Le jazz de Robert Goffin (1) – Sidney Bechet

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Quelle femme fleurit dans les rhododendrons
Sous la pluie aux clairières de Louisiane
Déjà le bruit du vent meurt dans les saxophones
Sous quel baiser nocturne ont noirci les sureaux
Des têtes d’astrakan sentent battre la jungle
Ils portent l’horizon d’un rythme maléfique
Et leurs lèvres sont bleues à force de nuits blanches Lire la suite

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Robert Goffin – Sidney Bechet

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Quelle femme fleurit dans les rhododendrons
Sous la pluie aux clairières de Louisiane
Déjà le bruit du vent meurt dans les saxophones
Sous quel baiser nocturne ont noirci les sureaux
Des têtes d’astrakan sentent battre la jungle
Ils portent l’horizon d’un rythme maléfique
Et leurs lèvres sont bleues à force de nuits blanches

Quel souvenir de fille aux épaules cuivrées
Quelle laiteuse ardeur d’organes caressés
Quel nénuphar de muqueuses camélia
Quelle herbe ensorcelée d’épeautre et de métisse
Ressurgit aux poivrons râpeux des contretemps
A l’heure où le Congo lâche ses chiens de cuivre
Vent du large aux forêts-vierges des pâmoisons
Maman est morte Adieu siffle Peter Bocage
Pas redoublé d’Afrique au coin des beaux quartiers.

Et soudain accroché dans l’épave d’un thème
De ses doigts aux bourgeons d’argent du soprano
Sidney Bechet coule de transe et balbutie
Sa peine de créole aux virages des stomps
Les négresses qui fument la pipe défaillent
Les quarteronnes répartissent les mains chaudes
L’air noue des couples bleus d’iode et de broussaille
Sidney gonfle ses joues aux écluses de l’aube
De sa lèvre à ses mains une lumière gicle
Et lâche tous les ballons captifs du sang rouge
Sidney Sidney toute la nuit lourde de fleurs
Toutes les chairs couleur d’asperge et d’aubergine
Toute l’eau qui s’égare de mare et de pluie
Tout le parfum des débardeurs et des violes
Tout le dialecte félin des lucioles
Le bruit qui fuit aux ruisssellements  de la suie
Sidney Sidney s’enfuit aux patins de l’alcool
Et des frissons s’attardent aux belles de nuit
Qui répètent des ruts de rythme et de parole
Gonna give nobody none of this jelly roll.

Extraits du hasard (6)

(Des extraits trouvés au hasard d’un site internet, d’un partage sur Facebook, d’une citation dans un livre, une référence dans un film…)

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« J’écoute le jazz, je regarde la danse, je bois du whisky; je commence à aimer le whisky. Je me sens bien. Le Savoy est le plus grand dancing de New York, c’est-à-dire le plus grand du monde : il y a dans cette affirmation quelque chose qui satisfait l’esprit. Et ce jazz est peut-être le meilleur du monde : en tout cas, en aucun endroit il ne peut trouver plus pleinement sa vérité ; il la trouve dans la danse, dans le cœur, dans toute la vie des gens qui sont rassemblés là. Quand j’entendais du jazz à Paris, quand je voyais danser des noirs, l’instant ne se suffisait pas tout à fait à lui même : il m’annonçait autre chose, une réalité plus achevée dont il n’était qu’un incertain reflet. C’était juste cette nuit qu’il m’annonçait. Ici, je touche à quelque chose qui ne ramène à rien d’autre que soi : je suis sortie de la caverne. De temps à autre j’ai connu à New York cette plénitude que donne à l’âme délivrée la contemplation d’une pure Idée : c’est là le plus grand miracle de ce voyage et jamais il n’a été plus éblouissant qu’aujourd’hui. »

