Junichirô Tanizaki – Eloge de l’ombre (Extrait) (1978)

balthazar klossowski de rola« …il me vient à l’esprit le torse de la fameuse statue de Kannon du Chûgû-ji : n’est-elle pas le nu type de la femme japonaise d’autrefois ? Cette poitrine plate comme une planche à laquelle s’attachent des seins d’une minceur de papier, cette taille à peine moins épaisse que la poitrine, ces hanches, cette croupe , ce dos tout droit, ce tronc tout entier étroit et mince au point d’en être disproportionné par rapport au visage et aux membres, cette absence d’épaisseur qui, plutôt qu’un être de chair, évoque la raideur d’une bille de bois, n’était-ce pas là dans l’ensemble la structure du corps féminin de jadis ? Aujourd’hui encore, il arrive parfois que l’on rencontre des femmes au torse bâti de la sorte, parmi les vieilles dames des familles traditionalistes, ou parmi les geisha.

À cette vue, je pense irrésistiblement au bâton qui constitue l’armature des poupées. En vérité, le torse est alors un support destiné à recevoir le costume, et rien de plus. Ces femmes dont le torse est ainsi réduit à l’état de support, elle sont faites d’une superposition de je ne sais combien d’épaisseurs de soie ou de coton, et si on les dépouillait de leurs vêtements, il ne resterait d’elles, comme pour les poupées, qu’un bâton ridiculement disproportionné. Jadis, cela pouvait passer, car pour ces femmes qui vivaient dans l’ombre et n’étaient rien d’autre qu’un visage blanchâtre, point n’était besoin qu’elles eussent un corps. Et, à tout prendre, pour ceux qui chantent la triomphante beauté de la chair de la femme moderne, il doit être bien difficile d’imaginer la beauté fantomatique de ces femmes-là.

D’aucuns diront que la fallacieuse beauté créée par la pénombre n’est pas la beauté authentique. Toutefois, ainsi que je le disais plus haut, nous autres Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans les endroits par eux-mêmes insignifiants.

Des branchages
assemblez et les nouez
voici une hutte
dénouez-les vous aurez
la plaine comme devant

dit le vieux poème, et notre pensée somme toute procède selon une démarche analogue : je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyaux précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre.

Bref, nos ancêtres tenaient la femme, à l’instar des objets de laque à la poudre d’or ou de nacre, pour un être inséparable de l’obscurité, et autant que faire se pouvait, ils s’efforçaient de la plonger tout entière dans l’ombre ; de là ces longues manches, ces longues traînes qui voilaient d’ombre les mains et les pieds, de telle sorte que la seule partie apparente, à savoir la tête et le cou, en prenait un relief saisissant. Il est vrai que, comparé à celui des femmes d’Occident, leur torse démesuré et plat pouvait passer pour laid. Mais en fait nous oublions ce qui nous est invisible. Nous tenons pour inexistant ce qui ne se voit point.

©Livre : Junichirô Tanizaki – Eloge de l’ombre (Traduit du japonais par René Sieffert) [Editions Verdier // 2011]
©Peinture : Balthus (Balthasar Kłossowski)

 

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