Jean Merdalor – Névroèmes (Extraits) [1980]

sara atka©Sara Atka

 

Né à Port-au-Prince, Jean Merdalor s’est pendant longtemps intéressé à la psychoculture humaine et spirituelle est s’est initié à divers clubs ésotériques. Se considère comme l’héritier direct du merdisme prôné dans les années 60 par Francis Séjour-Magloire.
(Biographie fournie dans l’ Anthologie de la nouvelle poésie haïtienne de Christophe Philippe Charles // Centre de recherches littéraires et sociales //  1991)

 

L’idée meurt une seconde après sa mise à vie seigneur donne-moi la sagesse je ne sais pas ce que je veux mais c’est la perfection la toute-science la sagesse infinie ah la rivalité féroce et plus que tragique mes poumons dans mon thorax comme un désert maudit je mourus de chagrin de vieillesse et je suis ressuscité j’agonise à nouveau toujours je me suis crucifié j’ai brisé mes vertèbres et mes clavicules puis lorsque j’ai été une dépouille parfaite je suis monté au ciel incandescent fin divine ô faim divine je serai toujours malheureux ô ma dette karmique les chars maudits supprimons-le ô ma vie ma croix hélas ce n’est pas encore la consécration mon cœur un îlot dans la mare putride et si l’on apprenait que je vis en sage rends-moi ma mère rends-moi mon père c’est un film à revoir histoire de se retremper je ne conçois pas que deux hommes puissent aller les auriculaires la vie rangée la pureté le paradis perdu le péché le mal au pouvoir ma gorge obstruée de nostalgie et de remords j’ai bu de la glycérine en coulées de lave équilibré trop équilibré exorciser Dieu ô mon livre-sang.

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Dany Laferrière – Le cri des oiseaux fous (Extraits) [2015]

gregory buchakjian

Photographie : ©Gregory Buchakjian, Hôtel Beau Rivage, 2014, série « Habitats abandonnés de Beyrouth. »

Un morne dimanche soir de juin, la voix de mon père perdit complètement son pouvoir de séduction. Malgré ses efforts désespérés, sa nouvelle voix,  agrémentée de tant d’accents, n’arrivait plus à toucher ma mère. Même en parlant créole, mon père ne parvenait pas à se délester de cet étrange accent qui est le résultat d’une accumulation d’accents différents. Sans le savoir, il avait attrapé un accent mortel, comme d’autres attrapent une maladie infectieuse. Ce fut la fin. Mon père était devenu un étranger pour ma mère. Sa voix  n’opérait plus. Elle ne le reconnaissait plus. Ce son ne pouvait sortir  que d’un corps inconnu de ma mère. Elle ne reconnaissait plus son tambour venu du fond du corps. Le son du corps de mon père lui était devenu étranger, pour ne pas dire hostile.

– Non, il avait mis une de mes robes avant de filer par la fenêtre. L’officier, en entrant, a senti qu’il s’était passé quelque chose. Les gendarmes ont fouillé la maison de fond en comble. Ils n’ont rien trouvé. Finalement, au moment de partir, l’officier s’est rapproché de toi. J’ai eu un moment de panique. Il t’a demandé où était ton père, j’ai failli m’évanouir. On voyait bien que tu réfléchissais à sa question. Moi, , j’étais sur des charbons ardents, mai je ne pouvais rien dire ni rien faire. Finalement tu as dit : « Papa, il reviendra hier. »

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