François Cérésa – Poupe (Extraits) [2016]

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Mon père en prince Salina, version Lampedusa. Le comte Cérésa? Pourquoi pas. Je m’en tamponne. Mais mon père, aristocrate et prolo, superbe et impulsif, étranger à la vulgarité, était un lion, un tigre, un guépard, tendre et dément, émerveillé de rien, aux mille expressions argotiques. Avec lui, ça tourbillonnait. Il maniait la truelle comme d’Artagnan maniait la rapière. Je l’ai vu couché sur un nœud de poutres d’une charpente, agile et précis, enduire l’intérieur du cul pointu d’une tour. Il aurait pu être Meilleur Ouvrier de France. D’Artagnan est devenu Athos en vieillissant. Solaire et nostalgique. Large et téméraire. Seul et magnanime.

Je te vois, papa. Ce qui comptait pour toi était d’apparaître à mes yeux non pas comme ces pères « copains » avec leur fils, adeptes du prêt-à-penser et farcis de démagogie, mais plutôt tel un héros antique face à son destin, tel que tu étais et que tu souhaitais que je fusse, c’est-à-dire juste, fort, tolérant, travailleur, le cœur gros comme ça. Tu m’as rêvé ainsi et j’en rêve encore. Achille sans talon, Ulysse sans Odyssée, Hector sans Pâris. La passe de Troie. Une Iliade sans faille.

Tout est sur la photo. Signée Martine, une fidèle d’Antibes, épouse d’Olivier Cambé, qui écrira plus tard un livre sur la Chine avec Jules Roy. Je l’ai affichée à Mailly, juste avant ma chambre. Maousse. Un mètre cinquante sur deux. Il s’en dégage un parfum de Gatsby. Sauf que les acteurs immobiles de ce bromure n’avaient pas un flèche. Ils sont attablés en chemise blanche, immortels et divins, en contre-plongée. Au premier plan, on reconnaît le Maciste  d’Antibes, sa femme Mercédès, qui jouait du violon sur les remparts, le potier de Vallauris, le dentiste FFI, la jolie Marie-Claire, Philippe Cambé, qui fut déporté à Buchenwald, la belle Yannick, épouse de Dominique, au second plan, on aperçoit une blonde aux seins lourds, sosie d’Elke Sommer; Dominique Cambé, juvénile et anguleux, toujours un peu absent; Marie-Lys, la femme du dentiste, la tête penchée, en admiration devant le potier de Valluris; ma mère, fine et légère, avec ses lunettes noires et son sourire de perles; mon père qui lève son verre.
Tous morts.

Poupe m’a souvent reproché de changer d’avis comme de chemise. Quand je lui répondais que changer d’avis comme de chemise est la condition même d’un avis propre et bien repassé, il riait.

Mon père. Ce mot si beau. Lorsque je te croisait tôt le matin et tard le soir, je me demandais qui était cet inconnu si proche. Ta peine, ton chagrin, ta détresse, les ai-je sentis, perçus un tant soit peu? L’enfance est égoïste. On la préserve pour qu’elle devienne cruelle.

A l’instar des hussards, comme le magnifique général Dumas, père d’Alexandre, tu prônais une façon de se tenir droit, d’aller jusqu’au bout de son destin, de mépriser les compromissions, de rire de ses illusions, de s’inventer une cause à sa mesure et de la défendre, quitte à y passer. Plus qu’une morale : une attitude.

©Livre : François Cérésa – Poupe [Editions du Rocher // 2016]
©Image : Francis Montillaud [Hommage à François Simard, sérigraphie, 17’’x 12’’, support monté, bois, 2003]
net: http://www.francismontillaud.com/
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