Charles Ferdinand Ramuz – La beauté sur la terre (Extraits) [1927]

delphine vaute©Delphine Vaute (https://www.delphinevaute.com)

 

Puis voilà que les nuages ont basculé tous ensemble et se mettent à dégringoler, roulant les uns par-dessus les autres, à la pente du ciel, vers le sud. Le samedi, le ciel était complètement nettoyé : c’est-à-dire en même temps que partout dans le village on faisait propre pour le dimanche. C’est plus qu’un changement de temps, c’est même plus qu’un changement de saison : tout se fait beau là-haut, comme jamais encore, au-dessus des Dents d’Oche, de ces pointes, de ces cornes. Sur les Cornettes, sur le Billiat, sur les Voirons, sur le Môle, sur Salonné; dans les gorges, sur les plateaux, tout autour des parois de rochers, sur les pâturages.

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Ouvrir un livre pour en connaître le début (3)

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Bruit d’ailes d’un premier oiseau. D’un second. Ainsi les autres ont suivi à intervalles réguliers. L’histoire débutant. Ainsi. Série d’anecdotes. On se lève et pour la premier fois. Tiens, les os les veines, déjà. Pour la première fois le sentiment de la vitesse quelque part. Et déjà une peur. L’air en rose. Si vous ouvrez le volet, se c’est le soir, ou presque. Si c’est ici, dominant l’ensemble des toits. Plans violets et fractures plus sombres, brunes, mauves. Ainsi à cette place qu’il me faut prendre, sorti de ce qui fut mon lit pour cette première nuit, c’est à hauteur de mes genoux que l’air va se trouver insensiblement remué. Oui tous les pigeons nichés dans les trous des murs proches. Lire la suite

Paul Nizan – Le cheval de Troie (Extraits) [1935]

revue VU numéro 152 (1931)

Villefranche avait des toits de tuile, des clochers, des cheminées de brique qui respiraient encore dans le ciel pur ; elle était serrée et granuleuse comme un de ces massifs de corail qu’on aperçoit au fond d’une mer ; elle avait grandi comme une colonie de zoophytes, chacun de ses habitants, de ses propriétaires laissait après sa mort sa coquille, l’alvéole minéral blanc et rose qu’il avait mis sa vie à sécréter.

Presque toutes les villes sont des fabrications de l’histoire. Leurs habitants sont installés sur une montagne d’histoire et ils font des gestes dont elle leur a légué presque tous les modèles. Mais les cités ouvrières sont des planètes tombées du ciel avec une nouvelle discipline et des mœurs que n’ont pas les villes de la terre. Les hommes y arrivent comme dans des villages de nomades en Asie. On pourrait les déplacer, les faire glisser du sud au nord, ce seraient les mêmes avenues, les mêmes casernes, sans passé, sans avenir. Les hommes y sont perdus dans un réseau de querelles, d’espionnages. Ils étouffent sous l’oppression. Les employés de la mairie, les espions des usines viennent y faire des enquêtes. Il faut des ruses pur y entrer, des ruses pour s’y maintenir. Il y a des règlements affichés comme dans les grands quartiers réservés qu’on bâtit dans les pays coloniaux ; les règlements pendent aux murs des bâtiments que désignent des lettres noires peintes sur les perrons éventés. Il n’y a rien de plus effrayant qu’un enterrement dans les cités.
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André Habib – L’attrait de la ruine (Extraits) [2011]

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Au fond, la ruine telle qu’elle s’incarne au cinéma (et qui m’intéressera dans ce petit livre), que ce soit comme décombres de guerre ou vestiges antiques, chantier désaffecté ou lambeau de pellicule rescapé, ne fait que matérialiser et exacerber ce lien mélancolique, quasi ontologique, qui m’attache au temps et à la mémoire du cinéma (c’est-à-dire, comme le dirait Daney, à « la promesse d’un monde »): présence d’une absence, insaisissable trop tard, toujours-déjà passé, en train de disparaître. Mais il faut, pour que cette sensation, pour que ce « temps des ruines » m’advienne, du temps mort, un temps d’arrêt, un temps donné, pour qu’apparaissent ces strates de temps géologiques, sis sensibles par exemple dans les films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (La Mort d’Empédocle, Othon, Antigone), dans Voyage en Italie de Rossellini, dans les Climats de Nuri Bilge Ceylan, Les harmonies Werckmeister de Béla Tarr, Je veux voir de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige.

c’est aussi Delpeut, Deutsch, Ricci-Lucchi, Gianikain, Morrison, ces chiffonniers de la pellicule, ralentissant un fragment de film pour révélé la trame de temps déchiré qui s’y niche.

