Joseph Delteil – Sur le fleuve amour (Extraits) [1927]

featured_fitzcarraldo-1050x591

Deux jeunes hommes tangoutes, nonchalants et purs, chantaient une chanson de neige, perchés sur un wagon de la compagnie internationale du port. Des femmes sartes, vêtues de peaux de loi, buvaient du lait de jument dans des gobelets de porcelaine. Des vieillards lolos se lissaient en silence les barbes.

Ludmilla a chu au beau milieu du filet, parmi les poissons. Elle les sent qui lui frôlent la chair avec une molle continuité, qui se coulent entre ses jambes, qui lui curent les oreilles, qui lui lèchent les joues et les organes de la génération. Il y en a de longs et fourbes, avec des ouïes équivoques en forme de ventouses; d’autres épais, avec d’informes nageoires dorsales indignes de l’époque quaternaire; d’autres encore, fins et goulus, qui s’insinuent à travers les cheveux; d’autres encore… Ils sont la multitude une et indivisible, avec des ventres sans nombre…

Lire la suite

Publicités

Jean Ray – Malpertuis (Extraits) [1943]

chateau-vasiliy-kulik-16

– Et l’on dit que les affaires reprennent! ricane le vieux. Mais qu’à cela ne tienne, ma toute belle. Retourne à la boutique, prends la petite échelle qui compte sept marches et monte sur la septième. Ne le fais pas en présence d’un client qui ne te dit rien, car tu portes les jupes bien courtes. Grande comme tu es, et juchée sur la septième marche, tu peux atteindre la boîte en fer-blanc qui porte l’étiquette « terre de Sienne ». Enfonce tes belles mains blanches dans cette poudre sans promesses, ma douceur, et tu finiras par découvrir quatre ou cinq rouleaux bien lourds pour leur taille. Attends, ne te presse pas, ta présence m’est agréable. Si la terre de Sienne te glisse sous les ongles, tu en auras pour des heures à te faire les mains. Va, va, ma splendeur, et si dans l’obscurité de l’escalier Mathias Krook te pince les fesses, il est inutiles de crier, je ne viendrai pas.

Sa figure est toutes rides et coutures, le nez excepté qui jaillit hors de cette miniature chiffonnée, comme un cap de chair rose.

Lire la suite

Jean-Marie Blas de Roblès – Là où les tigres sont chez eux (Extraits) [réédition 2016]

555876_4087365269933_1130149419_n

Elle croyait l’entendre encore : « La science n’est qu’une idéologie parmi les autres, ni plus ni moins efficace que n’importe quelle autre de ses semblables. Elle agit simplement sur des domaines différents, mais en manquant la vérité avec autant de marge que la religion ou la politique. Envoyer un missionnaire convertir les Chinois ou un cosmonaute sur la Lune, c’est exactement la même chose : cela part d’une volonté identique de régir le monde, de le confiner dans les limites d’un savoir doctrinaire et qui se pose chaque fois comme définitif. Aussi improbable que cela ait pu apparaître, François-Xavier arrive en Asie et convertit effectivement des milliers de Chinois, l’Américain Armstrong – un militaire, entre parenthèses, si tu vois ce que je veux dire… – foule aux pieds le vieux mythe lunaire, mais en quoi ces deux actions nous apportent-elles autre chose qu’elles mêmes? Elles ne nous apprennent rien. Puisqu’elles se contentent d’entériner quelque chose que nous savions déjà, à savoir que les Chinois sont convertibles et la lune foulable

Lire la suite

Giovanni Papini – Prière pour l’imbécile (Extraits) [1913]

Peter-Martensen-01

Je sais que quatre, cinq, dix pensées vous suffisent pour toute la vie. Elles vous sont utiles pour tous les usages quotidiens, de jour comme de nuit, pour votre amant comme pour votre coiffeur, pour parler comme pour écrire, pour vous lever le matin et vous coucher le soir. Et dans votre esprit qui ne connaît pas d’ouverture du côté du ciel, seules les vérités devenues lieux communs et les idées qui, à force d’être utilisées, se sont faites imbécillités, ont droit de cité. Moi je sais, et je le sais avec une certitude mathématique, que vous pensez à travers la pensée d’autrui, que vous voyez à travers les yeux des autres, que vous jugez à travers le jugement des étrangers et que vous ne concédez admiration et enthousiasme que pour les choses que l’un de vous aura maintes fois estampillées du sale cachet de la plus infâme réputation. Lire la suite

Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes (Extraits)

Masakatsu-Sashie-pm

ESPOIR

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Et les camions d’ordures, au point du jour,
ramassent les morts sur les trottoirs,
cadavres d’affamés, cadavres de chômeurs.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Au soleil levant, la famille de paysans
homme et femme, âne et charrue de bois;
l’âne et la femme attelés à la charrue
labourent la terre. Une poignée de terre. Lire la suite

Ernest Delève – Insomnie

londres-nuit-vide-01-707x920

La nuit parfois il s’éveille
tout bas l’appelle un poème
qui ne parvient pas à dormir
Dans son oreille il sent l’haleine
qui pour savoir s’il dort soupire
très fort pour l’éveiller s’il dort
et il voit s’ouvrir un sourire
comme une entaille lumineuse
dans un fruit juteux que l’on mord

Je dors dit-il je dors

Mais il ne peut se rendormir

Il se lève et le son de la nuit le surprend
des voix très haut très graves passent
certaines nuits on entend en sourdine des hymnes
de joie qui s’enfle et devient surhumaine
c’est l’homme éperdument qui chante
d’être homme éperdument sans bornes
depuis que la misère le traîne
devant tous les malheurs pour le faire abjurer
mais il rit quand on bénit ses chaînes
il jure et il chante à tue-tête

il chante à tout casser

Il chante à renverser les cierges
à casser les reins de plâtre du christ
à casser les vitraux et les vierges
à casser la voix du curé
à tuer les nonnettes

Il chante à tout casser
à faire sonner la tocsin
tant que les cloches se décrochent
à faire vibrer le béton des prisons
trembler les guichets des banques
à faire tomber l’aumône des mains du riche
à faire tomber les armes des gendarmes
à faire crouler le ciel
devant chaque maison dans chaque poubelle
Chantez avec lui vous qui l’entendez
chantez de tout votre souffle
Sinon tombez avec tout ce qui tombe
ou restez accroché comme un vieux calendrier
au mur moisi d’une maison
en démolition
©Livre : Ernest Delève – Poèmes inédits [Le Taillis Pré // 2003]
©Photographie : Harold Burdekin [London by night 1930]

Ambrose Bierce – Epigrammes (Extraits)

kasownikplakat

« -Immoral-; tel est le jugement du bœuf dans son étable sur l’agneau qui gambade. »

« Tout cœur est la tanière d’un animal féroce. Le plus grand tort que vous puissiez faire à un homme est de le pousser à relâcher la bête qui est en lui. »

Lire la suite

José Martí – Vers libres (Extraits) [1997 pour la traduction]

manuel mendive (peintre cubain)

[Bien: Yo respeto]

Bien: yo respeto
A mi modo brutal, un modo manso
Para los infelices e implacable
Con los que el hambre y el dolor desdeñan,
Y el sublime trabajo, yo respeto
La arruga, el callo, la joroba, la hosca
Y flaca palidez de los que sufren.
Respeto a la infeliz mujer de Italia,
Pura como su cielo, que en la esquina
De la casa sin sol donde devoro
Mis ansias de belleza, vende humilde
Piñas dulces o pálidas manzanas.
Respeto al buen francés, bravo, robusto,
Rojo como su vino, que con luces
De bandera en los ojos, pasa en busca
De pan y gloria al Istmo donde muere.

Lire la suite

Mohammed Khair-eddine – Le soleil atroce des rêves… (Poésie)

542666_493189734062151_683263732_n

à Jean DUFOIR

le soleil atroce des rêves
le cadavre gluant des lunes et du désert
quand la mer basculée par une intoxication d’algues amères
met un trait d’union entre le ciel flexible et ton visage
de gazelle noire
sont sous l’aisselle moite du passeur
plus nombreux que le les oiseaux de toute la terre

