Fabrice Luchini – Comédie Française Ça a débuté comme ça… (Extraits) [2016]

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Six jours plus tard, je suis en train de me doucher et j’entends Maman crier : « On est pris! » Et là c’est le tourbillon. Les clientes aux jambes interminables qui se font épiler devant moi, les collègues homos qui veulent me faire entrer dans leur confrérie. Je fais attention à mes miches. Je porte des petits blazers de minets, des Weston que l’on s’achète avec des pourboires mirobolants. Les filles ont des cuissardes. La libido est du whisky et nous fait tourner la tête. Les coiffeuses se déloquent, les clientes se déloquent, Marlène Jobert se déloque… Dès que je peux me tirer sur la tige, je me précipite au toilettes. Une oppression homosexuelle m’entoure. Un des plus grands coiffeurs, Bernard, comme il me voit lire Freud pour plaire à ma fiancé, dit : « La Luchina, faute de se meubler  derche, elle se meuble l’esprit! »

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Interview (1) Fabrice Luchini – Un peu de poésie, à l’heure de l’écrasante puissance de la bêtise (Extraits) [2015]

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C’est le triomphe de Warhol, du «Moi». Nous vivons un chômage de masse, il y a mille personnes qui perdent leur métier par jour et ces pauvres individus ont été transformés en petites PME vagabondes. Constamment, ils déambulent comme s’ils étaient très occupés. Mais cela se fait avec notre consentement: tout le monde est d’accord, tout le monde est sympa. Et la vie qui doit être privée est offerte bruyamment à tous. Les problèmes d’infrastructures des vacances du petit à Chamonix par rapport au grand frère qui n’est pas très content, le problème du patron qui est dégueulasse: nous saurons tout! Si au moins on entendait dans le TGV: «Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène», et que, de l’autre côté du train, un voyageur répondait bien fort: «Déjà pour satisfaire à votre juste crainte, j’ai couru les deux mers que sépare Corinthe», peut-être alors le portable serait supportable.
« Le réel à toutes les époques était irrespirable », écrivait Philippe Muray. J’observe simplement qu’on nous parle d’une société du «care», d’une société qui serait moins brutale, moins cruelle. Je remarque qu’une idéologie festive, bienveillante, collective, solidaire imprègne l’atmosphère. Et dans ce même monde règne l’agression contre la promenade, la gratuité, la conversation, la délicatesse. Je ne juge pas. Je fais comme eux. Je rentre dans le TGV. Je mets un gros casque immonde. J’écoute Bach, Mozart ou du grégorien. Je ne regarde personne. Je n’adresse la parole à personne et personne ne s’adresse à moi. La vérité est que je prends l’horreur de cette époque comme elle vient et me console en me disant que tout deuil sur les illusions de sociabilité est une progression dans la vie intérieure.
Interview complète : http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2015/07/24/31006-20150724ARTFIG00229-fabrice-luchini-un-peu-de-poesie-a-l-heure-de-l-ecrasante-puissance-de-la-betise.php
©Image : Max Ernst (The Babarians)