Toute image, tout plan de cinéma tourné à Pompéi – mais aussi bien à Rome, Berlin, Hiroshima, à un autre degré à Beyrouth ou à Sarajevo, dans toutes ces grandes villes en somme qui ont dessiné notre imaginaire de la ruine – nous présentent simultanément les états successifs de ces lieux qui se réfractent dans notre mémoire, comme cette « fantaisie » d’une coexistence simultanée de toutes les constructions romains suggérée par Freud dans Malaise dans la civilisation pour décrire la conservation de nos impression mnésiques.

Si Pasolini cherchait sur ces visages, dans ces lieux, des fragments de vie archaïque, préservés des intempéries de la civilisation, les films retrouvés de Mulsant et Chevalier sont en eux-mêmes des fragments archaïques, sublimes de simplicité (comme les premiers Lumière, les premiers Edison) réchappés du temps, exposés comme des tessons d’un vase antique, dont on ne peut reconstruire le dessin complet, et qui nous procurent – comme souvent les morceaux anonymes du cinéma des débuts – l’étrange sentiment de toucher du regard le temps.

Car la ruine a entre-temps cessé de pouvoir nous faire rêver simplement, ou alors, plus justement, la rêverie qu’elle inspirerait fait remonter avec elle le cauchemar qui la borde. La ruine est affectée d’une mélancolie plus douloureuse, d’un exil intérieur, à soi et au monde, habité par les spectres terrifiés de l’Histoire. Et le cinéma en a été, à l’occasion, la « doublure instantanée ».

L’exemple peut-être le plus complexe et paradoxal de cet imaginaire de la ruine allemand serait celui d’Albert Speer, architecte du Troisième reich et grand admirateur d’architecture gréco-romaine, « auteur » d’une célèbre « théorie de la valeur des ruines », exposée à Hitler en 1934 et qui explicitera, plus de trente ans plus tard, dans ses mémoires. Lors de la construction du Zeppelinfeld de Nuremberg, Speer était arrivé à la conclusion que les matériaux modernes n’étaient pas adaptés pour produire de belles ruines, qu’il était inconcevable que des « amas de décombres rouillés puissent inspirer, un jour, des pensées héroïques comme le faisaient si bien ces monuments du passé que Hitler admirait tant. »

De la même manière, qu’il s’agisse d’un lieu imaginaire ou bien réel, la ruine est toujours inséparable d’une expérience de l’histoire et du territoire, plus ou moins contemporaine, mais aussi d’un héritage référentiel et iconographique complexe.

©Livre : André Habib – L’attrait de la ruine (Yellow Now // 2011]
©Image : Andreï Tarkovski [Stalker // 1978]

David Scheinert – Poèmes choisis (Extraits) [1995]

