue aveugle
recrachant les intrépides chevaux du vol des superstitions
et du sacre
d’un printemps éventré
par nos pieds roides
et voici s’étendre à même ma peau
le chien oblique des menaces avortées

ciel bas
torpillé pillant nos faces
les fossiles aigris les uniformes
et cette maladie sur leurs prunelles grises
viaduc
et
silence par ces reptations d’affres engourdies
mais
qu’est-ce une fleur sinon la mort des tarentules
je dis ce feu blanc et noir ou violet
parmi les toits vétustes du lointain
je dis l’avion-mouche-étrange sur nos cous viriles

et nous nous demandions si nous n’étions pas noyés depuis des
siècles
je dis cet ordre immanent  ce costume d’aigle mort-né
je ne dis rien passons par si peu d’anses éclatées

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

notre marche était un filet
sans hargne
nos bras claquaient
sur le dos lisse du ciel mulet
et nos yeux prématurés
sur tes visages refleuris parmi les ronces
quand
rejetés par la tornade
nos corps émus firent des flaques dans la liberté

©Poème : Mohammed Khair-eddine (paru dans « Le journal des poètes » #1, Janvier 1967)
©Illustration : Cléo d’O
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Yukio Mishima -Neige de printemps (extrait) [1969]

302116_222572904457170_6533307_nLe soleil chaud tombait sur leurs nuques rasées. C’était un après-midi de dimanche serein, paisible, magnifique. Pourtant, Kyoaki demeurait convaincu qu’au tréfonds de ce monde pareil à une outre de cuir remplie d’eau, il y avait un petit trou, et il lui sembla qu’il entendait le temps s’en échapper goutte à goutte.
Ils touchèrent l’île en un lieu où, parmi les pins, poussait un seul érable et il gravirent les marches de pierre jusqu’à un sommet découvert et gazonné où l’on voyait les trois grues de fonte. Les deux garçons s’assirent au pied des deux oiseaux qui allongeaient leur cou vers le ciel dans un cri muet et éternel, puis ils s’étendirent sur l’herbe pour contempler ce ciel de fin d’automne. L’herbe rêche les piquait à travers leurs kimonos, mettant Kiyoaki mal à l’aise. A Honda, en revanche, cela donnait la sensation d’avoir à supporter une douleur aiguë mais rafraichissante, éparpillée sous son dos. Du coin de l’œil, ils apercevaient les deux grues, en butte aux vents et à la pluie, aux salissures blanc de craie des oiseaux. Leur cou souple et courbé se tendait, découpé sur le ciel, se déplaçant lentement au rythme des bancs de nuages.
« C’est une admirable journée. De toute notre vie, il se peut que nous n’en ayons guère d’aussi parfaite, dit Honda, ému de quelque présage.
-Veux-tu parler de bonheur ? demande Kiyoaki.
-Je ne me souviens pas d’avoir rien dit du bonheur.
-En ce cas, c’est parfait. Je serais épouvanté de parler de ces choses comme toi. Je n’ai pas cette sorte de courage.
-Je suis convaincu que , chez toi, ce qui ne va pas, c’est que tu es horriblement gourmand. Les individus gourmands ont tendance à sembler malheureux. Dis-moi, que veux-tu de plus qu’une journée comme celle-ci ?
-Quelque chose qui ait un sens. Mais quoi, je n’en ai pas la moindre idée »

©Livre : Yukio Mishima – La Mer de la fertilité [Quarto Gallimard // 2004]
©Illustration : Cléo d’O
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