Ilarie Voronca – Ulysse dans la cité (Extraits) [1933]

P1020641©Bucarest [Joaquim Cauqueraumont]

 

III

Maintenant la rue comme un boîte aux lettres te reçois
L’habitude sur tes épaules est une chemise usée
La rue est à tes pieds un chien fidèle
L’air sur les toits un paillasson
Toi une lettre dans la rue boîte aux lettres
Ta destinée est là distributeur automatique
Qui te portera vers la destination tracée sur ton cerveau
Certes c’est toi qui marches sous les maisons aux tabliers de boulangère
Mais c’est un autre qui remonte le ressort de tes prunelles
Les bruits lèchent tes tempes tes artères
La marchande te tend le journal du matin
Oh! Le journal quelle dentelle pour ta mélancolie
Un professeur de stratégie est assassiné dans le rapide Paris-Marseille
Le prix du pain sera augmenté de dix centimes
Mais l’air entre tes cils flotte comme un drapeau
La solitude est droite comme un signal d’usine
Les quartiers battent comme des pouls s’emplissent de suc comme des ovaires
Le groin des astres te fouille
C’est un continent la femme qui marche devant toi
Et te voila à Casablanca tu es sans travail
Dans le port les caisses roulent comme des monnaies
Il y a une forte odeur d’huile et de bruit
Tu avances à travers l’équation du sang
Dans la chevelure de l’air les mâts et les cordages
Sont pareils à des plumes de faucon sur la tête d’un chef indien
Voilà les grains et le coton comme des amulettes
Les étoiles argenterie du lac claquent
Une barque fend les joncs des veines
Mais ce n’est que la vitrine d’une Compagnie de navigation Lire la suite

Ilarie Voronca – La confession d’une âme fausse (Extraits) [1943]

Pierre Liebaert (photographe)

Alors que des savants consacrent leur vie aux recherches en vue d’adapter à des humains, aux attrayants aspects, des âmes fortes et saines de bêtes, voici donc qu’il existe des sorciers et des magiciens qui transforment en bêtes des hommes et des femmes jeunes. Supposez que nulle âme pure ne vienne prononcer devant ceux-ci les formules d’anti-magie : ces êtres risquent de finir leur vie sous leur peau d’ânes, de porcs, de chevaux ou de tout autre animal. Ils peuvent avoir des petits qui ne sauront même pas qu’un de leurs parents ou de leurs ancêtres a été un homme ou une femme, condamnés par les maléfices d’une sorcière.
Ainsi, sur la terre, s’il y a des hommes avec des âmes de bêtes (mais ceci grâce aux louables travaux de savants) il y a des bêtes avec des âmes d’hommes. Des malheurs innombrables guettent ceux-ci car ils courent le risque d’être mangés par leur propres frères, les hommes, ou bien d’être soumis à des travaux pénibles, à une existence de privations et de douleurs. Pour une maigre pitance, on peut les faire souffrir car qui se soucierait de la condition de ces pauvres bêtes traînant de lourds chariots dans les mines ou faisant marcher la roue d’un moulin, ou peinant parmi les courroies d’une usine? Il y a, certes, la Société Protectrice des Animaux, qui prend surtout la défense des chiens et des chats, mais ses efforts s’avèrent insuffisants. Peut-être ignore-t-elle même que, parmi ces pauvres bêtes, il y a des homme comme vous et moi.

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