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LA PRIÈRE DES AVEUGLES

Sur la plaine que surveillent trois arbres affamés et tortueux comme des pions, sous un ciel où dorment les nuages, les aveugles du monde entier se sont réunis. Ils ont de longues faces pâles et son vêtus de noir.
Ils se sont agenouillés.
Seule reste debout, au milieu d’eux, un homme.
C’es une triste église que le pays qui les entoure.
Le vent joue lamentablement de l’orgue,comme s’il pensait à autre chose.
Sur cette plaine noire d’habits, l’homme debout a crié à Dieu d’une voix rauque:
« Éternel, nos yeux sont vides.
Les yeux des autres, Tu les as remplis de femmes nues, de libellules, de beurre blanc, de clochers et de flammes.
Ils sont maîtres de la nuit.
Nous sommes esclaves d’un bâton, d’un caillou ou d’un caniche.
Venus de partout, nous tenant par la main, appuyés sur une branche de coudrier, la plupart à pied, harassés, nous t’implorons!
Ne nous donne pas de paroles, ô Seigneur!
Ne remplis pas nos orbites. A quoi bon libérer des détenus trop vieux qui trébuchent au premier pas?
Ecoute et sois juste.
Que tout soit pareil à tous les hommes! »
Et les aveugles tout autour crièrent:
« Vidés de vue,
Qu’ils soient tous
Vidés de vue!
Que sur la mousse
Ou dans les rues,
Que dans la crue
De la nuit,
Ils ne voient plus
Et s’entre-tuent!… »
Et Dieu prêta l’oreille à ce croassement.
L’homme reprit:
« Tout est lourd sur nos crânes.
Et le vent accompagne nos prières.
Je sais, Seigneur, que Tu nous écoutes.
Alors, écoute mieux encore, car notre liturgie est nouvelle.
Tant pis, si nous blasphémons parfois.
pour nous, Ta Création est cruelle.
Et nous n’avons rien à perdre. »
Et le soleil perça les nuages, car Dieu souriait.
« Ô Seigneur, les fleurs qui poussent par le monde, et les herbes et les arbres, arrache-les! »
« Arrache-les! » reprit le chœur.
Alors, les nénuphars, fondirent dans l’eau.
Les lilas et les roses s’envolèrent en cendres.
Et sur les prairies, les pâquerettes s’éteignirent.
Ainsi moururent les feuilles et les pétales.
Et les arbres rapetissèrent et devinrent des champignons puants.
Et la terre perdit ses cheveux.
Seuls restèrent debout les trois arbres crochus de la plaine.
Et l’homme debout parmi les aveugles continua:
« Ô Seigneur, les sources qui trillent, les fleuves opulent et les océans trop grands pour les yeux, dessèche-les! »
Dessèche-les! » reprit le chœur.
Et les sources se terrèrent et noyèrent les taupes.
Et Dieu aspira les rivières comme des œufs frais.
Et les épaves furent mises à sec, avec d’anciennes cités englouties et les squelettes des poissons, par les mers qui se retiraient.
Et l’homme continua:
« Brise la palette des paysages et la mosaïque noire-blanche-grise des grandes villes! »
Les aveugles crièrent:
« Brise-les! »
Alors les villages brûlèrent et, à leur place, poussèrent des canines rocheuses.
La terre ainsi devenait féroce.
Les cathédrales se brisèrent en milliers de cailloux et, avant de mourir, gémirent de toutes leurs cloches.
A la géométrie des boulevards, au tracé gracieux des parcs, succéda le chaos.
Pourtant les anges peints sur les toiles, et les fruits et les fleurs faits d’une mince couche d’huile, et les grandes épopées maintenues dans des cadres, et les petits humains grandis par le bronze, Dieu n’y touchait pas.
Car il attendait.
Et l’homme continua:
« Ô Dieu Tout-Puissant, supprime la Beauté qui nous rend mauvais et jaloux! »
Les aveugles hurlèrent:
« Ou-ou-ou-oû! »
Alors, Dieu dessécha les seins des femmes, gonfla leur ventre et couvrit leur corps de pustules noires.
Il déforma les visages et ensanglanta les regards.
Il écartela les statues et déchira les tableaux.
Les poètes bégayaient et couraient, affolés, parmi les ruines.
Les harpes faussées grinçaient.
Et le chant de la flûte ressemblait à l’appel d’une pie.
Et l’homme, dans un dernier effort,c ria:
« Ô Dieu, que la Lumière ne soit plus! »
Et l’écho fit:
« Plus! »
Le soleil brûlait en forcené. Plusieurs aveugles moururent d’insolation, car Dieu riait de la farce.
Il ne rit pas longtemps.
Le soleil disparut.
Et la terre on ne sut plus rien, puisqu’il n’y avait plus de clarté.
Alors Dieu, pour punir les aveugles, leur donna la vue.

©Peinture : Susan Rothenberg [Vertical Spin]

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LE POÈTE ENRHUME

Descendez de votre piédestal monsieur le poète, la nuit tombe et les gens disparaissent.

Qui verra la noblesse de vos cuisses, la lyre de vos cheveux et vos mains inspirées?

Qui verra votre bouche buvant des étoiles, vos yeux affamés de grandeur?

Vos pieds s’endorment, vos doigts se gonflent, un cheveu vous agace.

Pas de témoin pour tant d’abnégation. Seul un moineau vous picore le bout du nez.

Puis vous trouvant l’air stérile et s’ennuyant plus que vous, lui qui cherche pitance,

Il s’envole et vous laisse seul derechef dans cette grotte dorée et transparente où plus un chat ne miaule.

Alors, malgré les étoiles délicates et vos yeux de statue, tout à coup vous éternuez.

Et ce bruit désenchanteur qu’on n’entendit jamais dans vos poèmes, cet appel d’un nez déconfit,

Vous dévêt si pitoyablement, vous débourre si cruellement, vous rapetisse avec tant de science finale,

Que je vous plains, monsieur le poète, de rester tout seul sur ce piédestal,, sans âme qui rie de votre catarrhe, sans brasero pour vous chauffer les doigts, sans veilleur pour vous botter le cul et instiller dans votre sang poétique un peu de cette rude et stupéfiante réalité.