©Livre : Simone de Beauvoir – L’Amérique au jour le jour  [1947]

wilder-mann-charles-freger-196-32829502-data (1)Nous vîmes arriver une douzaine de masques de la vieille sorte, des pauvres diables qui avaient passé sur leurs habits de miséreux des chemises blanches, rapiécées de lambeaux multicolores ; ils portaient sur la tête de hauts bonnets de papier coniques, barbouillés de figures grotesques, et, sur le visage, un morceau de toile percé de trous. Ce costume était autrefois le déguisement universel en temps de carnaval, et se prêtait à toutes sortes de farces ; d’ailleurs ces pauvres fantoches n’aimaient pas les jeux nouveaux, parce qu’ils avaient coutume, dans cette tenue bizarre, de recueillir des dons, et tenaient fort à conserver l’ancien usage. Ils représentaient en quelque sorte le rétrograde et le désuet ; ils se livraient maintenant à des gambades assez bizarres, avec leurs bottes et leurs balais. Deux d’entre eux surtout troublèrent le spectacle ; juste au moment où c’était mon tour de parler, ils se mirent à se tirailler par les pans de leurs chemises enduites de moutarde. Chacun avait une saucisse à la main, et avant d’en manger une bouchée il la frottait contre la chemise de l’autre ; et, ce faisant, ils tournaient continuellement en rond, comme deux chiens qui cherchent à s’attraper la queue

©Gottfried Keller – Henri le Vert [1855]
©Photographie : Charles Fréger

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On peut pleurer tout seul, dans son lit, pour une raison personnelle, bien sûr. On peut aussi verser des larmes-alibi, des larmes de crocodile. Mais il arrive qu’on laisse simplement, sans l’avoir prévu, éclater ses sanglots devant autrui. Pleurer est intime – les larmes ne viennent-elles pas du dedans ? – mais pleurer, c’est aussi une façon de s’adresser à l’autre, de s’ouvrir à l’autre, puisque les larmes sortent de nos yeux et deviennent comme des petits éclats de cristal sur notre visage vu par l’autre. Pleurer nous défigure peut-être. Mais, en même temps, celui qui «perd contenance» en pleurant s’adresse à l’autre comme si ses larmes étaient les «amers» – vous savez, c’est le mot qui désigne, chez les marins, des points de repère dans la mer – de nos pensées, de nos désirs. La pure intimité, cela n’existe pas. On s’adresse toujours plus ou moins à un autre.
©Texte : Georges Didi-Huberman.
©Image : Puuung
net: http://www.grafolio.com/story/351

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Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance.” Cette description n’est qu’une longue métaphore du comportement du poète selon le cœur de Baudelaire. Chiffonnier ou poète — le rebut leur importe à tous les deux.

©Livre : Walter Benjamin – Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme [Editions Payot // 200]
©Peinture : Patricia Neveux
  

Littérature mise en musique (4) : Pierre Desproges – Arielle de Claramilène

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Interprété par Thomas de Pourquery (Mise en musique : Bernard Lubat) : Thomas De Pourquery & Bernard Lubat – Arielle de Claramilène (Pierre Desproges)

Arielle de Claramilène s’ébaudrillait nuquelle et membrissons en son tiède et doux bain d’algues parfumil. Molle en chaleur d’eau clipotillante, chevelyre aquarelle, charnellolèvres de fraise extase, chavirée de pupille à rêve écartelé d’humide effronterie, murmurant ritournelle enrossignolée, elle était clatefollement divine.

La brune esclavageonne émue, qui l’éventait un peu de son parcheminet soyeux, comptemplait ébloussée les blancs dodus mamelons de bleu nuit veinelés, les petons exquis de sang carmin teintés, les fuselines aux mollets tendres, le volcanombril cloquet et la mortelle foressante du sexiclitor…

Perversatile et frissonnitouche, Arielle sentit bientôt ce libidœil lourd à cils courbés tremblants, que la madrilandalouse mi-voilée, presque apoiline posait sur l’onde tiède où vaguement aux vaguelettes semblottaient se mouvoir les chairs dorées à cuisse offerte à peine inaccessiblant, si blancs, au creux de l’aine exquise.

Lors, pour aviver l’exacerbie de l’étrangère, elle s’empara du savonule ovoïdal et doux à l’eau, l’emprisonna de ferme allégresse dans ses deux manucules aigles douces ongulées cramoisies, et le patinageant en glissade de son col à son ventre, s’en titilla l’échancrenelle.

