Marcel Mariën -La chaise de sable (Extrait) [1938]

The Kiss Le Baiser, 1938

Dans le rapprochement que l’homme s’est plus à jeter entre la réalité et sa représentation, il s’en est le plus souvent tenu à ne reproduire de la réalité visible que sa forme superficielle, extérieure. Cette attitude décide de la part à réserver aux éléments latents, dont il s’autorise à proclamer la contingence. Ainsi le peintre qui ramène sur sa toile une image profonde à une surface, ne montrera d’une pêche que sa pelure, d’un arbre que son écorce, sans ressentir la moindre envie de peindre sous l’image supérieure, pour la première la chair et le noyaux, pour le second l’aubier et le cœur, qui ne se voient pas plus dans la réalité, mais que l’esprit nous dit s’y trouver. Le peintre s’essayera bien de suppléer à l’apparence plate de son tableau en soignant avec art la perspective géométrique de chaque élément par rapport aux autres, mais sans se soucier du contenu intime des objets, pas plus qu’il ne lui viendra à l’esprit de peindre derrière les horizons de ses paysages, le ciel, qui de par la convexité de notre globe, est sensé se continuer au-delà. Une exigence aussi folle présumerait des moyens et des fins de la peinture et il ne resterait bientôt plus d’autre besogne insensée pour notre peintre que d’entreprendre la reproduction de tout l’univers en grandeur naturelle! Si, désireux de représenter un fruit, le peintre procédait en superposant des surfaces légères de couleur, il construirait tranche par tranche un fruit de couleur, qui, le travail achevé, n’aurait plus qu’à se laisser cueillir sur la toile.Le peintre serait devenu sculpteur sans en avoir la volonté préparatoire. Il faut noter en plus que si ce fruit, élaboré tranche par tranche, finit par former le fruit entier, pour autant que les images intérieures du fruit aient été reproduites dans leur couleur respective, en coupant le fruit en deux on obtiendrai les mêmes apparences qu’à la section d’un fruit véritable. Cependant, pour que la vraisemblance de l’illusion soit parfaite, il faudrait que dans la couleur de chaque surface soit incluse une couleur transversale, car la nature l’a construit par circonférences superposées et nous ne pourrions sans cela trancher avec la même assurance de résultat le fruit perpendiculairement au tableau.

Le sculpteur de son côté n’a cure de telles manœuvres. Il évaluera le corps à reproduire d’après volume et commencera le modelage, alors que pour en agir naturellement, il lui aurait fallu partir d’un embryon: d’un point unique, infime, par une succession, une multiplication de points circulaires, il atteindrait son but. Cela suppose que la nature, à moins d’une loi préalable, puisse toujours nous faire croître, nous dilater et que pour autant que tout l’univers s’y prête, il faudrait bien qu’il occupe toute place existante.

(Extrait paru dans Cahiers d’art, Paris, Octobre 1938)

©Livre : Marcel Mariën – Apologies de Magritte 1938-1993 [Didier Devillez Éditeur // 1994]
©Image : René Magritte (Le baiser)
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