©Photographie : Philippe Ramette [Le balcon]

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MA JOIE N’EST PAS

Ma joie n’est pas comme un sirop d’or dont les bocaux seraient rangés sur le buffet et où je puiserais à ma gourmandise.
Ma joie n’est pas comme le plain-chant qui remplit la chapelle d’une paix tiède et noie les désirs et étouffe le bourdon.
Ma joie n’est pas comme une batterie de fête, comme une décharge de tambour, comme une crécelle d’arrogance.
Ma joie n’est pas comme une mésange qui paraît heureuse, même quand elle a mal, ma joie n’est pas la miette de l’oiseau.
Ma joie n’est ni pure ni longue, elle se brise, puis se raccommode, elle s’arrête, puis repart, nourrie d’une faim infinie.
Ma joie enfourche un balai poilu et galope parmi les météores, ou bien couchée dans l’herbe, elle invente pour soleil une fleur immortelle.
Ma joie se promène sur les docks, elle se cache parmi des oranges oubliées par la grève, puis jaillissant d’une fontaine, elle rafraîchit les yeux d’un ferronnier.
Ma joie est mal rasée et fonce sur l’injustice, ou bien lisse comme un fruit, elle roule sur un ventre blanc.
Parfois je voudrais la saisir par les ailes, lui lier les pattes pour la garder longtemps, mais elle s’enfuit je ne sais comme, éclairant la prairie de son vol insolent.

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LE TRAM CITRONNELLE

Dans le vieux tram citronnelle  au milieu des cris de la ville, assis les mains sur les genoux, posant pour un peintre mort, tu me regardais fixement.
Tes pieds énormes traînaient d’infinies errances et un tic tiraillait ta joue gauche.
Sur ton cœur, l’étoile de la royauté, mais les gens ne voyaient que la lévite râpées et le chapeau d’un autre âge.
A quoi pensais-tu? A tes pères grillés en Silésie, à tes enfants éclatés? A  Rachel douce et belle à quelques pas du puits? Au soleil figé par le clairon? A la lune à six branches? Aux candélabres de la victoire? Jérusalem triomphante et clouée?
Dans ton œil – tu n’étais que vision –  reposait une grinçante bonhomie, un savoir déchiré comme un livre, une révolte dérisoire comme un envol en cage, le non répercuté de l’impuissance et du salut.
Les gens te regardaient, vagabond neurasthénique, clochard riant à cloche-pied, colporteur de chimères, baudruche spéculative, nomade emporté par les alizés de l’espoir.
Et ils parlaient, parlaient des chats et des chandelles, des pipes et des pipeaux, des petits pois et des grandes manœuvres, oubliant que dans un coin du vieux tram citronnelle, tu cachais l’histoire du monde sous ta face maquillée…

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L’ESCALIER AUX PRUNES

Demain, je prendrai la petite rue qui paraît un désert et d’où surgissent comme d’une manche, une vieille tricotée, une belle retroussée, un policier la tête en bol de crème éblouissant.

Demain, je sonnerai au douze et monterai au deux dans une odeur violette de marmelade de prunes, une porte s’ouvrira et j’entrerai dans un salon.

Où je trouverai la fille, la mère et la mémé, à l’une je compterai les mouches avec un sourire aigre-doux, à l’autre je louerai les défunts du jour, à la première je ferai ce qu’imagine l’amour.

©Peinture : Anne-Marie Torrisi
©Livre : David Scheinert – Poèmes choisis / Portrait par Liliane Wouters – Préface par Jacques-Gérard Linze [Académie royale de langue et de littérature françaises // 1995]

Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (Extraits) [2009]

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LISTE DES ODEURS DES VILLES

Getaria, près de Saint-Sébastien, sent le poisson, l’eau de port, la saumure, le mazout. Comment se fait-il que l’odeur algueuse des ports soit pourtant celle de l’évasion?

LISTE DE L’AVION

Je suis assis entre un homme debout dans l’allée qui s’assure d’avoir éteint son téléphone portable et mon voisin, côté hublot, qui tape un glossaire de termes économiques sur son ordinateur portable. Portable, portable, tout est portable. Longtemps, l’homme a été le seul à l’être: il partait avec une valise et laissait sa vie sur place. Partir avec soi! C’était déjà bien lourd. La technique était telle que, sans être grossier, on pouvait ne donner de ses nouvelles que tous le sdix ou quinze jours. Quinze jours de solitude, c’est-à-dire de bonheur, à marcher en sifflotant dans la pampa. (C’est moche comme tout, la pampa, à ce qu’on m’a dit.). Comme on lui a inculqué que la solitude est une maladie, l’homme s’est transformé en tortue à antennes qui transporte son bureau sur son son dos, et les instruments de ce qui le lie. Moi-même, d’ailleurs…Allô?…

Dans ses carnets des années 1940 (The Forties), Edmund Wilson décrit toujours ce qu’il voit par le hublot des avions: et on y voit les côtes, la terre. Notre rapport au monde a sans doute changé depuis que nous volons au-dessus des nuages: les espaces intermédiaires ne comptent plus dans notre esprit. Les trains à grande vitesse y contribuent également: La France et plusieurs pays d’Europe sont devenus, comme les Etats-Unis, de riches métropoles régionales reliées entre elles par un réseau de transport ignorant les pays de passage. enfin un monde sans escales!

