Thibaut Binard – Diagonal Doce (Extraits) [2008]

chad hagen©Chad Hagen (https://chadhagen.com/)

 

Il y avait la drogue et puis il y a eu le café. Celui-ci a formé une nappe de mercure pour recouvrir le premier élément et de l’extermination volontaire le monde passa soudain à travers des nerfs liés l’un à l’autre et formant des arcs qui fusaient et sympathisaient. Alors, la vie est devenue plus compacte, plus tendue, plus contact. Alors la vie est passée de la dilatation spleenesque sweet weed à la puissance ascensionnelle du cafesito del amor. Cette densification eut une conséquence drastique sur le temps : celui-ci était devenu plus court. Pour continuer la métaphore spatiale, le temps avait pris la forme d’une fibrille, pourrait-on dire, constituait le sens d’une vie, romantiquement et éternellement parlant, et l’index de cette notion ne comprenait plus les mots « relativisme », « apprentissage par la lecture », « dogmes et ontologies ». L’agression était agression du bon goût, de la norme, de la surface maussade de notre feuille hivernale ; elle était une férocité hilare et échaudée. Le jus d’une orange enamourée par le soleil aspergeait alors les gencives. Le café va très bien avec les cigarettes, le baiser aussi, et tandis que s’allumaient et que se consumaient les cigarettes, deux impératifs jouaient entre eux et se poursuivaient sans rire. Tu dois. Tu peux. Tu peux faire cela pour moi. C’est comme ça. C’est bien comme ça. Oui. Je peux t’assurer que nous sommes dans la bonne direction. Ça se précipite. Oui, tu dois faire comme cela. La découverte d’une telle conjonction est déroutante pour celui qui pense et se ravit de pouvoir conserver dans sa petite librairie personnelle les acquis de tous les ouvrages que celle-ci a accueillis ; elle lui fait dire « Dis donc, mec, est-ce que tu te rends compte que tu es dépendant, possédé, est-ce que tu réalises que tu dois ? » « Quelque chose. » « Au café. » Ce que l’on doit est difficile à saisir : à proprement parler, s’agit-il d’une chose, d’un sentiment ou d’un état de forme ? On en connaît bon nombre qui ont congédié le café de leurs mœurs ; ils ont par la même occasion laissé tomber des petites plaisirs comme la femme accrochée à l’anse de la tasse, le lit sur lequel cette tasse trouvait, aussi inconfortable fût-elle, une place, les nuits blanches accompagnées, etc. Ils sont retournés à la drum’n basse. Ou au yoga. Ou à l’étude. Quant à moi, je suis resté encore un moment à profiter de la décision. Lire la suite

Pierre Mac Orlan – Nuits aux bouges (Extraits) [1929]

nuits aux bouges

C’est au dix-huitième siècle que les bouges de Paris prirent une coloration pittoresque, à la fois gaie et tragique.
Dans les petits cabarets de Courtille enfouis au milieu de quelques tonnelles, qui le dimanche abritaient des amoureux, la Ramée, soldat, et Picard, laquais de grande maison, venaient y courtiser Margot la ravaudeuse et Fanchon la blanchisseuse.
Toutes ces jeunes filles de la rue avaient un amoureux aux Gardes et, quelquefois, un ruffian, robuste, madré comme « Petit Louis » dit Cartouche, qui venait boire dans les guinguettes avec ses chevaliers de fortune.

La Chouette trinquait avec le Chourineur. On parlait encore dans ces bouges un argot très pur qui continuait la tradition. La langue des Coquillards devenue le langage de l’argot réformé, puis le jargon de Cartouche, aboutissait à cette langue verte parlée par les escarpes de toute catégorie et par leurs tristes femmes qu’ils appelaient des marques ou des largues. Vidocq établit un dictionnaire à l’usage des amateurs et beaucoup des livres populaires de cette époque, à l’imitation de ceux d’Eugène Sue, usèrent abondamment de la langue argotique et du pittoresque qu’elle créait. A tout prendre, et nous verrons pourquoi tout à l’heure, ce pittoresque, souvent macabre, n’était pas plus terrifiant que celui que l’on constate de nos jours dans des lieux qui ne sont que la continuation de ces tapis-francs.
Lire la suite