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

il fallut une arme: ma langue sèche ma langue aveugle
recrachant les intrépides chevaux du vol des superstitions
et du sacre
d’un printemps éventré
par nos pieds roides
et voici s’étendre à même ma peau
le chien oblique des menaces avortées

ciel bas
torpillé pillant nos faces
les fossiles aigris les uniformes
et cette maladie sur leurs prunelles grises
viaduc
et
silence par ces reptations d’affres engourdies
mais
qu’est-ce une fleur sinon la mort des tarentules
je dis ce feu blanc et noir ou violet
parmi les toits vétustes du lointain
je dis l’avion-mouche-étrange sur nos cous viriles

et nous nous demandions si nous n’étions pas noyés depuis des
siècles
je dis cet ordre immanent  ce costume d’aigle mort-né
je ne dis rien passons par si peu d’anses éclatées

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

notre marche était un filet
sans hargne
nos bras claquaient
sur le dos lisse du ciel mulet
et nos yeux prématurés
sur tes visages refleuris parmi les ronces
quand
rejetés par la tornade
nos corps émus firent des flaques dans la liberté

©Poème : Mohammed Khair-eddine (paru dans « Le journal des poètes » #1, Janvier 1967)
©Illustration : Cléo d’O
net : https://www.facebook.com/philomene251/

Tonino Benacquista – Saga (Extraits) [1997]

900_Pawel-Kuczynski_10626873_923524431009470_2323986266373455425_n

Je ne me suis jamais posé la question du silence. Les scénaristes sont porteurs de bruit et de fureur mais leur travail commence bien  avant le big bang, quand tout est vide est paisible.

– Je croyais que Séguret était le genre de type à apprécier une phrase comme : « j’ai vu ton père, Jonas, il était ivre mort et faisait des gestes désordonnés, comme s’il clouait un cercueil fantaisie. »

Il y aura une douzaine d’insomniaques qui ont fondé une secte secrète pour fomenter des tentatives de putsch chez les bienheureux dormeurs.Il y aura un suicidaire qui a laissé la télé allumée pour garder un peu de lumière dans la rétine avant le grand saut. Il y aura « l’homme qui vie à l’envers », il prendra son apéritif et jettera un œil sur l’écran par-dessus son journal. Il y aura une vieille dame qui attendra son petit-fils de seize ans, bien trop heureux pour vouloir rentrer. Il y aura un type qui regardera, nerveux, la télé sans le son, des infirmières qui s’occuperont de la parturiente. Il y aura cette femme qui, les larmes aux yeux, attendra le coup de fil de 16 heures de son mari, coincé dans une geôle de Kuala-Lumpur. Il y en aura peut-être quelques autres, qui sait.

Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. Porter un chapeau grotesque et agir comme s’il était invisible.

Circonlocutions, ambages, périphrases, métaphores protocolaires, et au bout de tout ça, on n’est même pas sûr d’avoir fait passer son message. Pendant quelques instants, je me mets à rêver d’une langue sans voiles et sans fard. Une langue interdite aux courtisans et aux patelins.
– Au lieu de noyer le poisson dans un flot de palabres, dis-je, il suffirait de quatre phrases très précises et très sincères pour dire exactement ce qu’on pense.
– Ce serait la fin du monde.
Mathilde a sans doute raison, mais une choses est sûre: la sincérité est bien plus amusante que la fourberie.
– Juste quatre phrases…
– Quatre phrases nues.

– Et cette Dune, elle doit lancer le boomerang?
– Parce que, forcément, vous savez lancer le boomerang.
– Vous ne le répéterez pas?
– Juré.
– J’ai prétendu que je savais et j’ai appris entre temps, pour les besoins du rôles.
– …
– Je ne regrette pas, du reste. C’est un geste très sensuel et une superbe parabole de la solitude.
– …

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.

– Disons que… Disons qu’en un an j’ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J’ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m’y suis penché et ça m’a fait peur. J’ai repoussé les limites jusqu’à ce qu’elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m’a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J’ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l’italienne et le drame bourgeois, j’ai foulé Hollywood de mes pieds, et j’ai été, l’espace d’un soir, l’invité des princes. J’ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d’âmes. Mais tout ça est rentré dans l’ordre.

– Un personnage ne doit jamais être le même à la fin qu’au début, dis-je. Sinon on se demande à quoi ça a servi qu’il vive tout ce bordel.