“E pericoloso branletsi !” rauqua la sauvagyne embrasée, qui se fondait d’amouracherie volcanique indomptable et qui s’engloutissant soudain les deux mains à la fièvre sans prendre le temps de slipôter, bascula corps et âme dans l’éclaboussure satanique de cette bénie-baignoire pleine d’impure chatonoyance et de fessonichale prohibité fulgurante.

Quand l’étincelle en nuage les eut envulvées, ces étonnantes lesboviciennes se méprisèrent à peine et s’extrablottirent en longue pelotonnie, de Morphée finissant, jusqu’à plus tard que l’aube, sans rêve et sans malice, quoique, virgines et prudes, elles n’avaient naguère connu l’onanaire qu’en solitude.

Cécile Auzolle – Jazz et improvisation sur la scène lyrique (Extrait)

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(Wintermärchen de Philippe Boesmans [1999])

La ballade est introduite par un motif ascendant de tierces descendantes, alternativement majeures et mineures, à la clarinette puis au violon solistes.
Rhapsodique, non mesuré, « libre et indépendant », le chant balaie progressivement un ambitus de douzième augmentée (mi bémol-si). Boesmans le soutient d’une double pédale de quinte (mi  bémol-si bémol/mi-si) qui court pendant toute la ballade, jouée d’une part par un mi bémol du violoncelle solo rehaussée d’un trémolo du pupitre d’alti sul ponticello, tandis que d’autre part l’alto solo marque les temps du 4/4 subliminal sur un mi naturel et que lui répond un si harmonique du violon solo. La dissonance fonctionne aussi comme une appogiature. Cet accompagnement harmonique obstiné joue sur la distribution des hauteurs aux timbres en présence avec, parfois, l’adjonction ponctuelle de la tierce sol bémol-sol et des septième et neuvième mineures et fa.

©Livre : Jean-Michel Court, Ludovic Florin (dir.) – Rencontre du jazz et la musique contemporaine [Presses universitaires du Midi // 2015]
©Illustration : Henning Wagenbreth
net: http://www.wagenbreth.de/

Keith Jarret – Cher John (Le 22 juin 1998) (Extrait)

Traduction d’une lettre, de Keith Jarrett, envoyée à « John » en 1998 (Traduction : Romain Villet)

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Te dire comment j’en suis arrivé là? Je n’en sais rien. J’ai fait une dernière tournée de concerts en Italie*, une tournée comme les autres, je suis sorti de scène, je suis rentré chez moi et en quinze jours, j’ai perdu jusqu’à la force de me sortir du lit. Sur scène, la fatigue n’existe pas, le mal de dos n’existe pas, le passé n’existe pas, l’avenir n’existe pas, les mots n’existent pas, le dérangement n’existe pas. Si j’arrivais à y remonter, je serais sûrement guéri mais pour l’heure, j’en suis incapable. Pour un roseau dansant de mon acabit, c’est le milieu naturel. Ailleurs, je suis déraciné, je me sens comme un poisson loin de l’eau.

Quant à témoigner de ma glorieuse jeunesse, de mes faits d’arme, de mes collaborations, de mes débuts prodigieux, merci de ta sollicitude mais on a lu ça cent fois et je n’en ai aucune envie. Je ne suis pas l’un de ces vétérans grabataires qui, pour se désennuyer quand ils n’ont plus la force de combattre, racontent leur vie pour se donner le sentiment d’exister encore un peu. A quoi bon dire aux gens la marque du savon qui lavent les doigts grâce auxquels je leur fais voir la lune? Rien que je ne comprenne moins que les fans fétichistes capables de se passionner pour une telle information. De moi, in n’y a rien d’autre à connaître que ma musique.

La seule biographie du pur musicien que je suis, c’est ma discographie. Seuls comptent les enregistrements des concerts. Que cette biographie par les disques soit pleine de trous, je le sais et ça me convient très bien.Comme la bonne musique, la vie bonne est constellée de silences, de soupirs, de pauses. En voulant me détourner de ma vocation, tu presses mon tempo, tu dénatures ma mélodie intérieure et surtout tu brusques mon silence.