Radu Aldulescu – L’amant de la veuve (Extraits) [2013]

serban bonciocat 2
©photographie : Serban Bonciocat (tirée du livre « KOMBINAT – Ruine industriale ale epocii de aur »)

 

En effet, il était déjà un homme à douze ans, impatient de voir passer la soirée et la nuit et la matinée, pour la rejoindre plus vite sous sa couette et son peignoir qui glissaient au sol, aussitôt que la chaleur de la chambre avait pénétré leurs corps, s’ajoutant à leur propre chaleur ; puis tout nus ils roulaient hors du lit, pêle-mêle avec le peignoir et la couette, au gré de leurs jeux débridés sentant le feu et le pétrole et la brûlure des tourbillons de neige, bouleversant leurs entrailles. Puis arrivait le moment où elle éclatait de ce rire qui ne pourrait plus s’arrêter, Mite en avait le pressentiment, un rire manquant de dissoudre sa chair ferme secouée de hoquets ; la moindre parcelle de son être était agitée des spasmes d’un anéantissement de soi dans lequel il s’anéantissait aussi, puisqu’il était elle. Et ce rire-là était celui qui brisait la peur de l’être qu’ils incarnaient ensemble, guidant vers elle sa main à lui, et leurs doigts réunis frémissaient sur la mélodie du même rire libérateur.


T’auras plus qu’à jouer les fous, jusqu’à devenir fou. Les pensionnaires des asiles sont aussi des gens, et, partout où il y a des gens, il y a une marge de manœuvre. Un gars qui en revenait disait même que c’était bondé de soldats et de cadres de tous les grades là-bas, la plupart échoués là tout droit de l’économie nationale. Ben non, Dimitrie n’aimerait pas trop s’y trouver. Pas plus qu’ici. Il ne s’ennuie même pas de chez lui, sans parler des barils du Policolor, ou bien de faire le maçon quelques mois, voire quelques années. Aller où, alors ? Bof, ça le tracasse pas du tout. D’autres vont en décider à sa place. Sa seule tâche était la pelle, la barre à mine et la masse, et c’était moins fatigant que de réfléchir où aller.

Lire la suite

Ouvrir un livre pour en connaître le début (4)

P1070627

Dans la ville où je vis, voire dans toutes les villes où je pourrais vivre, Noël est en chemin. Le Saint Noël, disent certains. Ma vie a beau être distraite et désorientée, à travers de nombreux signes, à la façon des animaux, je m’aperçois de l’imminence de Noël. L’agitation tourmente mes semblables ; une sorte de triste inédite accompagnée de nervosité, de langueur trouble, de spéciosité querelleuse, assez souvent violente, mais surtout âprement angoissante. Quand Noël approche, l’infélicité se déchaîne sur toute la terre, envahit les interstices, nous réveille le matin avec ce sentiment, intermittent le reste de l’année, que vivre de cette façon semble intolérable, indécent peut-être, un blasphème. Il est étrange que j’aie choisi ce mot, substantiellement pieux, pour décrire le malheur propre à Noël. Mais je perçois qu’à la différence de la désolation que je dirais privée, qui nous échoit à divers moments de l’année, il s’agit là d’une morosité qui a quelque chose d’astronomique, comme si les astres étaient impliqués, et la tristesse que je suppose mienne est peut-être en réalité un affect qui touche les extrémités de l’univers, et au-delà, si l’on admet un au-delà. Lire la suite

Radu Bata – Survivre malgré le bonheur (Extraits) [2018]

P1230340©Catalina Gavrilita

 

CHÂTEAUX DE SABLE

l’été
je dessine des filles
sur la plage

quand je réussis
les grains de peau

elles m’invitent
dans le tableau Lire la suite

Marcel Mariën – Le paysan du tendre (Fragment) [1982]

P1230334

« La Serrure » (Pol Bury)

