Claude Pujade-Renaud – Expression corporelle // Langage du silence (Extraits)

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OBJET

Chacun sa chaise. Une chaise banale, à barreaux.
Première séquence. On peut faire tout ce qu’on veut, sauf s’asseoir. Trouver une relation non utilitaire. Sentir les points de contact, les différentes tensions du corps suivant qu’il s’appuie, agrippe, se noue avec l’objet, s’en détache.
La chaise passe de la station droite à la station couchée. Après une phase exploratoire, chacun s’imbrique, s’enroule autour des barreaux,s’absorbe à faire méticuleusement l’amour avec sa chaise.
Seconde séquence. Sans la chaise. Reprendre les différentes attitudes par lesquelles le corps est passé lors de la première phase. Retrouver moins la forme exacte que les sensations: contact du dos, étirement d’un bras, tension d’une cuisse, appui de la tête. Éveiller une mémoire corporelle immédiate. Apparaît une succession de structures insolites. Le corps poursuit, plus qu’il ne le recrée, l’objet perdu. Il ne s’agit pas, à la différence du mime, de suggérer une réalité absente. Simplement de permettre au corps de s’inventer dans des formes nouvelles, sans visée esthétique ou fonctionnelle.
C. dit : « On pourrait faire la même chose, en remplaçant la chaise par une personne ». Le groupe se récuse, allègue que personne ne veut être transformé en objet.
Peut-être ne veut-on pas être objet sexuel pour l’autre?

MAGMA

Une proposition: quelques participants s’amalgament au sol en un groupe compact. La suite est libre.
Grouillement. Gloussements. Silence. La bête s’immobilise. Frémit. Se fond. L’amibe respire doucement. Gonfle. Lente érection. L’amibe se hisse. Se tasse. Paliers. Hésitations. A l’approche de la verticale, oscillation flottante. Amorce de dislocation. Un pseudopode tâte l’espace, se rétracte. Tissu prêt à craquer. Crissement de la déchirure. Tension suspendue vers l’éclatement. L’amibe ne respire plus. Brusque écroulement. Corps répandus. Soubresauts.
L’amibe rassemble ses morceaux. Retour au magma.

©Livre : Claude Pujade-Renaud – Expression corporelle // Langage du silence [Les éditions ESF // 1976]
©Photographie : Jean-Luc Tanghe [« rosas danst rosas » d’Anne Teresa De Keersmaeker’s]
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La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? (extrait)

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« Si l’entretien du corps est une préoccupation récurrente des sociétés à toutes les époques, le 20ème siècle est habituellement considéré comme celui porté sur le souci du corps. L’avènement de la société de loisir et de consommation serait propice au narcissisme et à la libération des corps. Dans cette perspective, le corps fait l’objet de toutes les attention : on veut le garder en bonne santé, mince, beau et jeune le plus longtemps possible. Les individus l’utilisent comme moyen de se distinguer et d’affirmer leur singularité en usant d’attributs (habits, cosmétiques, coiffures, accessoires, gestuelles, accent langagier) ou en marquant directement la chair (piercing, tatouage, scarification, chirurgie esthétique, production de muscle ou perte de poids conséquentes). Cependant, Christine Detrez insiste sur la normalisation de cette apparente libération des corps et sur le caractère sacré et symbolique du corps dans nos sociétés. Les débats et les réactions autour du clonage, du trafic d’organes, de la maltraitance ou de la prostitution en constitue des exemples marquants. En étudiant la pratique ses seins nus sur la plage, Jean-Claude Kauffman montre bien que les pratiques les plus libérées en apparence des contraintes sont en réalités fortement codifiées mais surtout implicites et incorporées. Eloignée de l’idéal d’un corps en fusion avec la nature défendu par les adeptes, cette nudité normée (limitation des usages et des lieux où elle est autorisée) se travaille : le corps nu peut s’afficher quand il est musclé, épilé, bronzé, mince, jeune, sans odeurs, etc. « L’homme est moins que jamais libéré de son corps, puisqu’installé dans un soucis permanent de soi dans une dialectique amour-haine où le corps réel, avec ses rides et ses bourrelets, est déprécié par le même mouvement, qui en même temps, magnifie le corps idéal. Parfois c’est même un corps idéel, irréel qui est posé en idéal : le corps des publicités ou des affiches de cinéma est un corps retouché, parfois même photo-monté par l’assemblage de parties provenant de mannequins différents. »

Finalement, si le corps est une donnée biologique, rien de ce qui est biologique au départ n’échappe à l’action sociale. Tout le corps est construit, modelé et contraint par la société. Par exemple, bien que relevant de données biomécaniques, la marche varie selon les cultures, le sexe ou la classe sociale d’appartenance des individus. Ce façonnage des corps relève de ce que l’on appelle la socialisation. L’individu apprend progressivement à adopter un comportement conforme aux attentes d’autrui par l’intériorisation des valeurs et des normes de son environnement social. Les manières d’agir par corps sont donc différenciées selon les caractéristiques sociales de chacun. Le corps mémorise ainsi les rapports sociaux et signe nos appartenances et les hiérarchies implicites. La naturalisation des différentiations socialement construites et incorporées sert de fondement aux inégalités. Les explications naturelles de l’infériorité du corps des femmes permettent par exemple de justifier leur infériorité sociale. Par ailleurs, la socialisation s’opère tout au long de la vie dans diverses institutions comme la famille, les pairs, les loisirs culturels et sportifs, les médias, a religion, le travail et bien sûr l’école. »

© Carine Guérandel [ extrait de l’article « La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? » // NDD – L’actualité de la danse – Automne 2014 #61]

©photo : Cauqueraumont Joaquim