Nous cherchons chacun quelque chose à dire mais un petit rien nous en empêche. Un précepte de Louis: « Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence. »

©Livre : Tonino Benacquista – Saga [Gallimard // 1997]
©Image : Pawel Kuczynski

Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies (Extrait) [1980]

640372_deutsche-literaturgeschichte-1884

Le langage est rond net précis concret
pas de « tournautourdupoterie » laser de la parole visant juste précise
langue tellement recherchée et savante et étudiée qu’elle
en devient simplette simplifiée au plus qu’il est en possible
les mots simples eux-mêmes se souviennent de la longue
incantation du long chemin dans l’alambic
tant de mots se présentaient
beaucoup d’appelés et peu d’élus
écrire n’est-ce pas simplifier laséréifier une langue
dire concret ce qui est abstrait
agrandir le bagage populaire
élargir toutes les comprenettes
mettre le savoir à la portée de tout un chacun
mettre en valeur le mot « son » imagé phoniquement
par rapport aux mots non stéréophoniques
favoriser les tours de phrases pleins d’images
au lieu de tours abstraits
transfuser un sang neuf
dans des langues appauvries exsangues
gagnées par l’abstractionite
qui est divisante et créatrice de classes sociales
divisées en haute parleuse et basse parleuse
prendre partout les mots beaux
et les inoculer dans les phrases
renverser le bâtiment abstrait
faire sortir les mots dans la rue
ne pas se laisser emporter par le courant
du grand égoût textuel
répétant les mots que tout le monde dit
créer sa propre langue personnelle
être son propre choisisseur sa propre gare de triage
mettre au panier les mots trop employés
à moins de les remanier de les repasser au gueuloir
et d’y ajouter la chiquenaude de peinture
qui les met sous une autre lumière
reprendre les archaïsmes
s’ils sont plus efficaces que les mots courants ceux-ci-étant
plus usés que les archaïsmes en fin finale.
Faire bondir le langage d’oreille en oreille
faire flotter les oreilles du monde
faire vivre les mots afin que le silence
après les mots soit encore habité par les mots.

©Livre : Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies [Editions Louises_Hélène france // 1980]
©Sculpture littéraire :  Alexander Korzer-Robinson
net: http://www.alexanderkorzerrobinson.co.uk/

Robert Desnos – Rrose Sélavy (Extraits)[1922 – 1923]

anthony-pack-02

1. Dans un temple en stuc de pomme le pasteur distillait le suc des psaumes.

5. Je vous aime, ô beaux hommes vêtus d’opossum.

20. Pourquoi votre incarnat est-il si terne, petite fille, dans cet internat où votre oeil se cerna?

Lire la suite

Jacques Wergifosse – Nougé Socratique (ou la maïeutique de Paul Nougé) (extrait) [1989-1999]

05

La maïeutique de Paul Nougé

J’entendis un jour, alors qu’ils ne pensaient pas que je pouvais entendre, Paul Nougé et Magritte s’entretenir du Savoir-Vivre (1946). Je ne fus pas peu étonné de découvrir que Paul Nougé considérait le résultat de cette enquête comme un échec. Pour lui, la plupart des réponses ne faisaient que répéter de vieille rengaines; elles n’apportaient rien de neuf, mais manquaient de véracité, d’efficacité, étaient au fond des réponses qui passaient à côté des questions. Je fus fort troublé par cet avis.

À peu de temps de là, me trouvant chez Nougé seul avec lui, je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il pensait de mes réponses au Savoir-Vivre que voici :

Quelles sont les choses que vous détestez le plus?

Les casques blancs, les casques noirs, les casques verts, les casques kalis, tous les casques, y compris les barrettes, les tiares, les couronnes, sans oublier la couronne d’épines et celle de laurier. Le bruit. La littérature. La presque totalité des hommes.

Quelles sont les choses que vous aimez le plus?

Ma femme. L’oubli. Le plaisir. La matière. Les objets. Certaines fautes d’orthographe du genre « Mouvelle ail française ». La danse rituelle du feu. Le film « Peter Ibbetson« . L’humour noir dans la vie. Les parfums les plus lourds. La propreté.

Quelles sont les choses que vous souhaitez le plus?

Le désir

Quelles sont les choses que vous redoutez le plus?

Rien excepté le malheur de qui j’aime et la fatigue.