 

je t’épaule
je t’épaulette
je t’épauliche
je t’épaulinge
je tépaulonge
je t’épauloupe
je t’épine
je te fentaille
je te fentiche
je te fentille
je te fentoise
je te fentôme
je te friselangue
je te friselise
je te friselisse
je te frisemaille
je te frisemange
je te frisemouche
je te frisemouille Lire la suite

Bergsveinn Birgisson – La lettre à Helga (Extraits) [2013]

Alina Szapocznikow

« Paysage humain » [Alina Szapocznikow // 1971]

 

Un jour nous eûmes des visiteurs. C’était Finnur, surnommé le dénicheur, accompagné de ses quatre fils, lesquels deviendraient comme lui d’excellents dénicheurs d’œufs d’oiseaux de mer, suspendus au bout d’une corde dans les falaises. Je me souviens que Finnur était à court de tabac, en rupture de stock à la Coopérative. Nous allâmes à la grange et je rassemblai pour lui des feuilles séchées dont il bourra sa pipe. Il resta ensuite tout content dans la cuisine à boire son café en tirant sur sa bouffarde. C’était un vieux truc qui met en pratique l’adage : « Quand les temps sont durs, faute de tabac on fume du foin. »

Tous les hommes font des fautes. Sinon il ne seraient pas des hommes.

Lire la suite

Joseph Delteil – Sur le fleuve amour (Extraits) [1927]

featured_fitzcarraldo-1050x591

Deux jeunes hommes tangoutes, nonchalants et purs, chantaient une chanson de neige, perchés sur un wagon de la compagnie internationale du port. Des femmes sartes, vêtues de peaux de loi, buvaient du lait de jument dans des gobelets de porcelaine. Des vieillards lolos se lissaient en silence les barbes.

Ludmilla a chu au beau milieu du filet, parmi les poissons. Elle les sent qui lui frôlent la chair avec une molle continuité, qui se coulent entre ses jambes, qui lui curent les oreilles, qui lui lèchent les joues et les organes de la génération. Il y en a de longs et fourbes, avec des ouïes équivoques en forme de ventouses; d’autres épais, avec d’informes nageoires dorsales indignes de l’époque quaternaire; d’autres encore, fins et goulus, qui s’insinuent à travers les cheveux; d’autres encore… Ils sont la multitude une et indivisible, avec des ventres sans nombre…

Lire la suite

Jean Ray – Malpertuis (Extraits) [1943]

chateau-vasiliy-kulik-16

– Et l’on dit que les affaires reprennent! ricane le vieux. Mais qu’à cela ne tienne, ma toute belle. Retourne à la boutique, prends la petite échelle qui compte sept marches et monte sur la septième. Ne le fais pas en présence d’un client qui ne te dit rien, car tu portes les jupes bien courtes. Grande comme tu es, et juchée sur la septième marche, tu peux atteindre la boîte en fer-blanc qui porte l’étiquette « terre de Sienne ». Enfonce tes belles mains blanches dans cette poudre sans promesses, ma douceur, et tu finiras par découvrir quatre ou cinq rouleaux bien lourds pour leur taille. Attends, ne te presse pas, ta présence m’est agréable. Si la terre de Sienne te glisse sous les ongles, tu en auras pour des heures à te faire les mains. Va, va, ma splendeur, et si dans l’obscurité de l’escalier Mathias Krook te pince les fesses, il est inutiles de crier, je ne viendrai pas.

Sa figure est toutes rides et coutures, le nez excepté qui jaillit hors de cette miniature chiffonnée, comme un cap de chair rose.

Lire la suite

Jean-Marie Blas de Roblès – Là où les tigres sont chez eux (Extraits) [réédition 2016]

555876_4087365269933_1130149419_n

Elle croyait l’entendre encore : « La science n’est qu’une idéologie parmi les autres, ni plus ni moins efficace que n’importe quelle autre de ses semblables. Elle agit simplement sur des domaines différents, mais en manquant la vérité avec autant de marge que la religion ou la politique. Envoyer un missionnaire convertir les Chinois ou un cosmonaute sur la Lune, c’est exactement la même chose : cela part d’une volonté identique de régir le monde, de le confiner dans les limites d’un savoir doctrinaire et qui se pose chaque fois comme définitif. Aussi improbable que cela ait pu apparaître, François-Xavier arrive en Asie et convertit effectivement des milliers de Chinois, l’Américain Armstrong – un militaire, entre parenthèses, si tu vois ce que je veux dire… – foule aux pieds le vieux mythe lunaire, mais en quoi ces deux actions nous apportent-elles autre chose qu’elles mêmes? Elles ne nous apprennent rien. Puisqu’elles se contentent d’entériner quelque chose que nous savions déjà, à savoir que les Chinois sont convertibles et la lune foulable