LISTE DES FRANÇAIS

Les français, peuple le plus social de la terre. Je n’explique pas autrement la voix susurrante des hôtesses dans nos aéroports, énonçant des messages auxquels on ne comprend rien. Ils sont faits pour cela. C’est le pays des finesses, des allusions, de l’entre-nous et tant pis pour les autres, la vraie patrie des Sibylles. Qu’on trouve ça bête quand on revient d’ailleurs!

LISTE TUANTE DES QUALITES DE TRISTESSE

La tristesse à la Musset d’Oriane de Guermantes quand, à la fin d’A la recherche du temps perdu et d’une vie, elle dit au narrateur : « Adieu, je vous ai à peine parlé, c’est comme ça dans le monde, on ne se voit pas, on ne se dit pas les choses qu’on voudrait se dire; du reste,, partout, c’est la même chose dans la vie. Espérons qu’après la mort ce sera mieux arrangé. »

LISTE GRACILE DES MOMENTS GRACIEUX

Quand un grand adolescent prend sa mère par la taille et l’embrasse.

Quand deux personnes que vous n’aviez pas vues vous abordent pour vous saluer. On discute un instant, il s’éloignent, c’était berçant. Surtout si c’était un beau couple. Un beau couple est une grâce. Je peux devenir amoureux d’un beau couple. C’est clos comme un coquillage, un beau couple. Cela représente une sorte de pureté, comme tout ce qui réussit à former une unité à deux.

LISTE DES AVANTAGES ET DES DÉSAVANTAGES DE L’AMOUR

« Et j’aimais beaucoup moins tes lèvres que mes livres », dit Tristan Derème dans un poème. Au moins une fois dans ma vie, j’aurai pu dire: « J’aimais beaucoup moins mes livres que tes lèvres. » L’amour nous sort de nous-mêmes.

C’est l’amour qui fait de nous cet autre, ce paon, ce niais, ce béat, ce retors, ce distrait pour toute autre chose, cet idéaliste pratique, cette andouille.

Nous ne sommes pas obligés d’aimer qui nous aime. C’est même un piège que nous tend je ne sais qui, utilisant l’appât de l’amour.

LISTE DU DANDYSME

Pour faire de votre enfant un dandy, vous lui donnerez à regarder la série télévisée Chapeau melon et bottes de cuir, à lire le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, à écouter les premiers disques de Marianne faithfull, qui raconte dans ses mémoires que le comble du chic dans sa  dans sa jeunesse et dans sa bande consistait à lire A rebours, le roman de Huysmans. C’est fait. Votre enfant se créera des ennemis en étant simplement ce qu’il est.

LISTE DU SEXY

L’espace entre les seins d’une femme portant un tailleur échancré, équivalent de la naissance de l’aine au-dessus d’une ceinture d’homme: la piste de descente.

LISTE DES MOTS DES PAYS

Dans la vie pratique, le mot le plus français, me dit un Sud-Américain, est: « Pardon! » « Dans le métro de Pris, les gens se disent sans arrêt pardon, à cinq mètres de distance. « Pardon! Pardon! Pardon! Pardon! »; et d’un air sévère, car il s’agit surtout de ne pas se toucher. Aux Etats-Unis, on se bouscule et on grommelle « Fuck« , en Angleterre, on ne se touche pas et on ne parle pas.

LISTE DE LA PONCTUATION

Un journaliste pose un point où un écrivain poserait plutôt un deux-points. « Comme le cercueil passait devant Buckingham Palace, le monarque, se tenant à l’extérieur, fit une chose qu’elle n’avait jusque-là faite qu’une fois, pour un chef d’état. Elle inclina la tête » (Tina Brown, The Diana Chronicles, 2007) Cela s’appelle le sensationnalisme.