Et Nougé me demanda :
« Vous détestez donc tellement l’objet casque? »
– Au fond non, ces objets me sont assez indifférents, lui répondis-je.
P.N. : mais vous écrivez qu’ils sont parmi les choses que vous détestez le plus…
– Oui, mais c’est symbolique, les casques verts et kalis représentent les armées…
P.N. : Je n’aurais pas osé le penser, semblez-vous croire. Donc vous détestez toutes les armées…
– Bien sûr…
P.N. : Sans l’armée rouge et quelques autres, vous marcheriez au pas de l’oie, et ce n’est pas ce que vous souhaitiez le plus, me paraît-il…
– Non, bien évidemment…Je n’y avais pas pensé…
P.N. : Dès lors, je dois penser que barrette, tiares et couronne d’épines représentent la religion chrétienne dans ses différentes formes que donc vous détestez. Mais que par contre, vous acceptez religions islamique, hindouiste, bouddhiste et cultes africains fétichistes.
– Non , au fond, je visais toutes les religions…
P.N. : Le moins que nous puissions dire, c’est que vous ne l’avez point dit, à moins que les prêtres et moines de ces différentes confessions ne portent casques ou couronnes de laurier…
– Vous vous moquez…
P.N. : Il y a de quoi, me semble-t-il…
– Vous avez raison…
P.N. : Qu’est-ce pour vous le bruit? La Tétralogie de Wagner et telles Symphonies de Mahler, sans oublier Le Sacre du Printemps – ce « sans oublier », pour vous imiter, bien entendu –  semblent fort bruyantes à certains. Serait-ce votre cas?
_ Je n’aime pas Wagner, mais ce n’était pas ce « genre de bruit » que je visais, mais les explosions, les avions en piqué, le grincement de certaines machines, le tumulte de certaines rues…
P.N. : Ceci me paraît éclairant. Pourquoi ne pas l’avoir écrit? Je passerai sur la littérature, nous y reviendront mais ce que vous visez par la presque totalité des hommes m’inquiète. Auriez-vous la chance de connaître tous ceux qui habitent la Chine, la Germanie, l’Inde, la Suisse, le Danemark, l’Arabie, et j’en passe…
– Non, bien évidemment.
P.N. : Alors qui visez-vous?
– Je ne sais plus, je me pose la question.

©Livre : Jacques Wergifosse – Oeuvre (presque) complète Tome 3 [Bruxelles // 2001]
©Image : Marcel Marïen [Muette et aveugle // 1945]

René Purnal – Cocktails (Extraits) [1922]

partition-pour-blog-desmots

RAG-TIME 2

Dimanche, dimanche, dimanche,
Un syndicat de tous les chiens,
Dieu, bas blancs, pelures d’orange,
L’horaire contient dix-huit trains.

Que faire? Irons-nous renifler
L’odeur de noir et de fruits blets
Que la mer apporte?

Ou bien sur quelque air de banjo
Méthodique et creux à la fois,
Conviés là par Othello,
Verrons-nous comme je te vois

L’étrangleur épousant sa Morte?

ÉLOGE DU SOIR

Voici la cohue sympathique
Des rimes en ieuse et en oir:
Soir, soir, je voix là-bas se tordre
Sa main qui masturbe un banjo.

Le plafond se maquille, ô gué!
Mentons avec sincérité:
Chien et loup, c’est l’heure.

La gloire danse au pas des morts.
Hé poète en bois de Norvège,
Quand donc te retrouvera-t-on
Pendu à ton espagnolette?

Quels singuliers fruits de saison!

CELUI QUI JOUAIT

Pianiste-dactylographe
D’un rêve plus grand que nature!
J’entends encore en ma mémoire
Son rythme d’abomination!

L’âcre torpeur des paquebots
Viâ Suez and Colombo
Sous la nuit foraine,

L’odeur de l’homme et des pays,
Les cris des filles qu’on étrille,
Le cœur qui tourne dans sa cage,
La tendresse perdue en route:

La peine de tout ça, la peine!

LALA

Un pays fait exprès pour moi
Sous du soleil artificiel,
Fruits et fleurs des pires exploits:
Toi, du sourcil jusqu’à l’orteil.

Philtre de l’instinct, poids du sang,
Quatre saisons en même temps,
Prier, jouer, mordre.