Lire la suite

Giovanni Papini – Prière pour l’imbécile (Extraits) [1913]

Peter-Martensen-01

Je sais que quatre, cinq, dix pensées vous suffisent pour toute la vie. Elles vous sont utiles pour tous les usages quotidiens, de jour comme de nuit, pour votre amant comme pour votre coiffeur, pour parler comme pour écrire, pour vous lever le matin et vous coucher le soir. Et dans votre esprit qui ne connaît pas d’ouverture du côté du ciel, seules les vérités devenues lieux communs et les idées qui, à force d’être utilisées, se sont faites imbécillités, ont droit de cité. Moi je sais, et je le sais avec une certitude mathématique, que vous pensez à travers la pensée d’autrui, que vous voyez à travers les yeux des autres, que vous jugez à travers le jugement des étrangers et que vous ne concédez admiration et enthousiasme que pour les choses que l’un de vous aura maintes fois estampillées du sale cachet de la plus infâme réputation. Lire la suite

Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes (Extraits)

Masakatsu-Sashie-pm

ESPOIR

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Et les camions d’ordures, au point du jour,
ramassent les morts sur les trottoirs,
cadavres d’affamés, cadavres de chômeurs.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Au soleil levant, la famille de paysans
homme et femme, âne et charrue de bois;
l’âne et la femme attelés à la charrue
labourent la terre. Une poignée de terre. Lire la suite

Ernest Delève – Insomnie

londres-nuit-vide-01-707x920

La nuit parfois il s’éveille
tout bas l’appelle un poème
qui ne parvient pas à dormir
Dans son oreille il sent l’haleine
qui pour savoir s’il dort soupire
très fort pour l’éveiller s’il dort
et il voit s’ouvrir un sourire
comme une entaille lumineuse
dans un fruit juteux que l’on mord

Je dors dit-il je dors

Mais il ne peut se rendormir

Il se lève et le son de la nuit le surprend
des voix très haut très graves passent
certaines nuits on entend en sourdine des hymnes
de joie qui s’enfle et devient surhumaine
c’est l’homme éperdument qui chante
d’être homme éperdument sans bornes
depuis que la misère le traîne
devant tous les malheurs pour le faire abjurer
mais il rit quand on bénit ses chaînes
il jure et il chante à tue-tête

il chante à tout casser

Il chante à renverser les cierges
à casser les reins de plâtre du christ
à casser les vitraux et les vierges
à casser la voix du curé
à tuer les nonnettes

Il chante à tout casser
à faire sonner la tocsin
tant que les cloches se décrochent
à faire vibrer le béton des prisons
trembler les guichets des banques
à faire tomber l’aumône des mains du riche
à faire tomber les armes des gendarmes
à faire crouler le ciel
devant chaque maison dans chaque poubelle
Chantez avec lui vous qui l’entendez
chantez de tout votre souffle
Sinon tombez avec tout ce qui tombe
ou restez accroché comme un vieux calendrier
au mur moisi d’une maison
en démolition
©Livre : Ernest Delève – Poèmes inédits [Le Taillis Pré // 2003]
©Photographie : Harold Burdekin [London by night 1930]

Ambrose Bierce – Epigrammes (Extraits)

kasownikplakat

« -Immoral-; tel est le jugement du bœuf dans son étable sur l’agneau qui gambade. »

« Tout cœur est la tanière d’un animal féroce. Le plus grand tort que vous puissiez faire à un homme est de le pousser à relâcher la bête qui est en lui. »

Lire la suite

José Martí – Vers libres (Extraits) [1997 pour la traduction]

manuel mendive (peintre cubain)