LISTE DE LA BOUGRERIE INSOLENTE

« Un jeune homme disait à ce bougre d’abbé d’Amfreville: -Monsieur, j’avais des cheveux qui me tombaient sur le cul- -Ah, monsieur, ils étaient bien heureux- »

LISTE DE LA PRESSE

La presse veut du feuilleton: durant les élections, il faut que tel candidat baisse pour remonter ensuite, apportant dans les vies moroses des gens de l’aventure qui leur fait acheter du papier. Surtout, surtout, elle veut qu’on lui donne raison. Elle fait en permanence des analyses de prédictions, et n’est pas du tout contente si le public, son seul juge, ne les confirme pas. En fêtant les gagnants et en accablant les perdants, c’est sa propre perspicacité qu’elle louange et le mauvais goût des seconds qu’elle hue.

Ce qui empêche le journalisme d’être au niveau de la littérature, à talent égal (c’est-à-dire, le plus souvent, quand un écrivain écrit dans la presse); c’est la mort. Le journalisme adore les morts, dont la quantité crée le mélodrame nécessaire à la vente et annule la réflexion sérieuse qui ferait fuir le public, la littérature s’intéresse à la mort, dont l’unicité crée le drame et engendre des réflexions parfois désagréables qui intéressent les lecteurs.

©Livre :  Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien [Grasset // 2009]
©Image : William Engelen [Glissando series // 2013]

Octave Mirbeau – La grève des électeurs (Extraits) [1888]

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Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau, si au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge , tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toit dont le compte est réglé, au grand livre des destinées humaines.

Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

©Texte : Octave Mirbeau – La grève des électeurs [ 1888 réédition 2017 // Allia Editions]
©Image : Mar-Antoine Mathieu – julius corentin acquefacques

Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs (Extraits) [2016]

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N’avais-je pas juré de me tenir pendant quelques mois sous le commandement des Poèmes païens de Pessoa :

De la plante je dis « c’est une plante »,
De moi je dis « c’est moi »
Et je ne dis rien de plus.
Qu’y a-t-il à dire de plus?

Oh, je le soupçonnais, Pessoa l’intranquille, de n’avoir jamais été fidèle à son projet. Comment croire qu’il ait réussi à se contenter du monde? On écrit ce genre de manifestes et on passe sa vie à trahir ses théorie. Pendant ces semaines de marche, j’allais tenter de déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs. Il m’était urgent à présent d’apprendre à jouir du soleil sans convoquer de Staël, du vent sans réciter Hölderlin et du vin frais  sans voir Falsaff clapoter au fond du verre. Bref, à vivre comme un de ces chiens: ils goûtent la paix, langue pendante, donnant l’impression qu’ils vont avaler le ciel, la forêt ou la mer et même le soir qui tombe. Bien entendu, l’entreprise était vouée à l’échec. Un Européen ne se refait pas.

Et nos vies ordinaires s’exposaient ainsi sur les écrans, se réduisaient en statistiques, se lyophilisaient dans les tuyauteries de la plomberie cybernétique, se nichaient dans les puces électroniques des cartes plastifiées. Naissions-nous pour alimenter les fichiers?

Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs: ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d’amis, se souvenir des morts chéris, s’entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudier l’existence statistique. En somme, se détourner. Mieux encore! disparaître. « Dissimule ta vie », disait Épicure dans l’une de ses maximes (en l’occurrence c’était peu réussi car on se souvenait de lui deux millénaires après sa mort), il avait donné là une devise pour les chemins noirs.

Le paysage n’est jamais drôle, cela je l’avais remarqué autour du monde, mais parfois il est ivre. Torturé par les soubresauts des plissements, il devient fou. La tectonique est l’opium du paysage.

Aller par les chemins noirs, chercher des clairières derrière les ronces était le moyen d’échapper au dispositif. Un embrigadement pernicieux était à l’oeuvre dans ma vie citadine: une surveillance moite, un enrégimentement accepté par paresse. les nouvelles technologies envahissaient les champs de mon existence, bien que je m’en défendisse. Il ne fallait pas se leurrer, elles n’étaient pas de simples innovations destinées à simplifier la vie, elles en étaient le substitut. Elles n’offraient pas un aimable éventail d’innovations, elles modifiaient notre présence sur terre.

Ces romanichels se tenaient à la marge des courants et j’éprouvais pour eux quelque chose qui ressemblait à de l’admiration. Il y avait ainsi des êtres, dans la France du siècle numéro vint et un, qui vivaient sur la bande d’arrêt d’urgence.

C’était les pleines vendanges, la terre suait sa folie. Les vignes rendraient bientôt en gaieté ce qu’elles avaient raflé en lumière.

La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île. Depuis un mois, je me frayais passage dans l’archipel.

