John Nathan – La vie de Mishima (Extraits) [1980]

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Ce dernier était strict envers tous ses enfants (Chiyuki était constamment grondé et puni pour sa « balourdise ») mais envers Kimitaké en particulier il se montrait tyrannique, comme si, se sentant coupable, il essayait de défaire ce qu’il considérait être les effets « efféminés » de l’éducation de Natsu. Au début, il s’en prit spécialement au fait que Kimitaké fut toujours « plongé dans les livres ». Bien que ce dernier eût désormais toute liberté de sortir à son gré, il préférait rester à lire; à douze et treize ans, ce garçon découvrait Oscar Wilde, Rilke, la littérature de cour et le grand décadent japonais Jun’ichiro Tanizaki; on le voyait rarement sans livre. Il semble que cela rendît Azusa furieux. Il lui arrachait les livres des mains et après avoir vérifié que c’était bien de la littérature, il les déchirait ou les jetait à travers la pièce, envoyant Kimitaké se coucher. Selon les vues immuables d’Azusa, la littérature n’était que mensonges et pourriture, au mieux des sottises bonnes pour les filles, et il ne voulait pas en entendre parler.

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Yukio Mishima -Neige de printemps (extrait) [1969]

302116_222572904457170_6533307_nLe soleil chaud tombait sur leurs nuques rasées. C’était un après-midi de dimanche serein, paisible, magnifique. Pourtant, Kyoaki demeurait convaincu qu’au tréfonds de ce monde pareil à une outre de cuir remplie d’eau, il y avait un petit trou, et il lui sembla qu’il entendait le temps s’en échapper goutte à goutte.
Ils touchèrent l’île en un lieu où, parmi les pins, poussait un seul érable et il gravirent les marches de pierre jusqu’à un sommet découvert et gazonné où l’on voyait les trois grues de fonte. Les deux garçons s’assirent au pied des deux oiseaux qui allongeaient leur cou vers le ciel dans un cri muet et éternel, puis ils s’étendirent sur l’herbe pour contempler ce ciel de fin d’automne. L’herbe rêche les piquait à travers leurs kimonos, mettant Kiyoaki mal à l’aise. A Honda, en revanche, cela donnait la sensation d’avoir à supporter une douleur aiguë mais rafraichissante, éparpillée sous son dos. Du coin de l’œil, ils apercevaient les deux grues, en butte aux vents et à la pluie, aux salissures blanc de craie des oiseaux. Leur cou souple et courbé se tendait, découpé sur le ciel, se déplaçant lentement au rythme des bancs de nuages.
« C’est une admirable journée. De toute notre vie, il se peut que nous n’en ayons guère d’aussi parfaite, dit Honda, ému de quelque présage.
-Veux-tu parler de bonheur ? demande Kiyoaki.
-Je ne me souviens pas d’avoir rien dit du bonheur.
-En ce cas, c’est parfait. Je serais épouvanté de parler de ces choses comme toi. Je n’ai pas cette sorte de courage.
-Je suis convaincu que , chez toi, ce qui ne va pas, c’est que tu es horriblement gourmand. Les individus gourmands ont tendance à sembler malheureux. Dis-moi, que veux-tu de plus qu’une journée comme celle-ci ?
-Quelque chose qui ait un sens. Mais quoi, je n’en ai pas la moindre idée »

©Livre : Yukio Mishima – La Mer de la fertilité [Quarto Gallimard // 2004]
©Illustration : Cléo d’O
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