[Bien: Yo respeto]

Bien: yo respeto
A mi modo brutal, un modo manso
Para los infelices e implacable
Con los que el hambre y el dolor desdeñan,
Y el sublime trabajo, yo respeto
La arruga, el callo, la joroba, la hosca
Y flaca palidez de los que sufren.
Respeto a la infeliz mujer de Italia,
Pura como su cielo, que en la esquina
De la casa sin sol donde devoro
Mis ansias de belleza, vende humilde
Piñas dulces o pálidas manzanas.
Respeto al buen francés, bravo, robusto,
Rojo como su vino, que con luces
De bandera en los ojos, pasa en busca
De pan y gloria al Istmo donde muere.

Lire la suite

Mohammed Khair-eddine – Le soleil atroce des rêves… (Poésie)

542666_493189734062151_683263732_n

à Jean DUFOIR

le soleil atroce des rêves
le cadavre gluant des lunes et du désert
quand la mer basculée par une intoxication d’algues amères
met un trait d’union entre le ciel flexible et ton visage
de gazelle noire
sont sous l’aisselle moite du passeur
plus nombreux que le les oiseaux de toute la terre

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

il fallut une arme: ma langue sèche ma langue aveugle
recrachant les intrépides chevaux du vol des superstitions
et du sacre
d’un printemps éventré
par nos pieds roides
et voici s’étendre à même ma peau
le chien oblique des menaces avortées

ciel bas
torpillé pillant nos faces
les fossiles aigris les uniformes
et cette maladie sur leurs prunelles grises
viaduc
et
silence par ces reptations d’affres engourdies
mais
qu’est-ce une fleur sinon la mort des tarentules
je dis ce feu blanc et noir ou violet
parmi les toits vétustes du lointain
je dis l’avion-mouche-étrange sur nos cous viriles

et nous nous demandions si nous n’étions pas noyés depuis des
siècles
je dis cet ordre immanent  ce costume d’aigle mort-né
je ne dis rien passons par si peu d’anses éclatées

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

notre marche était un filet
sans hargne
nos bras claquaient
sur le dos lisse du ciel mulet
et nos yeux prématurés
sur tes visages refleuris parmi les ronces
quand
rejetés par la tornade
nos corps émus firent des flaques dans la liberté

©Poème : Mohammed Khair-eddine (paru dans « Le journal des poètes » #1, Janvier 1967)
©Illustration : Cléo d’O
net : https://www.facebook.com/philomene251/

Tonino Benacquista – Saga (Extraits) [1997]

900_Pawel-Kuczynski_10626873_923524431009470_2323986266373455425_n

Je ne me suis jamais posé la question du silence. Les scénaristes sont porteurs de bruit et de fureur mais leur travail commence bien  avant le big bang, quand tout est vide est paisible.

– Je croyais que Séguret était le genre de type à apprécier une phrase comme : « j’ai vu ton père, Jonas, il était ivre mort et faisait des gestes désordonnés, comme s’il clouait un cercueil fantaisie. »

Il y aura une douzaine d’insomniaques qui ont fondé une secte secrète pour fomenter des tentatives de putsch chez les bienheureux dormeurs.Il y aura un suicidaire qui a laissé la télé allumée pour garder un peu de lumière dans la rétine avant le grand saut. Il y aura « l’homme qui vie à l’envers », il prendra son apéritif et jettera un œil sur l’écran par-dessus son journal. Il y aura une vieille dame qui attendra son petit-fils de seize ans, bien trop heureux pour vouloir rentrer. Il y aura un type qui regardera, nerveux, la télé sans le son, des infirmières qui s’occuperont de la parturiente. Il y aura cette femme qui, les larmes aux yeux, attendra le coup de fil de 16 heures de son mari, coincé dans une geôle de Kuala-Lumpur. Il y en aura peut-être quelques autres, qui sait.

Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. Porter un chapeau grotesque et agir comme s’il était invisible.