Tiens-le toi pour dit une bonne fois pour toutes: tu n’obtiendras de moi ni mémoires, ni réflexions, témoignage, ni livre testament. Me le demander une fois n’aurait été qu’une maladresse, insister comme tu fais, ça devient une offense. Traduire la réalité en mots, c’est admettre qu’on tient la réalité pour une langue étrangère. Les musiciens n’ont pas besoin de mots parce qu’avec la musique, ils tutoient l’essentiel et parlent la langue véritable de la réalité. Ecrire est une joie de cul-de-jatte, un plaisir d’impuissant, c’est l’activité de ceux qui, faute d’entendre les raisons du monde, deviennent de pathétiques redresseurs de tort. Les mots sont les béquilles des malades et des sourds. Les bien-portants et les bons vivants dansent. Dans les fêtes, il y a de la musique, ce n’est que dans les maisons de retraire, les hôpitaux, bref dans les mouroirs et les antichambres des cimetières qu’on a besoin de se rassurer avec des pages noircies.

Surtout, si je n’ai aucune envie de me reconvertir c’est que, n’en déplaisent à tous ceux qui paraissent presser de m’enterrer, je reste musicien avant tout. Ils n’osent pas me le dire mais même Gary et Jack ont l’air de douter de mon retour. Ils ne perdent rien pour attendre. Le temps leur donnera tort. J’en suis certain. Ce n’est même pas moi qui décide. La musique a trop besoin de moi. Elle veut si fort mes mains que parfois ça me donne des fourmis. Elle sait que je suis irremplaçable. Ce n’est même pas moi qui crois dans la musique, c’est la musique qui croit en moi, c’est la musique qui croît en moi. Elle est une rivière dont je suis le lit idéal. Or on n’a jamais vu la saison sèche durer toujours. C’est long, c’est pénible, mais je n’ai qu’à attendre. Ça tombe bien: la seule force qui me reste est celle d’être patient.

©Texte : Article paru sous le nom « Une panne de courant » dans le #57 du magazine « Jazz News » (Novembre 2016) [Romain Villet]
net: http://www.jazz-news.com/
©Photo : DR
*Keith Jarrett fait référence à sa tournée en Italie au mois d’octobre 1996. Ces concerts viennent d’être publiés sous format 4 CD

A propos de…(3): Un concert du label SAULE (Par Sing Sing)

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hier soir, à l’espace en cours, devant une audience aussi recueillie que gaiement électrifié, a eu lieu quelque chose comme l’avènement du SAULE, cette hydre chantante à X têtes et mille bras. en deux concerts Philippe Crab et Léonore Boulanger ont clairement montré de quel bois merveilleux ils se chauffaient. le premier inventant de savants patois et cherchant par une musique folle comme le monde à retranscrite l’arithmétique même du vivant. on pensait à un david grubbs décongelé, un red krayola rural, un rabelais chantant. c’était épiphanies en jeu de fléchettes empoisonnées, c’était science des rivières, livre d’heures et grimoire nerveux. à ses côtés, Borja Flames et Marion Cousin, boites à musiques humaines et détraquées, tenaient les ficelles d’arrangements saugrenus, égayants, colorés, brouillant encore un peu plus les pistes de chansons déjà foudroyantes d’énigmes phénoménales. la seconde, avec un Jean-Daniel Botta atomisant à la guitare tout ce qu’on sait du jazz, de la ritournelle rocanrol, des musiques dites classiques et contemporaine, et Laurent Sériès aux percussions extra-terrestres, se laissant tirer par ce cerceau d’enfant qui est son répertoire sauvage. parce qu’il est bien question d’enfance dans ces chansons à la diable. pas de cette enfance qu’on imite avec des gestes d’adulte, mais bel et bien celle qui invente chacun de ses gestes avec une stupeur de chaque instant, s’étonnant soi-même d’apprendre à compter, à lire et que les coups de soleil font mal. ces deux concerts avaient la grâce malhabile, l’allant, la folle allure des vrais grands moments, avec une virtuosité qui saute à pieds joints sur elle-même, un tohu bohu d’idées, de forces naïves et d’imagination. j’étais content de voir ça, vous l’aurez compris.

©Texte : Sing Sing
net: http://www.lesaule.fr/