Julien Delmaire – Frère des astres (Extraits) [2016]

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Le soir venu, elle profite de cet astre tombé au milieu des terrils, dont le mutisme est porteur d’une si douce mélopée. Benoît se tait. LE MONDE REMUE DANS SON SILENCE.

Au milieu de la place, posée entre deux bandes blanches sur le parking, exhalant un nuage de fumée grasse, la caravane aménagée cristallise la faim de tous. Le curé a exhorté le marchand de frites à ne pas vendre d’alcool le dimanche, anticipant tout débordement. Les villageois ont la parade: les coffres des voitures sont remplis de bières presque fraîches, Jupiler pour le commun, Westmalle Triple ou Chimay pour les fines gueules.

ROSAIRE DES RUINES. bénies soient la terre d’Artois, la terre gluante du Hainaut, la terre sucrée du Cambrésis. Bénis les cieux de Flandres. Bénies la Côte d’Opale, les falaises scalpées par le vent. Bénie la Picardie mentale qui recueille les lueurs orphelines. Bénis soient les houillères, les pétales silicosés, les cokeries muettes, les fosses à purin, les cages à la pins. Bénis les femmes et les hommes d’ici, leurs bonheurs et leurs peines.

Il s’agenouille et prononce les plus beaux mots qu’il connait, il dit: calanque, rivage, apothéose…Il retrouve une mère parmi les gravats, une épouse au bord du précipice. Rien n’existe plus que ce morceau de stuc, où le devenir du monde est suspendu comme un bout de tissu à un barbelé.

Le pèlerin se saoule au goulot du vent. Il s’exile, entraîné par un souffle qui porte loin, plus loin que les yeux morts des hommes. Benoît le délabré. Perdu sur la route, mort aux yeux des hommes. VOICI LA TERRE. L’oreiller de celui qui marche au-delà de lui-même, le refuge d’un bestiaire invisible: dytiques, bousiers, scarabées évadés d’un cauchemar égyptien. La terre est un continent blessé, une friche incontinente qui ne cesse de ruisseler. La terre mouille, ouvre ses lymphes, ses lèvres. Benoît ressent les contractions, les sécrétions intimes; il résiste aux secousses, lutte contre le désir des profondeurs. Il raisonne la terre. Il la voudrait chaste, elle qui n’est que trouble, gluances et parfums. Les dieux anciens sont aux abois, ils excitent la belle convulsive, recueillent son suc. Benoît bâillonne les idoles; sa bouche se colle à l’humus, sa prière s’écoule à travers strates. Il ne menace pas, il affirme une puissance qu’aucune bête, aucune idole n’est en mesure de contester. La terre se tait, assèche ses sources. Benoît n’apporte pas la paix, il brandit le glaive et le tumulte, avant de s’endormir sur un lit de séisme.

Dire qu’il empeste n’est pas suffisant. Son parfum est complexe, dense, feuilleté de strates olfactives. D’abord une senteur de gravier, d’humus, décorces poussiéreuses. La fragrance se prolonge sur un cœur floral: colchique décomposé, armoise, sauge, amère, une nuance de sainfoin ou d’orge humide. Ensuite, le suint, le musc se mêlent à des effluves sucrés; spéculoos écrasé, canne à sucre trop mûre. La sueur apporte sa touche d’acidité, aussitôt confondue dans les miasmes de tourbe et de lichen. Enfin, une persistance iodée, une note saline, fumet de laminaires abandonnées sur la grève. Benoît se hume comme un single malt, fleuron d’Islay, un breuvage endeuillé, que les Écossais boivent les yeux clos, en songeant aux marins engloutis.

« Cet homme-là, mesdames et messieurs, c’est une pile éternelle, l’alcaline du Seigneur, son cœur y disjoncte pour que les plombs pètent pas au-dessus de nos pauvres têtes. »

©Livre : Julien Delamaire – Frère des astres [Grasset // 2016]
©Illustration : Tony Demuro
net: http://tonidemuro.blogspot.be/