Circonlocutions, ambages, périphrases, métaphores protocolaires, et au bout de tout ça, on n’est même pas sûr d’avoir fait passer son message. Pendant quelques instants, je me mets à rêver d’une langue sans voiles et sans fard. Une langue interdite aux courtisans et aux patelins.
– Au lieu de noyer le poisson dans un flot de palabres, dis-je, il suffirait de quatre phrases très précises et très sincères pour dire exactement ce qu’on pense.
– Ce serait la fin du monde.
Mathilde a sans doute raison, mais une choses est sûre: la sincérité est bien plus amusante que la fourberie.
– Juste quatre phrases…
– Quatre phrases nues.

– Et cette Dune, elle doit lancer le boomerang?
– Parce que, forcément, vous savez lancer le boomerang.
– Vous ne le répéterez pas?
– Juré.
– J’ai prétendu que je savais et j’ai appris entre temps, pour les besoins du rôles.
– …
– Je ne regrette pas, du reste. C’est un geste très sensuel et une superbe parabole de la solitude.
– …

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.

– Disons que… Disons qu’en un an j’ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J’ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m’y suis penché et ça m’a fait peur. J’ai repoussé les limites jusqu’à ce qu’elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m’a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J’ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l’italienne et le drame bourgeois, j’ai foulé Hollywood de mes pieds, et j’ai été, l’espace d’un soir, l’invité des princes. J’ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d’âmes. Mais tout ça est rentré dans l’ordre.

– Un personnage ne doit jamais être le même à la fin qu’au début, dis-je. Sinon on se demande à quoi ça a servi qu’il vive tout ce bordel.

Nous cherchons chacun quelque chose à dire mais un petit rien nous en empêche. Un précepte de Louis: « Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence. »

©Livre : Tonino Benacquista – Saga [Gallimard // 1997]
©Image : Pawel Kuczynski

Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies (Extrait) [1980]

640372_deutsche-literaturgeschichte-1884

Le langage est rond net précis concret
pas de « tournautourdupoterie » laser de la parole visant juste précise
langue tellement recherchée et savante et étudiée qu’elle
en devient simplette simplifiée au plus qu’il est en possible
les mots simples eux-mêmes se souviennent de la longue
incantation du long chemin dans l’alambic
tant de mots se présentaient
beaucoup d’appelés et peu d’élus
écrire n’est-ce pas simplifier laséréifier une langue
dire concret ce qui est abstrait
agrandir le bagage populaire
élargir toutes les comprenettes
mettre le savoir à la portée de tout un chacun
mettre en valeur le mot « son » imagé phoniquement
par rapport aux mots non stéréophoniques
favoriser les tours de phrases pleins d’images
au lieu de tours abstraits
transfuser un sang neuf
dans des langues appauvries exsangues
gagnées par l’abstractionite
qui est divisante et créatrice de classes sociales
divisées en haute parleuse et basse parleuse
prendre partout les mots beaux
et les inoculer dans les phrases
renverser le bâtiment abstrait
faire sortir les mots dans la rue
ne pas se laisser emporter par le courant
du grand égoût textuel
répétant les mots que tout le monde dit
créer sa propre langue personnelle
être son propre choisisseur sa propre gare de triage
mettre au panier les mots trop employés
à moins de les remanier de les repasser au gueuloir
et d’y ajouter la chiquenaude de peinture
qui les met sous une autre lumière
reprendre les archaïsmes
s’ils sont plus efficaces que les mots courants ceux-ci-étant
plus usés que les archaïsmes en fin finale.
Faire bondir le langage d’oreille en oreille
faire flotter les oreilles du monde
faire vivre les mots afin que le silence
après les mots soit encore habité par les mots.

©Livre : Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies [Editions Louises_Hélène france // 1980]
©Sculpture littéraire :  Alexander Korzer-Robinson
net: http://www.alexanderkorzerrobinson.co.uk/

Robert Desnos – Rrose Sélavy (Extraits)[1922 – 1923]

anthony-pack-02

1. Dans un temple en stuc de pomme le pasteur distillait le suc des psaumes.

5. Je vous aime, ô beaux hommes vêtus d’opossum.

20. Pourquoi votre incarnat est-il si terne, petite fille, dans cet internat où votre oeil se cerna?

Lire la suite

Jacques Wergifosse – Nougé Socratique (ou la maïeutique de Paul Nougé) (extrait) [1989-1999]