Tandis que dans la nuit striée
De sournoise métaphysique,
Tu écoutes sous l’oreiller
L’essaim crissant et phosphorique

Des syphilis couleur d’orage.

TIR A LA CIBLE

Après-midi traînant sans fin
Vos arcs à travers ma figure!
O symphonie en lie de vin!
O bétail d’ennuis sans pâture!

O quinconce! O pas! O torpeur!
Dites-moi de quoi pareille heure
Peut-elle être faite?

Une énorme cloche de verre
Faisant le vide par-dessous
Semble gober la ville entière.
L’asphalte est un rêve qui bout.

Ensommeillement de défaite.

©Livre : René Purnal – Cocktails [Ecrits du Nord // 1922]
©Image : Melischer Entwurf zum Zwölftonspiel für fünf Violinen – Josef Matthias Hauer [1950]
net: http://www.wienbibliothek.at/veranstaltungen-ausstellungen/ausstellungen/josef-matthias-hauer-50-todestag

Jean Eustache – La maman et la putain (Extrait) [1976]

mmaman-et-la-putain-1973-05-g(Alexandre)

Si on allait prendre un petit déjeuner au Mahieu ? C’est un bistrot du boulevard Saint-Michel qui ouvre à 5H25. À cette heure-là on y voit des gens formidables. Des gens qui parlent comme des livres. Comme des dictionnaires. En prononçant un mot, c’est la définition de ce mot qu’ils donnent. Rien avoir avec le jargon, le langage chiffré du Nouvel Observateur ou du Monde.

Je me souviens d’un arabe qui disait, en prononçant chaque syllabe  – Il parait que les femmes noires font l’amour de façon extraordinaire .Quand l’homme introduit son organe sexuel dans le vagin de la femme, il parait qu’il y fait une chaleur de fournaise. C’est un administrateur des colonies qui me l’a dit -. J’aimerais pouvoir parler comme ça. J’y arrive peut-être un peu mais j’aimerais y arriver complètement. Tout à coup au milieu d’une conversation avec des gens, dire « Il parait que les femmes noires font l’amour de façon extraordinaire. Quand l’homme introduit son organe sexuel dans le vagin de la femme, il parait qu’il y fait une chaleur de fournaise. C’est un administrateur des colonies qui me l’a dit. » Parler avec les mots des autres, voilà ce que je voudrais. Ce doit être ça la liberté.

©Monologue : La maman est la putain [Jean Eustache // 1976]
Le Film :La maman et la putain
©Image : La maman et la putain

Extraits du hasard (5)

(Des extraits trouvés au hasard d’un site internet, d’un partage sur Facebook, d’une citation dans un livre, une référence dans un film…)

12400601_10207761202575497_6252949912844002309_n

Quand un homme a atteint la vieillesse et accompli sa mission, il a le droit de considérer en paix l’idée de la mort. Il n’a aucun besoin de ses semblables, il les connaît déjà, il en a vu assez. Ce qu’il lui faut, c’est la paix. Et qu’on n’aille pas le chercher, qu’on ne l’accable pas de bavardages, qu’on ne l’oblige pas à souffrir des banalités. Que l’on passe devant chez lui, comme si personne n’habitait.

Texte : Meng‑Tseu (Mencius)
©Photographie : Joaquim Cauqueraumont

15780778_10210179007103284_7770488888282233666_n

j’ai des perspectives qui s’ouvrent et des mondes entiers à écrire

©Texte : Florian Houdart
©Image : John Pederson [Spaceman on small planetoid passing through Jupiter’s Moon belt]

88402674

Les mots ça ne sert à rien surtout pas à communiquer. C’est comme déposer ses excréments, rejeter, parler, dire n’importe quoi, aimer, être vivant. On est obligé autrement on a des vapeurs, des maux de tête et on meurt. On devient fou à cause du silence. Je me tue quand je suis muette. Je joue à tuer. Je joue à aimer. Je joue à jouer.
Parce que je dis des trucs inutiles, je peux passer une journée à ne rien faire assise sur le banc du métro avec mon cahier. Je me ronge les ongles et j’arrache les petites peaux autour. Je me gratte les dents avec une allumette. Je mets un doigt dans le nez, dans l’oreille. Je m’accorde à mon corps. Je fais connaissance. Nous nous retrouvons. des mots, des mots toujours, ça devient fatiguant … Je m’aperçois que j’ai des seins, des genoux, un ventre, un enfant bientôt. Je me sens bientôt. Je me sens corps. Je répète le mot Corps

