Jacques Sternberg – Vivre en survivant / Démission, démerde, dérive (Extraits) [1977]

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Qui donc a affirmé que l’esclavage avait été aboli sur cette terre ? Et sur quoi se base-t-on pour affirmer cela ? Que sont ces milliards de salariés à bas prix, condamnés au silence forcé, au zèle à perpétuité, à la réclusion durant huit heures par jour, sinon des esclaves ? On dit que l’esclavage n’a plus cours pour truquer les cartes, créer du mirage, ne pas éclabousser le système, ce qui entraverait la bonne marche des affaires, donc la marche triomphale du monde. Tout ce qui fait la gloire et la puissance, la fierté de l’insolence des patries – ces gros patrons – découle en effet de l’efficience, du fric, du rendement, du bénéfice, donc du travail. Pas pour rien que ce mythe sacré est celui qui est le mieux protégé. Le plus sûrement aspergé de guirlandes et de sucre candi par la morale, la religion, la justice, le bon sens et l’ordre social. Pas pour rien non plus que les employeurs, tout en les méprisant et en les exploitant, craignent leurs salariés comme la peste noire : eux seuls, en cessant de travailler, en déposant la pelle, le tampon ou la truelle, peuvent provoquer l’écroulement de tout un monde, l’explosion de tout un échafaudage. Même les révolutions ne peuvent pas dynamiter le mythe du travail : quand elles réussissent, on change simplement de patron, l’Etat tout-puissant remplace le rapace patron privé, on travaille aussi dur pour un salaire de famine sous la bannière sacrée du prolétariat divin, et il faut la boucler sous prétexte que tout écart de langage peut nuire au Bien du Peuple.
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Jacques Sternberg – Le navigateur (Extrait) [1977]

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C’est un café où jamais je n’ai mis les pieds, où jamais je n’aurais eu l’idée d’entrer si je n’avais pas eu aussi soif. Je viens de vider mon verre d’eau sans reprendre mon souffle et soudain Algue me remplit le regard pour me couper ce souffle. Ce n’est pas simplement sa beauté qui me frappe, son visage hâlé de louve qui sourit avec l’air de découvrir les babines ou son corps dur, musclé et nerveux, mais plus précisément cette impression qu’elle appartient au même monde que moi et que nous devons avoir les mêmes hantises, les mêmes fièvres et le même langage. Algue, de toute évidence, sent la mer, la voile, la houle, la marée, le large et le largue.
– Oui, me dit-elle en souriant alors que je ne lui ai encore rien demandé.
– Moi aussi, je lui dis pour répondre à ce qu’elle sait déjà.
je vais m’asseoir à sa table, en face d’elle et , les yeux dans les prunelles, main contre main, désir contre désir, de fil en délire, par sous-entendus et par mots souterrains, nous commençons à dialoguer. Et chaque regard d’Algue, chaque phrase, chaque syllabe de sa voix rauque et voilée me disent que c’est la première fois que je parle vraiment à quelqu’un, que tous les mots en entraînent tout naturellement d’autres, absurdes, logiques, essentiels, saoulants, salins, salés, salaces, marins, marinés.
– Tu es là, me dit Algue.
– Je suis là, lui dis-je.
– Je buvais en t’attendant.
– Je suis venu boire pour ne plus t’attendre.
– C’était long avant.
– Ce sera long entre nous.
– J’aime la mer bleu brume qu’il y a dans tes yeux.
– J’aime ton regard qui donne sur des hauts-fonds trop verts pour être honnêtes.
– J’aime tes mains qui ont l’air de se refermer sur une barre invisible.
– J’aime tes seins qui on l’air de deux étraves naviguant bord à bord.
– Mes mains seront la tempête pour te faire perdre ton cap et la tête.
– Ton sexe sera mon grappin croché en moi.
– Ton cul sera ma poupe de toutes les nuits.
– Je te garde mon cul depuis le fond des mers et des âges.
– Je te ferai passer du calme plat au grand frais en passant par tous les caps de Bonne-Espérance, lui dis-je.
– Je t’amènerai de la bourrasque à l’embellie en te forçant à oublier toutes tes désespérances.
– Tu seras mon seul mouillage.
– Je serai ton seul con où jeter l’ancre.
– Jamais je ne te laisserai à sec, au jusant, à marée basse.
– Pour toi je n’aurai que marées montantes, pleine mer de vive eau.
– Je ferai de la petite croisière de tes fesses à tes seins, de tes criques à tes grands gouffres.
– Je m’ouvrirai de partout, je ferai eau de toutes parts pour mieux t’engloutir et te noyer en moi.
– Nous ferons escale dans toutes les rades du plaisir.
– Nous tanguerons et roulerons dans toutes les vagues du désir.
– Avec tes cuisses serrées tu raidiras toutes mes drisses.
– Avec ton safran tu me barreras au près serré.
– Je te prendrai entre ciel et eau, par-devant et par derrière, de tous les côtés à la fois, par vent debout et au travers, je te ferai passer de la brisette de force 1 au vent tempête de force 10.
– Je serai ton étrave et ton épave, je gîterai jusqu’à mouiller toutes mes viles, je larguerai mes amarres, je virerai de bord dans mon délire pour chavirer sous rafales impossibles à étaler.
– Je serai ta déferlante venant se briser pour mieux te briser.
– Tu seras ma lame de fond m’emportant tout entière au plus profond de mon con.
– Tu me feras l’amour par tribord armures.
– Tu me feras hurler par bâbord amour.
– Je remonterai au plus près les courants contraires de tes remous furieux.
– Je te laisserai contrer la montante en ouvrant de si loin toutes mes écluses.
– Je te ferai grincer toutes tes poulies et crier tous tes palans.
– J’épuiserai toutes tes drisses et ramollirai ta barre franche.
– Je te ferai venir l’écume aux lèvres.
– Je t’arracherai la vague  du fond du sexe.
– Tu es belle comme un 6 m remontant au vent bordé à plat.
– Tu as la force d’un empannage en catastrophe par gros temps.
– Nous jouirons à la dérive sous le vent.
– Nous jouirons déventés sans dérive.
– Je te lécherai tout entière comme le clapot lèche la coque.
– Je te sucerai tout entier avec la force d’un avaleur de spi.
– Tu seras ma girouette m’indiquant d’où vient le plaisir.
– Tu en seras mon gouvernail creusant le sillage de mon plaisir.
– Nous irons de tempêtes en chavirages.
– Nous irons de rafales en dessalages.
– Tu me serviras de bouée.
– Tu seras ma balise.
– Je godillerai en toi.
– Je sombrerai sous toi.
– Je serai ta sonde de pleine mer.
– Je serai ton loch à compter les nœuds.
– Je n’aurai que toi comme seul havre.
– Je serai ton estuaire, ton goulet, ton fjord.
– Nous serons un éternel flux des flots.
– Suivi d’un éternel reflux des eaux.
– Nous vivrons dans les embruns.
– Nous nous embrumerons dans nos virées.
-J’ai envie de toi.
– Moi aussi j’ai envie de toi.
– Je t’aime.
– Moi aussi je t’aime.