…le bivouac est une échappée. On s’y soûle sans entraves et aucune oreille n’entend vos conversations. Charcuterie et liberté! Le bivouac est un luxe qui rend difficilement supportables, plus tard, les nuis dans les palaces.

©Livre : Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs [Gallimard // 2016]
Photo : oeuvre réalisée par l’artiste Ji Zhou
net: http://www.kleinsungallery.com/artists/ji-zhou

Tonino Benacquista – Saga (Extraits) [1997]

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Je ne me suis jamais posé la question du silence. Les scénaristes sont porteurs de bruit et de fureur mais leur travail commence bien  avant le big bang, quand tout est vide est paisible.

– Je croyais que Séguret était le genre de type à apprécier une phrase comme : « j’ai vu ton père, Jonas, il était ivre mort et faisait des gestes désordonnés, comme s’il clouait un cercueil fantaisie. »

Il y aura une douzaine d’insomniaques qui ont fondé une secte secrète pour fomenter des tentatives de putsch chez les bienheureux dormeurs.Il y aura un suicidaire qui a laissé la télé allumée pour garder un peu de lumière dans la rétine avant le grand saut. Il y aura « l’homme qui vie à l’envers », il prendra son apéritif et jettera un œil sur l’écran par-dessus son journal. Il y aura une vieille dame qui attendra son petit-fils de seize ans, bien trop heureux pour vouloir rentrer. Il y aura un type qui regardera, nerveux, la télé sans le son, des infirmières qui s’occuperont de la parturiente. Il y aura cette femme qui, les larmes aux yeux, attendra le coup de fil de 16 heures de son mari, coincé dans une geôle de Kuala-Lumpur. Il y en aura peut-être quelques autres, qui sait.

Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. Porter un chapeau grotesque et agir comme s’il était invisible.

Circonlocutions, ambages, périphrases, métaphores protocolaires, et au bout de tout ça, on n’est même pas sûr d’avoir fait passer son message. Pendant quelques instants, je me mets à rêver d’une langue sans voiles et sans fard. Une langue interdite aux courtisans et aux patelins.
– Au lieu de noyer le poisson dans un flot de palabres, dis-je, il suffirait de quatre phrases très précises et très sincères pour dire exactement ce qu’on pense.
– Ce serait la fin du monde.
Mathilde a sans doute raison, mais une choses est sûre: la sincérité est bien plus amusante que la fourberie.
– Juste quatre phrases…
– Quatre phrases nues.

– Et cette Dune, elle doit lancer le boomerang?
– Parce que, forcément, vous savez lancer le boomerang.
– Vous ne le répéterez pas?
– Juré.
– J’ai prétendu que je savais et j’ai appris entre temps, pour les besoins du rôles.
– …
– Je ne regrette pas, du reste. C’est un geste très sensuel et une superbe parabole de la solitude.
– …

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.

– Disons que… Disons qu’en un an j’ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J’ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m’y suis penché et ça m’a fait peur. J’ai repoussé les limites jusqu’à ce qu’elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m’a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J’ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l’italienne et le drame bourgeois, j’ai foulé Hollywood de mes pieds, et j’ai été, l’espace d’un soir, l’invité des princes. J’ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d’âmes. Mais tout ça est rentré dans l’ordre.

– Un personnage ne doit jamais être le même à la fin qu’au début, dis-je. Sinon on se demande à quoi ça a servi qu’il vive tout ce bordel.

Nous cherchons chacun quelque chose à dire mais un petit rien nous en empêche. Un précepte de Louis: « Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence. »

©Livre : Tonino Benacquista – Saga [Gallimard // 1997]
©Image : Pawel Kuczynski

Un morceau d’Eros dans mon café (14 février)

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C’était toujours des yeux que sa fièvre montait; elle faisait tanguer en moi les zones de mon enfance, bousculant mes fantômes en les menant à l’air libre, avide de débusquer toutes mes lignes de fond, de démonter mes horloges existentielles afin de saisir l’heure qu’elles taisaient.
En cet après-midi nimbé d’une lumière couleur miel, je me laissais conduire là où la bouche de Chloé m’emmenait. Algèbre en acte, trois variables tatouées au creux du cou; acrobatie digitale; le matin du monde, c’est la signature de Chloé sur mon corps lorsque l’amour, à l’équinoxe de lui-même, se tient dans l’axe du soleil. Tous les siècles respirant entre deux spasmes, Chloé faisait l’amour lieder de Strauss, faisait l’amour corrida des temps solaires et réveillait les déserts où dorment les parchemins des prophètes…

©Livre : Véronique Bergen – Fleuve de cendres
©Image : Picasso [Femme nue couchée]

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Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba; les jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre. L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.