©Livre : Emma Santos – La malcastrée [Editions des femmes // 1976]

Marcel Béalu -Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes… (Préface) [1962]

maxresdefault

Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes. L’un y cherche la confirmation de ses propres pensées, l’autre, plus humble, la transcription en clair sur le papier de ce que lui-même sentait confusément. A l’opposé : celui qui espère découvrir des pensées qu’il n’a jamais eues et enrichir ainsi son propre fond ; celui encore qui n’a jamais pensé par lui-même et pour qui la lecture de maximes est comme celle des slogans publicitaires qu’on ingurgite en digérant, au cinéma, avant le vrai spectacle. Je crois que la bonne manière de lire les aphorismes serait de seulement les entendre comme on regarde une fleur, surpris par son parfum.

Lire la suite

Achille Chavée – Le grand cardiaque (Extrait) [1969]

to-every-seed-his-own-body

Elle hésite à se poser sur mon épaule ainsi que sur branche de son passé.

Elle hésite à se poser entre mes mains que je dispose en forme de nid de coupe rituelle

Elle choisit enfin de se blottir dans l’ombre de mon cœur, dans ma poitrine de communion dispersée aux quatre vents de l’incommunicable

C’est ainsi que je fus excommunié dans une vie antérieure, à l’époque Ming, au cours de l’une de mes réincarnations.

Et voilà que le poète Louis Scutenaire sort d’un vieux tiroir et me déclare: Achille tu as plus de souvenirs que si tu avais Milan

Je suis confus Je luis souris Je lui tends une main fraternelle

L’aube se lève

TOUR D’HORIZON

Un confetti sur un écueil
un nécromant dans un cercueil
un dromadaire portant le deuil

Un spirochète dans l’artère
un aléa dans le mystère
un autochtone sur ses terres

Une gondole sur un canal
un électron phénoménal
un cri d’oiseau qui me fait mal

Un galopin qui se mutine
un adjudant dans ses sardines
un grand amour qui se débine

Un léopard dans son manteau
un poil de cul sous les ciseaux
un évéché dans le ruisseau

Un aristo à la lanterne
un vieux grognard en sa giberne
un horoscope à la citerne

Un nom pour le calendrier
l’orage dans un encrier
la chute dans un cendrier

Un enfant nu sur une plage
une âme ratant un virage
l’éternité aux seins volages

PEUT-ETRE BIEN

Que ce soit aux frontière indécises et douloureuses
de la banlieue
ou dans le cœur meurtri d’une grande cité
j’aime les palissades tristes
que chaque fois je longe
avec une très étrange angoisse
comme si derrière ces planches de bois pauvre
s’accomplissait toujours quelque mystère

Je crois me souvenir aussi que je suis né
dans un grand terrain vague
palissadé
et c’est peut-être la raison
que de très ancienne mémoire
je me découvre en lui
ému d’être un enfant trouvé
un enfant recueilli dans la rosée
par des mains de miséricorde
par un ange égaré
dans un geste perdu du grand incontrôlable

©Texte : Achille Chavée – Le grand cardiaque [Le Daily Bul // 1969]
net: http://www.dailybulandco.be/
©Photographie : Tessa Angus
net: http://www.tessaangus.com
©Oeuvre : Polly Morgan
net: http://pollymorgan.co.uk/

Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait (Extraits) [2016]

img_1469

Angela ne se redressa pas. Elle écoutait les paroles de Fulvio, questionnait, échangeait des lieux, des dates. Soudain, elle explosa en sanglots, rattrapée par une lame de chagrin qui lui ouvrait le torse et l’estomac, lui cisaillait le cerveau. Puis elle pleura à petits cris, des cris de rage lorsque la douleur devenait à nouveau insupportable. A travers les branchages, portant dans sa voix une douceur qui semblait infinie, Fulvio lui raconta à mi-voix l’histoire de leur ami commun aujourd’hui disparu. Lorsqu’ils sont murmurés, les mots espagnols chantent comme une eau de source, à laquelle s’ajoutait ce soir-là l’écho d’une fontaine de sanglots nés du torrent d’une haute montagne de peine. Quelques mots scintillaient dans cette vasque de chagrin, reconstituant derrière le rideau de larmes l’image liquide et trouble d’un homme jeune encore, beau, emprisonné à la prison central de Bogotá, puis torturé, longuement torturé.

