Jacques Sojcher – Éros errant (extraits) [2016]

Imogen Cunningham

Tu aimes le mot Femme.
Son orgasme fait trembler
la langue.
Tu envoies des cartes postales
urbi et orbi.
C’est une déclaration.
Peu de femmes restent
insensibles
à ce geste délicat.

Tu quittes les bras de Sophie
pour ceux de Marie.
Tu te retrouves dans le lit d’Angèle.
Félicienne arrive de son village natal,
Frida de la frontière avec l’Allemagne.
Tu n’as jamais connu d’Indienne,
de Japonaise au masque souriant.
Ta géographie féminine a des lacunes.
Ta vie te semble très locale.

Tu lui propose d’être l’intérimaire
Pendant l’absence de son mari.
Elle ne te dit ni oui ni non.
Tu la soupçonnes d’être volage.
C’est un secret visible
sur son visage.
Le désir aime la jalousie
et peut-être la trahison.

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Jacques Sojcher – La démarche poétique (Extrait) [1976]

james tolich

REPONZE

Mais alors dites-nous ce que c’est la poésie ?

C’est une parole qui bégaye, suspend le nom, embrasse toute la bouche, brûle la langue, le corps, enregistre la dépossession (la multiplication, la division), un geste qui déhanche (dérange) le réel, qui précipite l’immobile, le non-vu, l’impossible suspension de l’instant, qui dément toutes les position, toutes les démarches, toutes les théories d’idées, de sentiments, d’eschatologie, qui vide le ciel du sens et ouvre les digues du désert et de l’étoile, de la grande sécheresse blanche où sourd l’errance et la répétition. C’est le renversement (sans symétrie), le vertige (sans retour à la normale), la lecture des livres illisibles, le mémorial des petits faits et des grands phantasmes sans théâtre où se rendre manifestes, le collage des mille et une rencontres et des mille et un rêves entre regards et possession, l’outrance de la faufilure (la couturière poétique) et la retenue du récit qui débiographie, qui désignifie, rendant à la langue la tâche irresponsable de la distribution et de la confusion, du mélange de transparence et d’opacité, le pouvoir de ne plus informer (pas de mass media poétique), de ne pas célébrer le faux culte du progrès et de la perfectibilité, pour n’être plus que le désir absolu (niant de ce mot absolu-ment), la divagation du surplus (et du manque), la mythologie (non charismatique) d’une paroles inextinguible et infinie, qui n’en finit pas – ne peut finir-  de commencer (de s’espacer, de surcharger, de zézayer, de raturer, de mêler blanc et noir, de spiraler la langue et l’espace). C’est (la poésie), c’est (tous genres, tous langages, toutes langues) le rythme plus proche de, déjà plus loin que, la différer de la représentation, l’avant (déjà perdu) de la signification, la limite du dicible, l’apparaître (vite vite) d’une altérité (blanche, sans substance, sans origination), d’une pulsion de dire (proche de l’expulsion de la matrice, de l’’entrée de la mort), qui n’a ni mémoire claire ni amnésie radicale, qui rappelle et rejette détruisant sa parole comme l’iconoclaste religieux, comme le nihiliste du sacré, qui avance dans le sacrilège parce que le vide est le seul sacre et les mots proférés la seule évidence incompréhensible. Est-ce ?

©Livre : Jacques Sojcher – La démarche poétique [Union générale d’Editions // 1976]
©Image : James Tolich
net : http://jamestolich.com/