©Livre : Claude Anet – Arianne, jeune fille russe
©Photographie : Mona Kuhn

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Ensemble

Dans la paume des chemins, dans l’éclatement de l’herbe,
Ton visage tout défait d’aimer

Tes mains au soleil couchant
Pétrissant l’argile, caressant les cous des chiens
Mouillés de la boue des pâturages

Ecoute: le pollen des rochers,
L’abri au fond de la mer.

C’est ta paume qui s’épanouit,
C’est la peau de tes seins
Tendue comme une voile au soleil couchant.

Ecoute encore: ton pollen au pollen des rochers
Se mélange sur met,
Ton ventre amène et retire les marées,
Ton sexe occupe les sables chauds des profondeurs.

©Poème : Eugène Guillevic
©Peinture : Remedios Varo [Los Amantes]

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Le menu que je préfère,
C’est la chair de votre cou,
Tout le restant m’indiffère,
J’ai rendez-vous avec vous !

©Extrait tiré de la chanson « j’ai rendez-vous avec vous » de Georges Brassens
Image : Ingrid Bergman [Casablanca]

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Ma température intérieure, d’un coup, ferait rougir de honte le Vésuve, l’Etna et combien d’autres dragons de lave! Je suis torrents, écumes bouillonnantes, je deviens cascades, déferlantes, je vacille. Mes mains se crispent sur le stylo que j’ai du mal à guider sur la feuille définitivement vierge de toute intelligence. Peu de notes crédibles à transformer en rapport de conférence au programme du travail en cours. Les dérives de l’énergie nucléaire devront attendre que cessent nos dérapages intestins. Aujourd’hui, tout est dans les sens. Tout est « sens dessus », « sens dessous ».

©Extrait tiré de la nouvelle « Les hommes ne viennent pas de Mars » de Sylvie Godefroid parue dans le recueil « Assortiment de crudités »
©Photographie : Alix Cléo Roubaud

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Ma petite Loulou
Ma luciole ma mouche dorée de la Saint Jean
mon éphémère dans ta chair j’ai planté
mes dents d’amoureux
j’ai le goût de la mort en bouche

©Extrait tiré de « Mon terroir c’est les galaxies » de Julos Beaucarne

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Ah! dites-moi, de grâce, veuillez dire,
N’avez-vous pas revue mon adoré?
Celui pour qui je pleure et je soupire,
Ah! dites-moi, l’avez-vous rencontré?
– Quel est celui que tu cherches, ma fille?
Est-ce un Français, un Maure grenadin?
Est-ce un enfant de la libre Castille?
est-ce un courageux paladin?

– Oh! trouvez-moi, trouvez-moi sur la terre
Un chevalier sans reproche et sans peur,
Doux pour sa Dame, invincible à la guerre,
Ne combattant jamais que pour l’honneur,
Loyal amant, à son serment fidèle,
Et généreux, bien que toujours vainqueurs,
Il n’a jamais honoré qu’une belle:
Ah! c’est lui que cherche mon cœur.

©Extrait du poème « La fiancé de Roland » de Julie Hasdeu
Image : Mosaique sur la façade du « Crolux » Complex  [Barlad, Roumanie // 60’s]

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Je pars en permission sans avoir pu écrire aux miens
pour les prévenir de mon arrivée. […]
Personne à la maison. Je me débarbouille.
Ma femme arrive du marché, elle est toute saisie
et pleure de plaisir.

©Texte : Ivan Cassagnau – Ce que chaque jour fait de veuves, journal d’un artilleur 1914-1916

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Spectacle assez éblouissant pour évoquer des choses plus frivoles que solennelles. Il pensa à la soie fraîche et luisante du kimono de Satoko. Avec une clarté immatérielle, il aperçut ses yeux, là dans la lune, ces grands yeux magnifique qu’il avait vu si étonnamment proches, à le troubler. Le vent s’étai tu.
La chaleur brûlante du corps de Kiyoaki ne pouvait s’expliquer seulement par la température de la pièce, et une sorte de fièvre semblait picoter ses oreilles. Il rejeta la couverture et ouvrit le col de sa chemise de nuit. Un feu le brûlait encore en bouillonnant sous la peau et il sentit qu’il ne serait soulagé qu’en ôtant sa chemise, exposant son corps à la fraîcheur du clair de lune. A la fin, las de penser, il se tourna sur le ventre et reposa la tête enfouie dans l’oreiller, son dos nu tourné vers la lune, le sang échauffé battant encore à ses tempes.

©Livre : Yukio Mishima – Neige de printemps
©Image : André Masson