– Mais vous êtes en paix, en Europe. Pourris de paix même. Non? Depuis quand la population belge n’a-t-elle plus pris les armes? Je ne vous parle pas des militaires de carrière, je vous parle des civils. Ceux qui, comme nous, se sont levés pour défendre leur ferme, leur village. Les derniers à s’en souvenir doivent être morts à l’heure actuelle, non? C’est celea que j’appelle « pourris de paix ». Vous ne savez même plus ce que cette paix a coûté.

– Mais tu n’as jamais eu de fille! Parce que tu n’as jamais envisagé de mettre en péril la guérilla pour avoir des enfants. Voila la vérité. Parce que la guerre dispense les types comme toi de paternité, et que cela les empêche de vieillir. Alors, ne viens pas nous vanter le charme des vies paisibles. Nous non plus, nous ne voulons pas vieillir…

– Retiens ceci, Blanco, avait dit Eduardo. Tu ne devrais jamais manger davantage à chaque repas que le volume de ton poing serré. Cela t’aidera à rester toi-même aussi serré, aussi noueux que ce point…
Théo avait observé la densité du poing que lui montrait Eduardo.
– Et pour les intellectuels, c’est une bonne leçon. Cela leur rappelle aussi qu’ils ne méritent parfois pas davantage de nourriture que la masse de leurs petits poings délicats.

C’était une nuit de poudre noire, parsemée des taches de soufre et de salpêtre des étoiles, une nuit de nouvelle lune qui ne demandait qu’à s’embrasser. L’eau glacée de la rivière entra à seaux à l’intérieur des bottes de Théo et lui inonda les chevilles, saisissant l’interstice des orteils avant de se chauffer pour ne plus former qu’un jus déplaisant dans lequel le pied se perdait.

A mesure qu’il s’habituait à la pénombre, Théo reconnut la robe brune des soeurs clarisses. Elle s’appelait Alba, comme l’aube qui se levait sur le village, mais cinq longue minutes lui furent nécessaires pour comprendre ce que ce visage avait d’exceptionnellement attrayant. En parlant aux assaillants, même à mi-voix, la religieuse semblait accompagner chacun de ses mots d’un torrent de vie sauvage que contredisait la rigueur de l’habit.

La mort s’invitait dans la discussion en images grivoises et mots d’argot, comme une pulsion de vulgarité nécessaire à l’enterrement des peurs, à l’exorcisme de l’effroi. Un peu de boue pour maquiller le péché. Les mots sordides glissaient au-dessus de Théo et, sur le moment, il crut qu’il ne les retiendrait pas, au pire qu’il s’en rappellerait comme d’une curiosité sémantique. Mais ces mots étaient un crachat au ciel, toute la noblesse de l’homme et des ces combats en était profanée. La perception de qu’avait Théo d’un corps sans vie en fut à jamais dégradée.

Sa révolte s’estompait que pour laisser monter une douleur complexe et infinie, un long enfer de désespérance intérieure où il s’enfonça comme les autres sans possibilité de retour, sans larmes ni cris, saoul de douleur mais avec la froide détermination d’une mère prête à donner la vie et qui sait qu’il est trop tard, bien trop tard pour reporter l’épreuve engagée par le corps. L’esprit se déconnecte alors pour éviter qu’une rage inutile vienne s’ajouter aux supplices du corps.

Nous prendrions tous le temps qu’il faut pour être heureux. Mais je ne veux pas de ton Europe. Trop grise, trop triste pour moi. Je pourrais me faire à la pluie, au confort scandaleux, aux complexités de votre vie et même aux séries télés scandinaves, mais pas à la morosité permanente, à l’absence de sourires. L’Europe est gavée de luxe et, sous le coup de l’indigestion, elle tire la gueule. Votre seul problème est que vous ne croyez plus dans le futur.

©Livre : Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait [Editions Luce Wilquin // 2016]
©Image : Keisuke Yamamoto