Paul Nizan – Le cheval de Troie (Extraits) [1935]

revue VU numéro 152 (1931)

Villefranche avait des toits de tuile, des clochers, des cheminées de brique qui respiraient encore dans le ciel pur ; elle était serrée et granuleuse comme un de ces massifs de corail qu’on aperçoit au fond d’une mer ; elle avait grandi comme une colonie de zoophytes, chacun de ses habitants, de ses propriétaires laissait après sa mort sa coquille, l’alvéole minéral blanc et rose qu’il avait mis sa vie à sécréter.

Presque toutes les villes sont des fabrications de l’histoire. Leurs habitants sont installés sur une montagne d’histoire et ils font des gestes dont elle leur a légué presque tous les modèles. Mais les cités ouvrières sont des planètes tombées du ciel avec une nouvelle discipline et des mœurs que n’ont pas les villes de la terre. Les hommes y arrivent comme dans des villages de nomades en Asie. On pourrait les déplacer, les faire glisser du sud au nord, ce seraient les mêmes avenues, les mêmes casernes, sans passé, sans avenir. Les hommes y sont perdus dans un réseau de querelles, d’espionnages. Ils étouffent sous l’oppression. Les employés de la mairie, les espions des usines viennent y faire des enquêtes. Il faut des ruses pur y entrer, des ruses pour s’y maintenir. Il y a des règlements affichés comme dans les grands quartiers réservés qu’on bâtit dans les pays coloniaux ; les règlements pendent aux murs des bâtiments que désignent des lettres noires peintes sur les perrons éventés. Il n’y a rien de plus effrayant qu’un enterrement dans les cités.
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Roxana Bobulescu : Les années Ceausescu – Récit d’une adolescence en Roumanie (Extraits) [2009]

ceausescuposterEn primaire, nous avions notre lot d’élèves en quasi-échec scolaire, des élèves avec des difficultés, dans les milieux socialement défavorisés (parents alcooliques, enfant battus) et les enfants tziganes. Le système d’entraide scolaire fonctionne de la manière suivante : chaque élève parmi ceux qui s’en sortent plutôt bien à l’école doit aider un enfant en difficulté. A chaque récréation, je m’occupais d’une fille beaucoup plus grande que moi qui avait des difficultés en lecture. On s’asseyait à côté de nos protégés en cours pour leur expliquer la leçon à notre façon. Nous ne nous prenions pas pour des maîtres d’école, on essayait tout simplement de les intégrer, l’instit nous y poussait toujours, pendant les récréations ou les sorties. On corrigeait leurs copies très souvent.

Afin d’éviter à certains « marginaux » les pires menaces des agents de la Securitate ou des responsables du parti et des policiers, un système d’autodéfense est mis en place dans différentes institutions, faites d’hommes et de femmes dont la solidarité et l’humanisme m’émeuvent encore. Il y avait dans mon école la fille d’un type assez « original », dissident, anti-régime qui refusait que sa fille soit pionnier et porte la cravate, qu’elle se plie aux exigences scolaires. Il voulait pouvoir vivre en marge de la société. Il était divorcé, et ses problèmes d’intégration sociale se reflétaient dans la manière dont il élevait sa fille unique – entre violences répétées et adoration. La directrice de l’école connaissait bien cette situation, ainsi que les profs de l’école et la consigne avait été de ne rien laisser transparaître auprès des autorités. Certains jours, nous l’accueillions à tour de rôle dans notre maison quand les choses étaient telles qu’elle ne pouvait plus dormir chez son père. Personne ne s’étonnait de cette conspiration tacite. Et à notre grande joie cette fillette progressait très vite au niveau scolaire, en reprenant confiance en elle. Nous l’aidions régulièrement pour ses devoirs.

©Livre : Roxana Bobulescu – Les années Ceausescu / Récit d’une adolescence en Roumanie [L’Harmattan // 2009]