Raoul Vaneigem – Le livre des plaisirs (Extrait) [1979]

cristian boian (roumanie)

La fin de l’Etat et la fin de l’intellectualité sont inséparables.

L’intelligence sensuelle créera la société sans classes. Comment pourrions-nous éliminer les chefs si nous ne nous débarrassons pas de la fonction intellectuelle, si nous ne chassons pas le représentant permanent du travail qui s’agite dans la tête de chacun ? Et le refus qui n’émane pas de la volonté de vivre n’est qu’un nouveau refus de la vivre. Nous avons trop pris les êtres et les objets à rebours, dans le sens où ils ont coutume de nous atteindre pour nous frapper, nous meurtrir. Le vivant seul me passionne, non l’abstraction qui le tue.

Le renversement de perspective révèle soudain à la rencontre de mes désirs l’aimable pulsation d’un galet, d’un visage, de l’air du temps, d’un paysage, d’un livre, d’une sonate et d’une sauce au pistou. Pourquoi traiter obstinément en formes désincarnées, hostiles, indifférentes un monde que l’attrait des jouissances possibles a le privilège de débarrasser des tares de la marchandise ?

Contre la rentabilité des êtres et des choses, contre la fausse gratuité contemplative qui en est le complément se coalise lentement la part de vie que la perspective du pouvoir ignore au cœur des pierres, des plantes, des hommes. De son déferlement inopiné disparaîtront l’économie et ses Etats, tandis qu’émergera la société où la richesse technique sert la richesse des désirs individuels. Telle est la lutte collective que la marchandise et ses éclopés refusent de voir s’esquisser contre eux.

La nouvelle sensibilité annonce un monde radicalement nouveau. L’intelligence sensuelle amorce la fin définitive du travail et de ses séparations. La vrai spontanéité est celle des désirs en quête d’émancipation. Elle va dissoudre le cauchemar millénaire de l’économie, la civilisation marchande, avec ses banques, ses prisons, ses casernes, ses usines, son ennui mortel. Bientôt, nous bâtirons nos maisons, nos rues chauffées, nos chemins labyrinthiques dans une nature réconciliée avec la main des hommes. Nous aurons des régions fœtales, des lieux d’aventures, des demeures inspirées et itinérantes, d’autres temps, où l’âge n’a pas de sens, où le réel n’a pas de limites. Nous inventerons des micro-climats, variant selon nos humeurs, et nous oublierons l’époque où la bureaucratie scientifique, mettant au point les armes de destruction météorologiques, nous traitait d’utopistes . Car la spontanéité a l’innocence d’effacer ce passé terriblement présent où rien de ce qui tue n’est impossible et où tout ce qui excite à vivre est taxé de folie.

©Livre : Raoul Vaneigem – Le livre des plaisirs [Editions Labor // 1993]
©Image : Cristian Boian
net : https://www.behance.net/cristianboian

 

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