Edito – Nous vivons une époque déplorable, non?

Ep431Vu d’Europe, le monde fout le camp, et inversement. La faute à la crise financière ? Mais depuis le choc pétrolier de 73, on va de crise en crise et de pire en pire. Quarante ans qu’on vit avec ce pire en tête. Une peur sous-jacente ferme l’horizon.

Elle laisse l’impression de n’avoir prise sur rien. Comme si une lame de fond pouvait vous balayer à tout instant, comme autant d’atomes.
ANONYMES. INSIGNIFIANTS. IMPUISSANTS. Quand vous êtes honnête avec vous-même, c’est ce que vous ressentez, non ?

Vous avez donc la faiblesse et l’expérience minimale requises pour devenir l’un des nôtres. Inutile de protester que vous êtes reconnu par votre petit ou vaste entourage : NOUS FLAIRONS VOTRE IMPUISSANCE D’ANONYME COMME LES AUTRES. Elle nous attire. Nous ne reculons devant rien pour vous séduire. Vous émouvoir. Vous happer. Vous convertir.

A quoi ? Nous n’en savons rien. NOUS SOMMES RUSES. NOUS SOMMES BÊTES. NOUS AVONS PEUR. Nous sommes d’une mauvaise foi à toute épreuve. Nous sommes d’une bonne foi inébranlable. Un enthousiasme inconsidéré nous traverse et nous nous sentons invulnérables. Il nous quitte vite. Nous nous trompons. Sans raison nous sommes cruels, et généreux sans raison. Nous ne prétendons pas à la dignité d’une institution. Nous sommes juste des humains, même pas des humains justes. Nous voudrions être meilleurs, sans doute. Croire en quelque chose. En n’importe quoi, du moments que ça nous sauve d’être ces humains-là. Mais rien ne résiste à notre cynisme averti, au-delà d’un moment d’ivresse plus ou moins bref. Notre mémoire est immense, notre présent lacunaire. Nos souvenirs sont impersonnels, notre avenir plombé. Nous sommes traversés de passions contradictoires. Et malgré toute la vie et l’amour qui nous dévorent plus sauvagement que nous n’osons les dévorer, nous finirons par mourir.

Nous sommes comme vous. A ceci près : NOUS NE FERONS PLUS SEMBLANT. Nous savons que nous ne savons plus rien d’essentiel. Nous ne cacherons plus cette ignorance.

Notre ignorance est notre audace résolue, définitive. Notre dernière ferveur.

Au petit bonheur la chance, nous farfouillerons avec elle. Nous farfouillerons dans les années 70, où le monde se fermait alors qu’il vibrait d’utopies. Où sont-elles passées ? Qu’est-ce qui nous a échappé ? NOUS FARFOUILLERONS à travers l’Europe, ce rêve et ce cauchemar. Une Europe accouchée enfin après les déchirements du dernier siècle ? Ou morte, à jamais ? Et de quoi serions-nous alors orphelins ? Nous farfouillerons à travers le monde : l’Inde, l’Afrique, la Turquie. Entendons-nous quelque chose qui nous parle, nous éveille ? Nous nous entraînerons aussi à devenir autres, à nous transformer pour mieux nous accomplir, à nous perdre pour mieux nous retrouver. NOUS AGIRONS, A TÂTONS mais concrètement en finançant des projets par plaisir, voire par conviction. Nous jouerons pour de vrai : avec les outils qui font sérieux aujourd’hui, les ordinateurs, internet, les réseaux sociaux.
ET NOUS RISQUERONS MÊME DES FÊTES, POUR ENSEMBLE TRANSFIGURER LA NUIT.

Nous raisonnerons encore, mais en riant de nos raisonnements. Nous sentirons, nous éprouverons, nous prendrons soin de laisser respirer à plein les animaux cérébraux que nous sommes. Nous cultiverons l’intuition. Avec ceux qu’on appelle artistes nous outrepasserons la raison.

©texte : Edito du journal des Halles de Schaerbeek // Mai-Juin 2013
©Image : Thierry Vivien (Yodablog)
net : http://www.yodablog.net/