05

La maïeutique de Paul Nougé

J’entendis un jour, alors qu’ils ne pensaient pas que je pouvais entendre, Paul Nougé et Magritte s’entretenir du Savoir-Vivre (1946). Je ne fus pas peu étonné de découvrir que Paul Nougé considérait le résultat de cette enquête comme un échec. Pour lui, la plupart des réponses ne faisaient que répéter de vieille rengaines; elles n’apportaient rien de neuf, mais manquaient de véracité, d’efficacité, étaient au fond des réponses qui passaient à côté des questions. Je fus fort troublé par cet avis.

À peu de temps de là, me trouvant chez Nougé seul avec lui, je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il pensait de mes réponses au Savoir-Vivre que voici :

Quelles sont les choses que vous détestez le plus?

Les casques blancs, les casques noirs, les casques verts, les casques kalis, tous les casques, y compris les barrettes, les tiares, les couronnes, sans oublier la couronne d’épines et celle de laurier. Le bruit. La littérature. La presque totalité des hommes.

Quelles sont les choses que vous aimez le plus?

Ma femme. L’oubli. Le plaisir. La matière. Les objets. Certaines fautes d’orthographe du genre « Mouvelle ail française ». La danse rituelle du feu. Le film « Peter Ibbetson« . L’humour noir dans la vie. Les parfums les plus lourds. La propreté.

Quelles sont les choses que vous souhaitez le plus?

Le désir

Quelles sont les choses que vous redoutez le plus?

Rien excepté le malheur de qui j’aime et la fatigue.

Et Nougé me demanda :
« Vous détestez donc tellement l’objet casque? »
– Au fond non, ces objets me sont assez indifférents, lui répondis-je.
P.N. : mais vous écrivez qu’ils sont parmi les choses que vous détestez le plus…
– Oui, mais c’est symbolique, les casques verts et kalis représentent les armées…
P.N. : Je n’aurais pas osé le penser, semblez-vous croire. Donc vous détestez toutes les armées…
– Bien sûr…
P.N. : Sans l’armée rouge et quelques autres, vous marcheriez au pas de l’oie, et ce n’est pas ce que vous souhaitiez le plus, me paraît-il…
– Non, bien évidemment…Je n’y avais pas pensé…
P.N. : Dès lors, je dois penser que barrette, tiares et couronne d’épines représentent la religion chrétienne dans ses différentes formes que donc vous détestez. Mais que par contre, vous acceptez religions islamique, hindouiste, bouddhiste et cultes africains fétichistes.
– Non , au fond, je visais toutes les religions…
P.N. : Le moins que nous puissions dire, c’est que vous ne l’avez point dit, à moins que les prêtres et moines de ces différentes confessions ne portent casques ou couronnes de laurier…
– Vous vous moquez…
P.N. : Il y a de quoi, me semble-t-il…
– Vous avez raison…
P.N. : Qu’est-ce pour vous le bruit? La Tétralogie de Wagner et telles Symphonies de Mahler, sans oublier Le Sacre du Printemps – ce « sans oublier », pour vous imiter, bien entendu –  semblent fort bruyantes à certains. Serait-ce votre cas?
_ Je n’aime pas Wagner, mais ce n’était pas ce « genre de bruit » que je visais, mais les explosions, les avions en piqué, le grincement de certaines machines, le tumulte de certaines rues…
P.N. : Ceci me paraît éclairant. Pourquoi ne pas l’avoir écrit? Je passerai sur la littérature, nous y reviendront mais ce que vous visez par la presque totalité des hommes m’inquiète. Auriez-vous la chance de connaître tous ceux qui habitent la Chine, la Germanie, l’Inde, la Suisse, le Danemark, l’Arabie, et j’en passe…
– Non, bien évidemment.
P.N. : Alors qui visez-vous?
– Je ne sais plus, je me pose la question.

©Livre : Jacques Wergifosse – Oeuvre (presque) complète Tome 3 [Bruxelles // 2001]
©Image : Marcel Marïen [Muette et aveugle // 1945]