Georges Didi-Huberman – Eparses (Extraits) [2020]

Didier Zuili©Didier Zuili (bd : Varsovie, Varsovie [Marabulles // 2017]

 

Il s’est donc passé, devant une feuille à l’écriture presque complètement effacée par l’humidité, que la machine « intelligente » n’a pas su quoi faire. Elle n’a pas su voir, elle n’a pas su décider, elle n’a pas su mettre au point : c’est que la chose à voir était déjà floue. Leçon intéressante qu’il me prend l’envie d’extrapoler en allégorie sur le savoir historique lui-même : il y a, en effet, des choses, des êtres ou des événements pour lesquels il ne sert à rien de vouloir « faire le point », à tous les sens que peut prendre, optiquement ou épistémologiquement, une telle expression. Et pourquoi cela? Parce qu’un réel s’en est mêlé, qui compliquait singulièrement la réalité du document lui-même et, par voie de conséquence, sa condition de lisibilité.

Devant ces écrits en yiddish, en hébreu ou en polonais, conservés à l’Institut historique juif de Varsovie, devant ces feuilles de papier noyées par l’eau des sous-sols, je ne peux m’empêcher de repenser au Rabbi Menahem Mendel de Kotzk quand il effaçait ses écrits dans l’eau amère de son propre désespoir. c’est un peu comme si les documents d’Oyneg Shabes avaient été deux fois noyés : une fois dans l’eau hostile du sol de Varsovie, une autre fois dans l’eau émue des larmes dont ils témoignent. Car, s’ils sont encore lisibles, ces papiers ne doivent leurs messages – leur sens, leur adresse – qu’à une éthique de l’écriture qui n’ignore pas son intrinsèque fragilité devant les cris de douleur qu’elle cherche à transmettre, à rephraser. Gustawa Jarecka ne disait finalement (par écrit, bien sûr) rien d’autre : « Nous avons des nœuds autour du cou. La pression se calme-t-elle un instant, nous poussons un cri. Gardons-nous d’en sous-estimer l’importance. Maintes fois dans l’histoire ont retenti des cris de cette espèce ; longtemps ils ont retenti en vain, et ce n’est que bien plus tard qu’ils ont produit un écho. Documents et cris de douleur, objectivité et passion ne font pas bon ménage. […] Le désir d’écrire est aussi fort que la répugnance envers les mots. Nous haïssons les mots parce qu’ils ont trop souvent servi à masquer la vacuité ou la mesquinerie. Nous les méprisons car il pâlissent en comparaison de l’émotion qui nous tourmente. Et pourtant, le mot était jadis synonyme de dignité humaine et c’est le bien le plus précieux de l’homme. »

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Jacques Montaur – Les portes de l’imaginaire (Extraits) [1956]

P1050904©Joaquim Cauqueraumont

 

POURQUOI LA MORT…

Il est arrivé l’instant incroyable
Où le temps s’arrêtera dans mes veines,
Où je m’affalerai au pied du mur
Comme un condamnée au pied du poteau;
Elle a sonné l’heure de m’ôter la vie,
Les fiertés, les douceurs et les peines. Lire la suite