©Livre : Jacques Sternberg – Le navigateur [Albin Michel // 1977]
©Illustration : Adara Sanchez Anguiano
net: http://adarasanchez.tumblr.com/

Jacques Sternberg – Histoires à mourir de vous (extraits) [1991]

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LA DISTORSION

Il avait quitté le domicile conjugal pour prendre l’air et acheter des cigarettes. Il s’attarda un quart d’heure en vidant un verre au comptoir.

Quand il revint chez lui, il constata avec stupeur que sa femme, elle, avait eu le temps de prendre un amant qui l’avait mise enceinte et le nouveau-né qu’elle tenait dans ses bras devait bien avoir un mois.

-Où donc es-tu resté ? Lui demanda-t-elle en le voyant entrer. Je finissais par m’inquiéter et j’ai laissé le rôti trop longtemps au four.

 

LA QUESTION

Il était minuit moins cinq.

Plus que cinq minutes avant de basculer dans le 1er janvier de l’an 2000.

C’était la première fois qu’il faisait l’amour avec cette toute jeune femme qu’il désirait depuis plusieurs mois. Il devait être 11 heures quand il lui avait enlevé son slip pour la caresser assez brutalement, avec trop de nervosité. Jetés nus l’un contre l’autre dans la moiteur d’un lit, il avait retrouvé un peu de sang-froid et il devait y avoir une demi-heure qu’il lui faisait l’amour, assez lentement, pensant surtout à endiguer son plaisir pour ne pas le prendre avant elle. Mais, même si elle gémissait en allant parfois jusqu’à de volubiles balbutiements, elle n’arrivait pas à dériver dans les derniers spasmes.

Et lui, de plus en plus excité, sucé, aspiré, inexorablement branlé par chacun des râles de sa partenaire, il sentait le poids de chaque seconde qui le droguait d’une seule hantise : « Quand est-ce qu’il arriverait enfin à la faire jouir ? Aux XXe siècle ? Ou seulement au XXIe ?

©livre : Jacques Sternberg – Histoires à mourir de vous [Folio // 1991]
©collage : André Stas

Pour Info : deux écrits inédits de Jacques Sternberg ont été publiés par la maison d’édition belge « Cactus inébranlable » il s’agit de :

« La sortie est au fond du couloir »: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/la-sortie-est-au-fond-couloir-jacques-sternberg.html

et

« Divers Fait »: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/divers-faits.html